Actualité des livres

06 décembre 2017
Note de lecture

Timothy Snyder

La reconstruction des nations. Pologne, Ukraine, Lituanie, Bélarus (1569-1999)

Traduit par Olivier Salvatori


Gallimard, "Bibliothèques des histoires", 2017
512 p.   35,00 €

Ce livre de 2003 traite « des transformations de l’idée de nation, des causes des nettoyages ethniques et des conditions nécessaires à la réconciliation nationale » à travers l’histoire de la République polono-lituanienne (1569-1795), dite des Deux Nations, qui témoigne du « passage à la notion moderne de nation ». En effet, à partir du xviiie siècle, cette République pluriethnique est découpée et progressivement redistribuée par des groupes de« patriotes »en fonction de la coïncidence entre un territoire et une nationalité, une langue, voire une religion. À la fin du xxe siècle, les territoires recouverts par cette République se situent au sein de quatre États-nations : la Pologne, l’Ukraine, la Lituanie et la Bélarus. En faisant le choix du récit historique dense, Timothy Snyder invite à repenser les différentes définitions données à l’idée de nation – d’un fédéralisme ouvert à un nationalisme ethnique – ainsi que les usages de la mémoire par les acteurs en présence. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les occupations et les exterminations des totalitarismes nazis et soviétiques enterrent la possibilité d’une coexistence plurinationale en contribuant à une « homogénéisation nationale », en particulier en vidant ces lieux de leurs populations juives. Après la chute de l’Urss, la Pologne prend acte des répartitions territoriales et des minorités en présence et, grâce à une habile diplomatie, réussit à établir de bonnes relations avec ses voisins directs, gagnant ainsi son laissez-passer pour l’Ouest, symbolisé dès 1999 par son entrée dans l’Otan, et ultérieurement par son entrée dans l’Union européenne. La focale placée sur les territoires de l’ex-République polono-lituanienne – tels que Vilnius, la Galicie et la Volhynie –, et non pas sur les contours des quatre États-nations actuels, reconstitue une perspective de « longue durée » qui dépasse l’exercice de l’histoire comparée, et donc parfois déconnectée. Grâce à ce parti pris méthodologique, allié à une érudition et à une maîtrise linguistique impressionnantes, Timothy Snyder parvient à se tenir à distance des mythes nationaux et surtout d’une conception figée et univoque de l’idée de nation. On regrettera seulement l’absence de postface à ce livre traduit quatorze ans après sa publication originale ; un tel ajout aurait permis de prolonger certaines analyses alors que les tensions géopolitiques concernant ces pays demeurent d’actualité.

Benjamin Caraco