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19 décembre 2017


Denis Thouard

L’homme et son génie : Rodin, Rilke, Hofmannsthal


La muséologie contemporaine aspire à raconter des histoires. Le lien qui relie les trois noms, célèbres, autour desquels s’organise cette exposition berlinoise[1], est ténu : le passage d’une commande d’un poète au sculpteur déjà accompli, puis sa vente, contrainte et forcée, par l’entremise d’un autre poète, qui avait été quelque temps le secrétaire du sculpteur. Entre 1900 et 1920, la composition a accompagné Hugo von Hofmannsthal dans sa difficile recherche de l’inspiration. Le second poète, Rilke, joue ici un rôle subalterne d’intermédiaire. Il facilita la transaction. Voilà pour l’histoire, documentée par un dossier de lettres, fournies par le catalogue, quelques autographes, dessins, dédicaces et œuvres supplémentaires qui enrichissent le contexte.

Auguste Rodin, The Hero (Man and His Genius), around 1896, casting 1900, Bronze, 39.5 x 16.5 x 17.5 cm, Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie © Nationalgalerie – Staatliche Museen zu Berlin / Andres Kilger

L’exposition choisit le titre « L’homme et son génie ». Ce pourrait être aussi bien, comme le rapporte Rilke dans la lettre à Georg Reinhart du 10 avril 1920 où il décrit l’œuvre en détail, « l’inspiration qui se retire », selon les mots mêmes prêtés à Rodin. Ou encore « Le héros », la victoire qui échappe au héros, cette nikè dont il fit un poème (une belle trouvaille de l’exposition est d’y reconnaître une interprétation de cette sculpture). Ce poème, écrit à Noël 1920, rappelle que Rilke n’était pas simplement un marchand d’art. Mais le point de vue autour duquel s’organise l’exposition est bien celui de Hugo von Hofmannsthal, se risquant à une carrière de poète et écrivain après des débuts précoces, géniaux et remarqués, et confronté à des pannes d’inspiration. Rodin, qui semblait ne pas connaître, à ce moment-là de sa gloire, de telles défaillances, pouvait constituer un talisman utile, un bon investissement.

L’art n’est-il pas d’abord un ensemble d’objets ? Et les objets ne sont-ils pas voués à changer de propriétaires ? L’insistance autour de ce thème de l’inspiration, vers 1900, ne revêt-il pas une signification particulière ? Le motif avait connu sa renaissance romantique. Il continue, dans l’ambiance symboliste de la fin du siècle, de nourrir la réflexion des artistes. Mais les coordonnées en avaient bien changé au cours du siècle. Quelles sont les conditions de l’inspiration pour un artiste de la modernité industrielle ? La muse est-elle dans la commande ? Le marché ne vient-il pas se substituer à l’inspiration absente ? Qui ne produit plus, ou pas, ce qui est demandé, disparaît. La loi de la production se moque des aléas de l’inspiration. Le talisman est aussi un capital, qui aidera Hofmannsthal, tout matériellement, dans la crise de l’après-guerre.

Rainer Maria Rilke in his study, around 1905 © bpk

Par le fil concret de l’œuvre, ce sont donc des questions essentielles de la création artistique qui sont posées, dans un temps bien déterminé. On sait que l’année où il passa commande à Rodin, Hofmannsthal lut la Philosophie de l’argent (1900) de Georg Simmel, qui venait de paraître, et fournissait des clés pour comprendre ces temps nouveaux. La création artistique, dans un monde transformé par les relations monétaires, ne pouvait rester indemne.

D’autres aspects rappellent une époque. Le rapport de l’homme à la femme est aussi bien de ce temps-là. Le titre allemand dilue un peu cela, mais le « génie » est bien féminin, autant que « l’homme » masculin.

Il s’agit, on le comprend bien en voyant les variations de ce couple qui se fuit, dans d’autres configurations et assemblages, dont plusieurs sont exposées, d’une interrogation tenace qui saisit Rodin. De Pygmalion et Galathée, au poète et l’amour, au monument à Eugène Carrière, au sculpteur et sa muse, ou à l’homme et sa pensée, ce sont des couples asymétriques qui servent au sculpteur à approfondir le mystère de la création. La muse est parfois soudain cette victoire qui fuit, si semblable à celle de Samothrace, ailée, mais sans bras ni tête (le catalogue nous en persuade). Tous ces groupes sont des fragments, comme si ne comptait que la saisie du contact évanescent, érotique assurément, en ce qu’il imprime un mouvement fondamental donnant forme au bloc primitif d’où il émerge. Carl J. Burkhardt, l’ami de Hofmannsthal, désignait d’ailleurs la statuette comme Amor fugit. Et dans cette obstination à varier ces corps qui se séparent, on peut voir la répétition du geste du sculpteur qui aperçoit l’idée indéterminée et doit la saisir avant sa disparition imminente. On retrouve la sensualité de la fuite de l’idée plastique. On comprend la mélancolie désabusée de son possesseur au moment de devoir s’en défaire. Ne s’était-il pas fait une spécialité de ces chants du cygne inaboutis ? On apprend que cette aliénation lui permettra de retrouver un peu de mobilité, de voyager…

Hugo von Hofmannsthal at the desk, around 1899/1900 © Freies Deutsches Hochstift / Frankfurter Goethe-Museum

La ronde des œuvres présentée au milieu des impressionnistes – après la salle qui arbore les Hans von Marées, Segantini et autres Böcklin – nous mène de l’Âge d’airain au Penseur, qui sont en effet l’un et l’autre impliqués dans les variations de ces couples impossibles. Le visiteur qui a parcouru dans tous les sens les suggestions de ces pièces peut s’apprêter à pénétrer dans le petit cabinet retiré où il contemplera l’objet central, surmonté de son commentaire rilkéen, et entouré de lettres, autographes, livres, photos et affiches, ainsi que de gravures de Max Klinger. C’est bien ainsi, car l’anecdote n’écrase pas la perception. L’effet de la disposition des Rodin dans la grande salle suffit à préparer l’œil à saisir ce qui, dans le petit groupe qui accompagna Hofmannsthal, résumait un tourment. Les dimensions liées au contexte se déploient comme d’elles-mêmes, une fois la contemplation de l’œuvre phare accomplie.

Par cet agencement privilégiant la mise en présence des œuvres, l’histoire qui avait servi d’argument se trouve justement contenue. Elle fournit une entrée, non la clé. L’objet qui la portait est replacé au centre d’une grande valse de couples se fuyant, masculin et féminin, concret et abstrait, puissant et gracieux. Il en reste l’impression du mouvement et de la naissance des formes, puis de leur fuite.

Denis Thouard



[1] L’homme et son génie : Rodin, Rilke, Hofmannsthal. Alte Nationalgalerie, Berlin, 17 novembre 2017 - 18 mars 2018. Les commissaires sont Maria Obenaus et Ralph Gleis, qui éditent également le catalogue, Rodin, Rilke, Hofmannstahl. Der Mensch und sein Genius, Berlin, Verbrecher, 2017.