Actualité des livres

09 janvier 2018
Note de lecture

Elsa Dorlin

Se défendre

Une philosophie de la violence


Zones, 2017
200 p.   18,00 €

Violences policières, harcèlement sexuel : des deux côtés de l’Atlantique, ces débats ont refait surface au cours des dernières années. Les meurtres de jeunes hommes noirs par des membres des forces de l’ordre ont provoqué de nombreuses manifestations aux États-Unis et mené à la création du mouvement Black Lives Matter ; en France, l’« affaire Théo », les manifestations de policiers et le vote de lois renforçant la légitime défense (loi de sécurité publique de février 2017) ont également contribué à mettre en avant la question de la « légitimité » de la violence exercée par l’État. La marche des femmes de Washington, puis l’affaire Weinstein et ses répercussions ont quant à elles mis sur la place publique le harcèlement quotidien subi par les femmes et la culture du viol qui banalise un certain nombre d’agissements. Dans les deux cas, on parle de violence sur des corps jugés sans défense. Les jeunes hommes racisés sont vus comme a priori dangereux, violents, agressifs. La violence à leur encontre est donc présentée comme nécessaire, défensive, face à une menace qui ne dépend pas de leurs actions, mais de leur couleur de peau, leur manière de marcher, de s’habiller… Les femmes, quant à elles, sont des corps rendus disponibles par leur présence même dans l’espace public ou privé, des corps que l’on peut se sentir en droit de toucher, voire de violenter, car construits comme faibles. Elsa Dorlin, dans son dernier livre, veut rendre compte de cette violence, la décrire, mais surtout « arpenter une histoire constellaire de l’autodéfense », pour analyser la manière dont certains sujets ont été construits comme indéfendables, mais surtout comment se sont organisées leurs réponses, leur « autodéfense », des esclaves et indigènes dans les colonies aux membres des Black Panthers (le nom du parti était au départ Black Panther Party for Self-Defense) en passant par les suffragettes anglaises pratiquant le jujitsu ou la révolte armée des Juifs du ghetto de Varsovie. La philosophe s’intéresse ainsi à des pratiques (le jujitsu, le krav-maga, le port d’armes) intrinsèquement liées à des philosophies de résistance. Dans ce contexte, l’autodéfense n’est pas un simple outil, mais bien une revendication d’égalité, un geste de libération politique. La difficulté du livre, liée à sa forme même, volontairement éclatée, est que les liens sont parfois lâches entre les différents chapitres et mouvements, malgré la cohérence thématique de l’ensemble. Une grande partie du livre étant consacrée aux États-Unis, les autres chapitres semblent parfois déconnectés de cette centralité américaine, porteuse d’une histoire de l’autodéfense bien particulière. Il n’en reste pas moins que poser la question de la violence des opprimés, du statut de cette violence, de sa construction, est aujourd’hui nécessaire, dans le contexte de la montée en puissance d’États sécuritaires qui fonctionnent par le « gouvernement musculaire d’individus sous tension, de vies sur la défensive ».

Alice Béja