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08 septembre 2017


Carlos Santiso et Mariana Dahan

La démocratie face aux nouvelles technologies


Ces dernières années, les démocraties libérales ont fait l’objet d’attaques cybernétiques à répétition. Ce nouveau type de menace cible en particulier les processus électoraux, comme nous l’avons vu lors des élections présidentielles française et américaine, ainsi que lors du referendum britannique.

Le défi de la révolution numérique pour nos démocraties est double. Il s’agit à la fois d’exploiter le potentiel des nouvelles technologies favorisant la démocratie participative et de protéger celle-ci des risques inhérents au monde cybernétique. Trouver le juste équilibre est délicat. Les nouvelles technologies sont, en effet, en train de transformer radicalement nos sociétés et nos économies à une vitesse vertigineuse. Elles peuvent refonder le contrat social qui sous-tend nos démocraties, moderniser l’action publique ankylosée par les carcans bureaucratiques et faciliter des interactions plus dynamiques entre les Etats et les citoyens.

Incontestablement, les technologies « disruptives » ont un rôle de catalyseur de la transition citoyenne que vivent nos démocraties. Les citoyens numériques exigent des Etats plus agiles, plus ouverts et plus efficaces, des Etats « start-up » en quelque sorte. Cependant, ces technologies font également peser de nouveaux risques qu’il convient de cerner et d’atténuer, notamment en termes de désinformation et de polarisation du débat politique.

Comment préserver la démocratie à l’ère numérique ? Une commission de réflexion présidée par l’ancien président de l’Estonie, Toomas Ilves, promue par le philanthrope Nicolas Berggruen et soutenue par le premier ministre canadien Justin Trudeau, se penche maintenant sur la question. La refonte des processus électoraux est un des sujets d’étude. En effet, l’atteinte à l’intégrité des élections et de la démocratie peut prendre différentes formes. Celles-ci peuvent se regrouper en trois grandes catégories.

La première forme, la plus directe, est celle du « hacking électoral » par lequel des « hackers » pénètrent les systèmes de communication des figures politiques (comme en France, à la veille du second tour des élections présidentielles), des partis politiques (comme aux Etats-Unis, lorsque le « hacker » russe Fancy Bear accède aux serveurs du Parti démocrate) et des parlements (comme, par exemple, en Allemagne et, plus récemment, en Grande-Bretagne). Bien plus que d’espionnage politique, il s’agit d’une atteinte délibérée à l’intégrité des élections démocratiques qui vise à favoriser un candidat par rapport à un autre. En effet, la publication des informations détournées, plus connue sous le terme de doxing, est sélective et stratégique, destinée à peser sur la balance électorale.  

La seconde forme d’atteinte à l’intégrité des élections est plus indirecte mais non moins néfaste. Il s’agit de la polarisation politique que génèrent les fake news et qu’amplifient les réseaux sociaux. A l’ère numérique, nous nous informons dans une large mesure par le biais de nos news feed sur Facebook. Les fausses nouvelles, les fake news, se répandent rapidement sur nos réseaux sociaux, sans contrôle ni contrepoids, souvent amplifiées par des robots, ou « bots », sur Twitter. Les opinions politiques se polarisent, boostées par les algorithmes des réseaux sociaux qui nous téléguident vers les informations qui correspondent à nos propres opinions, contribuant à les radicaliser. Comme le suggère Vyacheslav Polonski de l’Institut Internet d’Oxford, notre news feed devient l’ennemi de la délibération démocratique[1]. La délibération est en effet censée nous aider à chercher ce que l’on ne sait pas en confrontant différents points de vue. En ce sens, notre news feed sape le débat d’idées et avive la confrontation des convictions. Ces mêmes algorithmes permettent de mieux cibler les campagnes de publicité politique pour convaincre les indécis, comme ce fut le cas lors du referendum britannique du Brexit, dans lequel la plateforme Cambridge Analytica a eu un rôle dans le résultat final que certains considèrent non négligeable[2].

Une troisième forme d’atteinte à l’intégrité des élections est liée au vol d’identité, au « hacking » des registres électoraux, et au détournement des résultats électoraux. Ces modalités sont rares, mais appelées à augmenter avec la croissance des élections en ligne et de l’identité numérique. Selon plusieurs sources officielles, les registres électoraux de plusieurs Etats des Etats-Unis ont été compromis. Les registres d’électeurs, le vote électronique et la transmission des résultats électoraux représentent autant de points de vulnérabilité des processus électoraux aux attaques cybernétiques.

Les solutions technologiques se développent pour pallier ces risques. La start-up de vote électronique Follow My Vote basée en Virginie, aux Etats-Unis, propose d’accroître la transparence dans les résultats des élections américaines, en permettant aux électeurs d’effectuer une vérification indépendante de leurs bulletins de vote[3]. Ces solutions se basent sur des technologies de pointe, telles que la cryptographie et la technologie des chaînes de blocs (blockchain), mais butent sur la réticence des électeurs à confier des informations d’identification personnelle à un registre de données communément associé aux crypto-monnaies telles que le « bitcoin ».

Seule l’Estonie peut aujourd’hui se revendiquer d’être un pays où la quasi-totalité des échanges avec les services publics se font sur internet et où l’identité numérique du citoyen lui permet de voter en ligne. La cryptographie protège chaque bulletin de vote contre la falsification en protégeant les données et en gardant les votes anonymes et immuables. La France a, à son tour, annoncé vouloir rejoindre, voire dépasser, le niveau estonien de gouvernance électronique, ce qui impliquerait de repenser les processus électoraux actuels.

Mais comment une plateforme de vote électronique qui vise la transparence peut-elle également être sécurisée ? Alors que chaque électeur peut voter en ligne en utilisant une clé privée et un identifiant d’électeur unique, nul n’est à l’abri d’une attaque cybernétique type « Sybil », dans laquelle de multiples fausses identités sont insérées dans les réseaux « de pair à pair » (P2P). Une méthode hybride est actuellement testée aux Philippines, où les électeurs sont toujours convoqués aux bureaux de vote en personne, mais où les registres électoraux sont sécurisés à l’aide de la technologie des chaînes de blocs (blockchain).

Pour les autorités électorales, il est donc nécessaire et urgent de maîtriser la complexité des nouvelles technologies et de sécuriser les processus électoraux afin d’en garantir l’intégrité. Ceci exigera non seulement des solutions technologiques, mais aussi normatives et règlementaires, passant par une meilleure régulation du monde cybernétique, de la presse numérique et des réseaux sociaux.

Au cœur de la réflexion sur l’engagement citoyen à l’aune de l’ère numérique se trouve la nécessité de restaurer la confiance des citoyens en leurs institutions. Comment mieux répondre aux attentes des citoyens et parvenir à réduire leurs anxiétés dans un monde en flux, tiraillé entre le repli des « sociétés fermées » et l’incertitude des « sociétés ouvertes » ? La montée des risques cybernétiques remet en question la bienfaisance présumée du progrès technologique et met en évidence le besoin d’une meilleure gouvernance cybernétique internationale.

Carlos Santiso, directeur de l’innovation au Service des citoyens de la Banque interaméricaine de développement, et Mariana Dahan, fondatrice du World Identity Network. Cet article est paru en espagnol dans El País du 23 août 2017.



[1] Vyacheslav Polonski, « The biggest threat to democracy ? Your social media feed », weforum.org, le 4 août 2016.

[2] Carole Cadwalladr, « The great British Brexit robbery : how our democracy was hijacked », The Guardian du 7 mai 2017.

[3] Voir le site internet de Follow My Vote.