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23 novembre 2017

Hommage à Jack Ralite (1928-2017)
Emmanuel Wallon

Jack l’antifataliste


Les hommages à Jack Ralite, décédé le 12 novembre, ont afflué de tous côtés. Ce n’est que justice pour cet homme que l’injustice empêchait de dormir, littéralement.

Si l’expression « un homme du peuple » avait encore du sens en ces temps de populismes poussés du col, elle serait taillée pour sa personne. Au peuple il appartint, non seulement par l’extraction modeste, la vocation sociale, l’ambition émancipatrice, le militantisme communiste, mais pour sa capacité à faire entendre, dans le mouvement d’une pensée virevoltant de Péguy à Marx, de Villon à Saint-John Perse, de Claudel à Char, de Césaire à Glissant – sans oublier ses deux chers V, Vilar et Vitez, auxquels il a consacré un livre[1] –, l’impossibilité de réduire une masse bruissant de singularités à une totalité unifiée, ramassée dans un slogan, incarnée dans une posture. Homme donc, il ne daigna dans aucune de ses fonctions abdiquer la fragilité constitutive de l’espèce, car il se voulait perméable à tout ce qu’il discernait d’humain dans l’autre : « Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui », écrivait Sartre à la fin des Mots.

(c) L'humanité

Cet alliage de sensibilité et de détermination, incongru dans un milieu de professionnels de la politique où il est d’usage de vanter l’épaisseur de son cuir, la rectitude de sa silhouette, l’invulnérabilité de sa cuirasse, explique peut-être que la mort de l’ancien ministre de la Santé ait affecté tant d’anonymes comme la disparition d’un voisin. L’humanité n’était pas pour lui qu’un titre de journal, fût-ce celui de Jaurès auquel il n’a jamais renié son affection, quand bien même certains articles de la rubrique internationale l’affligeaient. C’était un horizon de proximité qui le faisait se sentir aussi bien citoyen d’Aubervilliers, la ville « rude et tendre » où il fut continûment élu et résida jusqu’au bout, que de Sarajevo meurtrie, où il se rendit durant le siège comme après la guerre, ou encore d’Alep-Est dont il vécut l’agonie comme un drame personnel.

Ce n’est pas tant son éloquence parlementaire, louée sur les bancs des deux chambres où il siégea assidûment pour tancer les restrictions imposées au budget de la culture et de l’audiovisuel public ou les avantages fiscaux consentis aux puissants, qui lui valut une popularité débordant largement le camp de la gauche désunie et les mondes pluriels de l’art, que cette faculté sans pareille de tisser ensemble l’intime et le collectif, la poésie et la politique, sans assujettir le premier terme au second, et de célébrer l’altérité dans un discours émaillé de citations, de Hölderlin à Bernard Noël, sans que cette hospitalité vire à la contrebande. Cette façon d’ourler de perles ses harangues fut parfois raillée, mais c’est aujourd’hui Ralite qu’on cite.

On sait l’admiration sans borne qu’il portait à Aragon, dont l’influence fut décisive pour faire renoncer le Parti communiste français au réalisme socialiste, combat mené par le verbe et l’image depuis la publication du fameux croquis de Staline par Picasso à la une des Lettres françaises en 1953 et jusqu’au Comité central d’Argenteuil qui, en mars 1966, consacra la défense de la liberté de création sous la houlette de Waldeck Rochet et Roland Leroy.

On connaît moins, quoiqu’il soit dûment documenté, le rôle joué par Jack Ralite dans le grand élan des politiques culturelles locales, durant ces mêmes années. Son influence ne s’exerça pas seulement dans son fief d’Aubervilliers dont, chroniqueur télévision à L’Huma, il devint l’adjoint à l’école et à la culture en 1959 auprès d’André Karman, puis le maire en 1984, en Seine-Saint-Denis dont il fut élu député en 1973 et sénateur en 1995, dans la ceinture rouge où ce communisme municipal prêchait par l’exemple. Elle rayonna aussi à l’échelle nationale où son volontarisme faisait des émules dans les différentes tendances de la Fédération nationale des communes pour la culture (FNCC), créée en 1960 à l’initiative du maire centriste de Saint-Étienne, Michel Durafour. À l’invitation de Jean Vilar, Jack Ralite prit part dès 1966 aux Rencontres d’Avignon dont les travaux furent consacrés à trois reprises (1967, 1969 et 1970) à l’action culturelle territoriale[2].

À Aubervilliers, comme il aimait à le raconter, avant l’arrivée de Gabriel Garran à la tête d’une troupe de 88 jeunes comédiens, prélude à la fondation du Théâtre en 1965, il n’existait qu’une bibliothèque au sous-sol de la salle des fêtes, une minuscule école de musique casée dans un logement social, un cours de dessin à la Bourse du travail et une fanfare qu’il avait fallu réunir avec celle de Pantin[3]. Aujourd’hui, outre le Théâtre de la Commune, devenu le premier Centre dramatique national (CDN) de banlieue en 1972, la carte des équipements culturels est d’une rare densité pour une ville de 65 000 habitants, avec le Théâtre équestre Zingaro, l’Espace Renaudie, le Conservatoire à rayonnement régional, pilier depuis 2009 d’un Pôle d'enseignement supérieur de la musique (dit « Pôle Sup’ 93 ») et flanqué d’une vaste salle de spectacles (baptisée L’Embarcadère), le cinéma d’art et d’essai, les quatre médiathèques aux noms de poètes, les Laboratoires d’Aubervilliers… sans oublier le Campus Condorcet en construction et un réseau serré d’associations locales, telles que la Villa Mais d’Ici.

