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18 juillet 2017

From Selfie to Self Expression (Saatchi Gallery, Londres, du 31 mars au 6 septembre 2017)
Bertrand Naivin

Selfies : expression et partage de soi


Les selfies sont-ils des self-portraits ? Un selfie ne serait-il que la forme contemporaine de cette tradition de l’autoportrait ? Jusqu’à présent, de nombreuses expositions ont choisi de répondre par l’affirmative. Il n’est qu’à citer la récente exposition qu’organisa en 2016 le musée des Beaux Arts de Lyon (Autoportraits, de Rembrandt au selfie) ou encore celle du Mauritshuis Museumde la Hague qui se proposa, du 8 octobre 2015 au 3 janvier 2016, de réunir les « selfies » de l’âge d’or hollandais (Dutch Self-Portraits – Selfies on the Golden Age). Mais alors, pourquoi ne pas appeler ces images de soi numériques des « autoportraits » ? Pourquoi, en 2002, ce jeune Australien connu sous le pseudonyme de « Hopey » ressentit-il l’envie, voire la nécessité, de qualifier cette image de sa lèvre tuméfiée qu’il envoya ensuite sur un forum médical en ligne de « selfie » ? N’est-ce pas le signe qu’il s’agit d’une nouvelle pratique ? Le pari de cette nouvelle exposition présentée par la Galerie Saatchi de Londres jusqu’au 30 mai 2017 est donc de donner à voir le selfie comme une nouvelle forme d’autoreprésentation et de la distinguer du traditionnel autoportrait.

George Harrison Taj Mahal Self- Portrait 1966 © Harrison Family Frida  Kahlo Self-Portrait  With  Thorn  Necklace and  Hummingbird 1940 Oil  on  canvas  on  Masonite 47  x  61  cm Courtesy  Banco  de  México  Diego  Rivera  Frida  Kahlo  Museums  Trust, Mexico,  D.F.  /  DACS  / Harry Ransom Center, The University of Texas at  Austin

Ce parti pris est sensible dès la première salle qui ouvre l’exposition. Là sont exposés des écrans sur lesquels défilent des reproductions digitales des grands autoportraits de l’histoire de l’art. Sur ce qui semble être des tablettes ou des smartphones géants se succèdent ainsi quelques unes des œuvres emblématiques de ces hauts dignitaires de l’autoreprésentation que furent Albrecht Durer, Rembrandt van Rijn, Gustave Courbet, Paul Cézanne, Egon Schiele, Pablo Picasso et Frida Kahlo. Face à ces « tableaux » devenus « images », le visiteur est alors invité à « liker » ses autoportraits « coup de cœur », son vote étant instantanément comptabilisé sur l’écran du moniteur – un autre smartphone – situé à côté de l’écran principal. C’est alors qu’au lieu de faire du selfie un autoportrait, ces self-portraits deviennent des selfies.

Si l’analyse de l’histoire de la représentation de soi révèle un déplacement du regard sur soi et des motivations bien différentes entre un artiste de la Renaissance et un peintre, un photographe ou un plasticien du XXème siècle[1], le choix de remplacer ces œuvres par un ersatz numérique témoigne dès lors de ce qu’est au fond un selfie : une image passagère qui demande la validation de l’autre. Sa qualité esthétique et ce que Benjamin appelait son Hic et Nunc n’importent plus, car seules comptent désormais son partage, sa réception et son appréciation par son destinataire. Aussi la galerie Saatchi multiplie-t-elle les reproductions d’œuvres picturales sous forme de versions digitales sur écran, allant jusqu’à opter pour de piètres reproductions qui mettent alors davantage en avant la nature « artificielle » de ces « images »[2].

Barack Obama selfie with Danish Prime Minister Courtesy ROBERTO SCHMIDT/AFP/Getty Image

Mais le selfie est également une réponse 2.0 à cette pulsion scopique propre à l’hyper-imagisme de notre XXIème siècle et de notre désir fébrile de nous voir. C’est ainsi que si l’autoportrait photographique est également bien sûr présent dans cette exposition, il est surtout représenté par la série Untitled Film Stills de Cindy Sherman qui nous confronte à un soi fictif et « avatarisé » – sous les traits ici de personnages féminins du cinéma américain – et par les autoportraits que multiplie depuis les années soixante Jean Pigozzi en se photographiant aux côtés de stars, et dans lesquels certains voient aujourd’hui comme les prémices de nos actuels « usfies » (selfies à plusieurs). Ou lorsque le désir de se voir s’accompagne de celui de remplacer ou de s’approprier ces stars qui nous fascinent.

On regrettera alors de ne pas voir les autoportraits photographiques de Warhol qui, en se prenant en train de se moucher ou de grimacer préfigura lui aussi cette autre constituante de l’esthétique selfique qu’est l’anecdotique et le dérisoire.

