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20 novembre 2017


Bernard Perret

Dénucléariser ou décarboner ?


L’annonce par Nicolas Hulot du report à 2030 de l’objectif de réduire à 50 % la part du nucléaire dans la production d’électricité a provoqué les réactions négatives que l’on pouvait attendre. Ces réactions, dans l’ensemble, ne sont pas à la hauteur du problème : reprocher au gouvernement de ne pas tenir ses promesses sur un tel sujet a quelque chose de puéril. Dans un domaine où les données techniques et économiques sont à la fois déterminantes et évolutives, mettre en avant le respect des promesses, fussent-elles inscrites dans le marbre de la loi, relève d’une vision naïvement mythologique de l’action publique. Et c’est surtout le plus sûr moyen de prendre de mauvaises décisions. La politique énergétique doit rester guidée par des critères rationnels ; elle n’est pas le bon terrain pour offrir des satisfactions symboliques à l’opinion ou aux écologistes. 

Centrale nucléaire du Tricastin

La question est la suivante : faut-il accorder la priorité à la dénucléarisation ou à la « décarbonation » de l’énergie ? Poser le problème en ces termes signifie que l’on prend acte du diagnostic de Réseau de transport d’électricité selon lequel il serait impossible de continuer à réduire les émissions de CO2 si l’on réduit à 50 % la part du nucléaire dès 2025. Or ce diagnostic n’est guère contestable. Dans les tableaux de bord de l’énergie qui sont régulièrement publiés par le ministère de l’Ecologie, on voit que l’augmentation de la part des énergies renouvelables n’est pas assez rapide, et de loin, pour compenser le déclin annoncé du nucléaire. La question qui devrait être au centre du débat social n’est donc pas de savoir si le gouvernement respecte ou non ses promesses, mais de savoir s’il vaut mieux, pour la planète, produire de l’électricité avec des centrales nucléaires ou avec des centrales thermiques brûlant des énergies fossiles. La réponse, me semble-t-il, est assez claire : les risques que nous faisons courir à nos descendants en ne luttant pas sérieusement contre le changement climatique sont sans commune mesure avec les risques liés au nucléaire. Non, certes, qu’il faille sous-estimer ces derniers : personne ne peut garantir avec une totale certitude que la France ne connaîtra pas d’accident majeur, mais les conséquence d’une catastrophe nucléaire, quelle que soit leur gravité, auront toujours un caractère local et limité au regard du chaos global qui ne manquera pas de résulter d’une élévation de plus de 3° C de la température terrestre.

Depuis des années, le nucléaire cristallise abusivement les peurs et les passions, au détriment du débat plus fondamental sur la réorientation d’ensemble de notre modèle de développement économique. À cet égard, le contraste est impressionnant entre les réactions qu’a provoqué l’annonce de Nicolas Hulot et l’indifférence totale des médias et de l’opinion face à des indicateurs pourtant beaucoup plus significatifs, tels que l’évolution de l’empreinte carbone de la France. Qui se préoccupe du fait que celle-ci n’ait que très faiblement diminué ces dernières années, passant de 12,8 tonnes à 11,9 tonnes par personne entre 2010 et 2016, qui plus est avec une légère augmentation entre 2015 et 2016, au moment même où le gouvernement se réjouissait bruyamment du succès de la Cop 21 ?

Pour en revenir au nucléaire, ajoutons un dernier argument : si l’on veut réduire le risque global lié à l’énergie nucléaire, la priorité est moins de fermer des centrales que de renforcer encore les normes de sécurité, quitte à en payer le prix, et d’agir au plan international pour la mise en place d’un système de contrôle technique indépendant et performant. Or cela suppose des compétences et le maintien d’un haut niveau de culture technique. De ce point de vue, l’un des effets pervers de la diabolisation du nucléaire est de dissuader les jeunes ingénieurs d’y faire carrière, ce qui pourrait avoir assez rapidement pour conséquence d’affaiblir le potentiel technique enviable dont la France dispose encore en ce domaine. Du simple point de vue de la sécurité, il serait beaucoup plus rationnel d’admettre que nous devrons vivre encore de nombreuses décennies avec le nucléaire, en France comme au niveau mondial, et que la priorité est moins de réduire sa part dans la production d’énergie que de le rendre plus sûr.

Bernard Perret