Actualité des livres

04 juillet 2017
Note de lecture

Matthieu Angotti et Robin Recht

Désintégration

Journal d’un conseiller à Matignon


Delcourt, 2017
136 p.   17,95 €

En arrivant au cabinet du Premier ministre Jean-Marc Ayrault en tant que conseiller en charge de la lutte contre la pauvreté et de l’intégration, Matthieu Angotti a commencé à prendre des notes sur son travail au jour le jour. De septembre 2012 à mars 2014, ce spécialiste des questions d’exclusion venu du monde associatif traite deux dossiers. Le premier, qui sera mené à bien en janvier 2013, porte sur le plan national de lutte contre la pauvreté. Le second, un projet ambitieux de lutte contre les discriminations, tourne court et contribue même à l’affaiblissement de Jean-Marc Ayrault. C’est l’histoire de cet échec que raconte cette bande dessinée documentaire très bien construite, qui montre aussi les sacrifices personnels imposés par le rythme de la vie en cabinet. De son poste d’observation, le conseiller nous fait comprendre les relations au sein de l’équipe qui entoure le Premier ministre, les liens avec les autres ministères et avec l’Élysée, la difficulté à entraîner ses collègues dans un projet interministériel marqué par les rapports de force politiques (ici, entre Manuel Valls et Jean-Marc Ayrault), le tout sur un sujet hautement inflammable pour la presse et l’opinion. « Intégration » : le mot est piégé puisqu’il englobe (faussement) à la fois les dispositifs traitant l’immigration et ceux qui concernent les populations issues de l’immigration, qu’on ne cesse de renvoyer au statut de nouveaux venus, même quand elles sont nées en France. C’est pourquoi, l’équipe du Premier ministre lance un chantier de refondation de cette politique en la distinguant bien du sujet migratoire, avec l’ambition de mettre l’accent sur la lutte contre les discriminations et l’accès au droit commun. Si la ligne politique est claire, elle est néanmoins difficile à faire partager aux autres ministères et même à l’Élysée, dans une période de surenchère sécuritaire et de stigmatisation, entre autres, des Roms. L’intensité dramatique du récit s’accroît quand la presse épluche les contributions des groupes de travail mis en ligne sur le site du Premier ministre et met en exergue, une fois de plus, les controverses sur le voile… L’auteur a dès lors le douteux privilège de se trouver au centre d’une tempête politique immaîtrisable, un poste d’observation, cette fois, sur les contraintes de l’expression et de la décision politiques. Ce récit nous fait entrer dans les coulisses de Matignon pour mieux démystifier le rôle des « hommes de l’ombre ». Il montre par la même occasion les aléas, les contradictions et la dimension humaine de la décision politique, même dans la vie feutrée des palais ministériels !

M.-O. P.