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11 juillet 2017

Hommage à
Alfred Simon

Avons-nous assez divagué...


Il se nommait André Breton et promenait avec ostentation son gigantes- que béret plat, sa cape de douanier et ses sabots de bois dans les locaux de fortune où les khâgneux avaient cours, à Rennes, en 1942. Entre deux discussions de dortoir sur l'École de Pont-Aven, les Illuminations, Giraudoux ou le surréalisme, il me posa un jour la question avec son arrogance habituelle: « As-tu lu La révolution personnaliste et communautaire de Mounier ? » Je ne connaissais rien ni du personnalisme, ni de Mounier, ni d'Esprit. Quelque temps après, déporté STO dans des circonstances moins ambiguës que Georges Marchais, j'emportai Mallarmé l'obscur de Charles Mauron, mais non le livre de Mounier, introuvable en ce temps-là.

Au retour, un de mes premiers gestes fut de m'abonner à Esprit. Je ne sais si cet André Breton y fut pour quelque chose, ni qui, ni quoi. Jeune prof du privé à St Germain-en-Laye, puis à Pontoise, il n'y eut jamais d'autre abonné d'Esprit que moi dans ces établissements, où je nouai des amitiés durables. Mes numéros circulaient et les commentaires allaient bon train.

De 1945 à 1950, lecteur assidu de la revue, et seulement lecteur, j'envoyai tout de même quelques articles dont le refus ne me rebuta pas. J'avais, je crois, le profil type du lecteur d'Esprit de ce temps-là: esprit moderne en quête d'un humanisme progressiste, butant sur la négativité sans me l'approprier. La violence d'Artaud, l'érotisme de Bataille commençaient à me fasciner mais me demeuraient étrangers, la fameuse béance sartrienne aussi. Mounier et Camus me convenaient mieux, sans compter Saint-Exupéry, que je n'avais pas encore mis au rancart, dont Chris Marker parlait si bien dans Esprit, et les mômes de mes « sixièmes nouvelles » étaient mes petits princes.

Si je ne dois qu'à moi-même la passion qui porte ma vie à défaut de lui donner sens, je me suis souvent laissé pousser par d'autres au plan des idées pures (philosophiques) ou impures (politiques). Mon admiration pour Mounier ne m'appartenait pas tout entière. J'ai toujours lu ses articles avec un soin attentif, et quelque chose de plus. Je ne l'ai pour ainsi dire jamais relu après sa mort. Je ne l'ai jamais pratiqué que sur le vif de la vie d'Esprit. Mais au commencement de l'âge d'homme, ça compte. Aimez ce que jamais vous ne lirez deux fois! Or justement, de son vivant, je n'ai rencontré Mounier que deux fois. À un meeting du Vel' d'Hiv' où il prêcha aux côtés d'André Breton (le vrai), de Sartre et de Camus, en faveur de Gary Davis, citoyen du monde. Et puis dans une brasserie du Boul' Mich', quand il fut question de relancer les groupes Esprit. Entreprise toujours recommencée et toujours vaine!

Je militai quelque temps aux Combattants de la paix. Les admirables et terrifiants responsables communistes du coin m'envoyèrent de force, à bicyclette, prêcher la bonne parole à des kilomètres à la ronde, par des routes que je ne reconnaissais pas la nuit. Je fis avec délice et honte l'expérience de mon pouvoir incantatoire sur les foules. Théâtre de masses prolétariennes ou groupuscules initiatiques. Ce fut la seule, la courte période militante de ma vie. J'étais le seul militant, comme j'étais le seul abonné d'Esprit, des établissements où j'enseignais.

Et c'est parce que cette action militante me valut une fois d'être vidé, que je débarquai dans la capitale, pris contact avec la revue, rencontrai Albert Béguin qui retint quelques-uns de mes poèmes et m'encouragea à écrire sur le théâtre dans Esprit. Marc Beigbeder, qui tenait jusque-là la chronique dramatique, venait de rompre en faisant un éclat dont les raisons étaient, je crois, aussi bien de fond que de forme, tenaient autant à la doctrine qu'aux personnes.

Je n'étais sûrement pas le seul à personnaliser à l'extrême les collaborateurs de la revue. Ainsi font tous les fans pour leur équipe de foot ou leur compagnie théâtrale préférée. Je connaissais par coeur les avant-centre, les demi droite ou gauche, les gardiens de but du « Journal à plusieurs voix ». Chaque coup portait la marque de son auteur. Beaucoup de mes champions sont tombés dans l'oubli, ont viré à droite, ou fait dans le journalisme de gare. Peu importe ! Je n'oublierai jamais, à nos réunions, la condescendance de certains à l'endroit d'Henri Queffelec, dont les notes sur la vie quotidienne, sans recours au jargon des sciences humaines, ajoutaient une voix inimitable aux autres du « Journal » et, en disparaissant, ont créé un vide qui n'a jamais été comblé par la suite.

