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30 octobre 2017


Alice Béja

#MoiAussi


« Le problème sans nom. » C’est ainsi que Betty Friedan, dans The Feminine Mystique, décrit la situation des femmes américaines dans les années 1950[1]. Engoncées dans leur rôle de mère et d’épouses, elles souffrent mais ne parlent pas, refoulent leurs doutes, ne comprennent pas pourquoi elles étouffent, se pensent anormales, malades, étranges. Friedan va les voir, recueille leur parole et soudain, la norme se trouve exposée pour ce qu’elle est : un système de domination.

Aujourd’hui, de nombreuses femmes, se passant d’interprètes, s’expriment sur les réseaux sociaux et témoignent du harcèlement, des violences, des agressions dont elles ont été victimes. Les mots-dièse #balancetonporc et #MeToo ont saturé l’espace immatériel de mains posées sur des hanches, des fesses, des seins, de sexes exposés, de menaces si peu voilées, de recoins sombres et de peurs rentrées. Dénonciation ? Certainement. Délation ? On a vu peu de noms propres dans les tweets et les posts qui ont circulé, mais beaucoup de récits, une volonté de rendre compte, de se sentir écoutée, de faire prendre conscience, aux hommes et aux autres femmes, de la banalité de ces maux comme de leur réalité.

Cette prise de parole n’est pas une vengeance et n’assimile pas tous les hommes à des harceleurs ou des violeurs en puissance. Elle est d’abord nécessaire à celles qui témoignent, à celles qui se retrouvent dans ce qu’écrivent les autres ; elle établit une communauté de parole et d’expérience. Elle est ensuite nécessaire aux autres, à celles et surtout à ceux qui ne voient pas ces violences, les minimisent ou en sont les auteurs. La prise de parole devient prise de conscience ; elle ne remplace pas la justice, dont on sait par ailleurs combien elle peine à agir dans ce domaine[2]. Elle ne remplace pas d’autres paroles, prononcées en face-à-face, avec des ami-e-s, des proches, un-e thérapeute. Elle ne cherche pas, comme on l’a entendu, à mettre sur le même plan un « Vous êtes très jolie » prononcé dans la rue et un viol. Au-delà de l’émotion, de la souffrance partagée, les témoignages, par leur diversité même, dessinent un système, un fait social, qui se manifeste de mille manières, incomparables, mais qui toutes entretiennent l’idée que, parce qu’une personne est une femme, on a le droit de l’apostropher, de la toucher, de la considérer comme un objet.

Le pouvoir que nos sociétés exercent sur le corps des femmes et sur leur esprit se trouve soudain exposé. Il n’est plus, dans la plupart des sociétés occidentales, le fait de lois explicitement dirigées contre les femmes, ou visant à restreindre leurs droits[3], mais se déploie dans les représentations et dans les pratiques sociales. Un réseau de normes, de comportements, d’attentes, sépare encore les hommes des femmes, et donne pouvoir aux uns sur les autres. Pour cette raison, il est impossible par exemple de mettre sur le même plan le mot-dièse #balancetonporc (dont on sera d’accord pour reconnaître qu’il aurait pu être plus subtilement formulé) et son pendant masculin, #balancetatruie. Non pas parce qu’il n’existerait pas de femmes qui abusent de leur pouvoir, mais parce que c’est tout simplement méconnaître la réalité d’un système de domination qui s’exerce principalementdans l’autre sens.

Mais alors, nous dit-on, veut-on faire de la France une société puritaine, qui codifie à outrance les rapports entre hommes et femmes, se calque sur le modèle américain, proscrit la séduction et fait de nous des robots aseptisés qui conçoivent tout rapport interpersonnel comme un contrat aux clauses préétablies dont on ne saurait s’écarter, sous peine de se voir traîner devant le tribunal public de l’opinion ? Point n’est besoin d’aller si loin, et l’affaire Weinstein a bien montré que les normes en vigueur outre-Atlantique n’empêchent ni le harcèlement, ni le viol, ni l’abus de pouvoir. En revanche, il faut repenser ce que l’on entend par séduction, par consentement, ne pas faire comme si le compliment appuyé d’un supérieur hiérarchique avait la même signification qu’un jeu galant entre ami-e-s, comme si une main aux fesses était un signe d’admiration.

Voyant surgir de toutes parts les témoignages des unes et des autres, principalement sous le mot-dièse #MeToo, je me suis d’abord sentie mal à l’aise face à ce déferlement, étonnée aussi d’entendre ces mots prononcés, écrits par des Françaises, moi qui suis plus habituée à lire et analyser ce type de discours dans le contexte américain. J’ai vu aussi les réactions de certains hommes, que ces paroles interrogeaient soudain sur leurs propres réflexes face aux situations de harcèlement dont ils avaient pu être témoins, sur leur indifférence parfois, ou leur incapacité à agir. Mon malaise ne venait pas du fait que je niais la légitimité de ces paroles, mais que je ne me concevais pas moi-même comme une victime de harcèlement, n’ayant heureusement jamais eu à souffrir d’agressions graves. Et puis, j’ai réfléchi. J’ai repensé aux innombrables fois où j’avais hésité devant mon armoire, en me demandant si tel ou tel vêtement ne m’exposerait pas à des remarques désagréables ; à l’angoisse qui m’habitait souvent lorsque je rentrais chez moi le soir et que j’entendais des pas se rapprocher derrière moi ; à l’homme insistant qui m’avait suivie au volant de sa voiture, dans une rue sombre, me proposant de monter ; à tous ceux qui, parce que je ne répondais pas à leurs « compliments », m’avaient traitée de « pute », de « salope », de « truie » ; à tous ces moments dans le métro où j’ai senti quelqu’un se frotter contre moi : « Suis-je paranoïaque, est-il vraiment trop près ? Si je me décale de quelques centimètres et qu’il se décale aussi, c’est oui, sinon, c’est non… Si je sens une érection, c’est oui, sinon, c’est non. Si je parle, ne vais-je pas me ridiculiser ? Passer pour une folle ? » À la colère et la frustration parfois de ne pas avoir su réagir, aux regards lancés autour de moi pour voir si quelqu’un avait remarqué. Au soulagement de sentir, une fois mes enfants nés, que mon statut de mère, quand j’étais avec eux, me protégeait.

J’ai compris alors que #MoiAussi. Et que raconter, dénoncer se système, se dire victime, ça n’est pas renoncer à son pouvoir, au contraire. Les victimes ne sont pas nécessairement passives, exclues du champ politique, renvoyées à une forme de compassion  individuelle. Reconnaître un système de pouvoir et d’oppression, c’est pouvoir le dénoncer, et c’est aussi s’engager à le changer. Le problème a un nom ; ça n’est qu’un premier pas, mais cela nous permet au moins de crier.  

Alice Béja



[1] Betty Friedan, La femme mystifiée [1963], trad. Yvette Roudy, Genève, Gonthier, 1964.

[2] Voir le dossier « Harcèlement, filiation, inceste : le désarroi des tribunaux », notamment l’introduction de Marc-Olivier Padis sur « Les désordres de la pénalisation », Esprit, mai 2012.  

[3] Même si l’on doit se garder de tout triomphalisme en la matière, comme on l’a bien vu récemment en Pologne, où seule une mobilisation massive des femmes a pu faire reculer un projet de loi interdisant l’avortement. Voir, par exemple, Jakub Iwaniuk, « En Pologne, l’interdiction totale de l’avortement rejetée en commission parlementaire », le Monde du 5 octobre 2016.