« Je veux me voir » donc. Et bien plus, « je veux voir que tu me vois me voir », telles semblent ainsi être ce qui sous-tend nos selfies qui, comme le montrent les deux vidéos de l’artiste Simon Roberts (Sight Sacralization : (Re)framing SwitzerlandWinter et Summer) sont une autonomisation de ce besoin que ressent tout touriste de se prendre en photo devant le lieu qu’il visite. La frénésie est alors palpable dans ces vidéos de ces humains désireux de se confronter à la puissance et à l’immensité de la nature suisse. Si le philosophe anglais Edmund Burke aurait pu voir une expression du sublime dans l’immensité vertigineuse de ces paysages transalpins et dans le fracas assourdissant de ces chutes d’eau qui dépassent notre entendement, ils sont au contraire ici devenus de simples « décors » que l’humain en vacances « re-cadre » (Re-framing) en prenant bien soin de se mettre devant comme pour en dompter la sauvagerie. On peut alors percevoir dans ce désir d’accessoiriser l’incommensurable cet autre moteur « selfique » qui serait la fixation et la glorification de soi dans un monde en crise permanente[3] et une époque « sans époque »[4].

Les autres salles confirment elles aussi la qualité de cette exposition en mêlant selfies d’amateurs et de stars, puis en réunissant des artistes qui interrogent un soi devenu à la fois pluriel et répétitif (Juan Pablo Echeverri), la solitude de l’auto-contemplation (Juno Calypso, Honeymoon Suite en 2015 dont l’exposition présente une vidéo et une photographie) et de l’auto-fiction (Ivan Argote, All My Girlfriends, 2007-2009) et l’interaction homme/machine permise par ces objets qui désormais nous regardent les regarder (Daniel Rozin et ses Mirrors). Une autre salle réunit quant à elle des selfies postés par les internautes – imageants amateurs ou professionnels – dans le cadre d’un appel lancé par la galerie en vue de cette exposition fin janvier 2017 (#SaatchiSelfie) et invite les visiteurs à poster sur Twitter leurs « egoportraits » accompagnés du #selfieseer, lesquels alimentent alors instantanément une « fontaine selfique » qui inonde sous la forme d’une projection vidéo tout un mur de l’exposition.

Juno Calypso Honeymoon Suite 2015 Archival Pigment Print 52 x 102 cm Edition of 5 + 2 AP Image courtesy of the artist  and TJ Boulting Gallery

Si le propos de cette exposition est donc de donner à voir un glissement du selfie à l’expression de soi, celui-ci se fait par le biais d’un autre mouvement qui part d’un « je veux me voir » à un « je veux partager ». Ce faisant, et loin de n’être que l’expression d’une génération égotiste, le selfie livre son potentiel artistique par cette adresse à l’autre et ce questionnement constant de soi. Tel est en tout cas le pari de la galerie londonienne qui sait rendre cohérent cet accrochage qui mêle artistes et amateurs, stars et anonymes, intelligence et vulgarité comme autant de portraits – conscients ou non – d’une « société de connexion de masse ».

L’exposition se termine enfin sur des clichés de jeunes photographes britanniques[5] à qui la galerie Saatchi, en partenariat avec la marque Huawei, a proposé de réaliser des photographies en utilisant le P10 de la firme chinoise. À l’instar de Polaroid qui en son temps avait aussi multiplié les partenariats avec les artistes, la galerie londonienne donne ainsi à cette nouvelle pratique imageante qu’est la phonéographie (photographie avec un smartphone) ses lettres de noblesse. Le mobile permet dès lors de déplacer, poétiser, interroger notre regard sur le monde et sur nous-mêmes, en même temps qu’il nous invite à une réappropriation ou  reconstruction, voire manipulation de notre propre image.

En sortant de cette exposition, on se dit alors que le selfie est bien « à sa phase néolithique[6] » et qu’une nouvelle ère imageante s’ouvre à présent devant nous. Enfin une bonne raison d’aimer l’à-venir.

Bertrand Naivin



[1] Lire à ce sujet James Hall, Self-Portrait : a Cultural History, Thames & Hudson, New York, 2014 ainsi que Bertrand Naivin, Selfie : un nouveau regard photographique, Paris, L’Harmattan, coll. Eidos, série Photographie, 2016.

[2] Notons que Andy Warhol distinguait les « images » des « photographies » par leur nature masse-médiatique et leur sous-qualité d’objet visuel industriel.

[3] Voir Myriam Revault D’Allonnes, La crise sans fin, Paris, Seuil, 2012.

[4] Voir Bernard Stiegler, Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ?, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2016

[5] Alma Haser, Chris Levine, Christopher Nunn, Emma Critchley, Hannah Starkey, Johnny Briggs, Laura Pannack, Simon Roberts, Tom Hunter and Matt Stuart.

[6] Comme le suggère Jerry Saltz dans le catalogue de l’exposition Ego Update qu’organisa en 2015 le NRW-Forum de Düsseldorf.