 

Désormais mon affaire était le théâtre, que j'avais découvert jadis avec les anciens de mon patro, puis avec mes élèves de sixième, puis dans le Paris d'après-guerre avec Barrault, les Grenier-Hussenot, et bientôt Vilar.

Dans le besoin de théorisation qui nous tenaillait alors, qu'avaient à se mettre sous la dent les amis du théâtre, hors Aristote et Diderot ? Le théâtre et son double était introuvable. Heureux de dénicher chez les bouquinistes un vieil exemplaire de L'art du théâtre de Gordon Craig! Dès 1942 j'avais acheté L'essence du théâtre de Henri Gouhier dans la collection « Présence » qui fleurait bon la mystique du Maréchal! Notre bible de poche était Dionysos, édité par le Seuil en 1938, réédité en 1949. Curieux bouquin, né du pullulement créateur qui marqua Esprit à ses débuts au point de passer pour un manifeste théâtral du groupe, passé de mode mais irremplacé, une sorte de classique! Curieux bonhomme aussi, Pierre-Aimé Touchard, PAT pour tout le monde, complexe et même ambigu, resté jusqu'au bout fidèle à Mounier, mais adorant féliciter, administrer, semoncer, engueuler au besoin ses successeurs, au lieu de les renier comme d'autres... tout en faisant imperturbablement carrière!

Les choses donnèrent l'impression de se mettre en place quand un nouveau public se regroupa autour des liturgies de la nuit auxquelles Jean Vilar conviait le peuple et lorsqu'un nouveau théâtre chercha, difficilement, son propre public dans les mini-salles de la Rive gauche. Théâtre de la communion théâtrale face au théâtre de la non-communication sociale, unanimité vivante et solipsisme invétéré, le Nous utopique de l'impossible théâtre populaire et le Je innommable de l'impossible discours beckettien.

Esprit a-t-il été réellement pour moi, comme j'essaie de m'en persuader, le lieu où se résolvait plus ou moins bien, mais suffisamment pour continuer, cette impossible coprésence des deux données fondamentales du théâtre de ce temps ? Désormais mon discours sur le théâtre prenait sens parmi les grands débats qui animaient les réunions quotidiennes, les tables rondes périodiques, les congrès ritualisés de la revue.

 

Je ne sais si Esprit, à travers tant de tâtonnements fatigants, d'ânonnements mortels, de silences sans vie, a su se définir chaque fois que l'événement l'exigeait. C'est d'abord rue Jacob que, comme beaucoup d'autres, j'ai vécu Dien-Bien-Phu, le mendésisme, le gaullisme, la guerre d'Algérie, Mai 68. Pour moi, comme pour eux sans doute, travailler avec Esprit, c'était échapper à la solitude, à l'individualisme, au solipsisme de l'intellectuel moderne, mais tout autant à l'unanimisme de la pensée conforme. J'attendais que la parole explose, que la pensée s'enflamme. Rarement cabots, nous avons été tout aussi rarement prophètes.

Et puis, la pesanteur du politique, de l'économique, du social brut sur nos discussions! Plus généralement encore, le sérieux du sérieux, le sérieux des problèmes, l'État, l'École, l'Église, l'Hôpital, l'Institution au détriment du quotidien, du ludique, de l'imaginaire. Penser l'Institution, certes, puisque d'autres ne le faisaient pas, ou guère, ou mal; à condition de ne jamais s'en tenir là. Le jour où le directeur d'Esprit, écrivant son premier vrai livre, prit pour sujet le culturel, le théâtral, le tragique', il me parut clair que les choses avaient beaucoup bougé. On arrivait en vue de Mai 68, mon île au loin, ma Désirade. La nef Esprit y fit bonne figure. Son numéro spécial reste un des meilleurs témoignages sur ce qui fut alors en jeu.

 

C'est à Sénanque, notre Thélème éphémère, que la revue connut, quatre ans plus tard, les derniers prolongements de Mai 68. Le politique entrait dans une crise dont une partie de la gauche refuse encore de reconnaître le caractère radical, devant laquelle Esprit lui-même renâcle, comme il a toujours renâclé à penser le négatif.

Penser le négatif, n'est-ce pas cela avant tout, penser contre soi ? C'est si difficile que même les penseurs du négatif finissent par tomber eux-mêmes dans la complaisance au négatif, donc par se complaire à soi. Seul Beckett... Mais ce clown gigantesque qui rit sans joie et pleure sans tristesse n'a jamais lu Esprit.

Tant que je ne renoncerai pas à la quête du nous, je resterai dans le sillage d'Esprit. La fidélité, sans majuscule, à un certain nombre de choses — Esprit entre autres — est depuis longtemps l'une des formes essentielles de la fidélité à nous-mêmes. C'est du moins ce que nous enseigna, pendant plus de vingt ans, le cher Casamayor qui mit un point d'honneur à ne jamais séparer tout à fait dans son beau souci les grandes affaires du monde, les problèmes d'Esprit et la vie personnelle de chacun d'entre nous.