C’est pourtant en dehors de ses mandats électifs, avec une équipe réduite mais fort des liens noués dans les milieux du théâtre, du cinéma, de la musique et de l’édition, que Jack Ralite put lancer les États généraux de la culture en 1987, en riposte à l’irruption des opérateurs privés Fininvest et Bouygues dans le domaine de la télévision, et animer la mobilisation d’environ 4 000 artistes des diverses disciplines contre la « marchandisation de la culture » et pour « l’exception culturelle » – formule à laquelle il tenait en dépit de la préférence officielle pour le thème de la « diversité culturelle ». L’action se prolongea sur deux décennies[4].

Aussi réactif face au mouvement des intermittents du spectacle de 2003, dont il défendait le régime d’allocation chômage, il prit une part décisive au Comité de suivi de la réforme, formé de députés de tous bords et de représentants des artistes et techniciens, à l’origine d’une proposition de loi signée par 471 parlementaires[5], enfin inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale le 12 octobre 2006, après dix-sept mois de tergiversations gouvernementales ; une manœuvre procédurière du groupe majoritaire empêcha au dernier moment de la soumettre au vote.

Entretemps, il s’était dépensé sans compter sur le front extérieur. L’essor d’une idéologie de la purification ethnique au cœur de l’Europe l’ulcérait. La passivité de larges franges de la gauche face aux exactions des soldats et miliciens nationalistes l’inquiétait. De la fondation de l’association Sarajevo capitale culturelle de l’Europe (présidée par Bernard Faivre d’Arcier) à l’appel du directeur du Festival d’hiver de Sarajevo, Ibrahim Spahic, lors du festival d’Avignon de 1992, à la grève de la faim menée à la Cartoucherie en août 1995 par des artistes dont il était familier (Ariane Mnouchkine, Olivier Py, François Tanguy, Maguy Marin, Emmanuel de Véricourt), Ralite fut de toutes les réunions et manifestations : attentif, patient, disert quand il s’agissait de chercher l’inspiration, concret et concis dès qu’on en venait aux dispositions pratiques. Il s’insurgera avec la même fermeté contre la chasse aux Kosovars déclenchée par l’armée serbe en 1999. Ces prises de position l’amèneront par la suite à présider le groupe interparlementaire d’amitié France-Balkans occidentaux.

Il investit ses dernières forces dans le soutien au soulèvement populaire contre le régime de Bachar al-Assad. Ce combat n’était pas le plus aisé, car dans nombre de partis, à commencer par le sien, l’idée que la société civile d’un pays arabe puisse refuser à la fois la dictature et l’intégrisme, qu’elle prétende décider de son sort sans devenir le jouet de puissances proches ou lointaines, était jugée ingénue. Cosignataire dès juillet 2011 d’un Appel d’Avignon à la solidarité avec le peuple syrien, il a contribué à la reconnaissance des représentants de l’opposition laïque par le gouvernement français lors d’une assemblée à l’Odéon, le 10 octobre 2011, et affrété une rame de TGV avec des dizaines d’artistes et d’intellectuels à son bord pour accompagner leur délégation au parlement de Strasbourg le 11 décembre 2012. La barbarie de la punition collective infligée aux populations rétives, par le fer, le feu, la faim, le gaz, l’a renforcé dans ses résolutions. Le soutien du Kremlin au satrape de Damas et les bombardements de l’aviation russe sur la région d’Alep l’ont fait redoubler de vigilance et d’indignation. Le 15 mars 2017, à l’Institut du monde arabe, en présence du ministre des Affaires étrangères, il dénonçait encore cette « politique cannibale » et l’impunité des assassins, appelant à « construire une vraie mêlée d’espérance, apte à faire vaciller et chuter cette forteresse du crime perpétré par Bachar el-Assad, Daech et d’autres groupes djihadistes[6] ».

Doté d’une mémoire à rallonge dont il accusait les rares lacunes avec un brin de coquetterie quand l’âge lui faisait des misères, d’une fidélité sans faille à ses engouements et engagements premiers, Jack Ralite refusa quatre fois la légion d’honneur, la dernière fois en 2012. Il s’était construit un panthéon personnel où Robespierre, en lequel il s’obstinait à voir l’homme d’État visionnaire l’emporter sur le coupeur de têtes, pouvait dialoguer avec Simone Weil et Hannah Arendt. Pourtant, à la philosophie de l’histoire, cet ogre de lecture préférait la littérature, surtout lorsqu’elle rencontre l’histoire. L’allemande Christa Wolf tenait une place d’honneur dans sa bibliothèque, aux côtés de l’italien Pier Paolo Pasolini et du palestinien Mahmoud Darwich, récemment rejoints par la syrienne Samar Yazbek.

De la Bosnie à la Syrie, en passant par ses batailles pour la culture, ces équipées nous ont rendu complices. D’autres témoigneront de la générosité avec laquelle il incarnait le refus du renoncement en politique, mais aussi dans le domaine de la création. Les champions de la France qui marche verront peut-être en lui un monument du « monde d’avant ». Citant une fois de plus son ami Pedrag Matvejevic, il les aurait au contraire invités à ne pas avoir des « retards d’avenir » à force de sous-estimer les puissances de penser et d’agir des gens du commun. Il laisse en héritage la conviction que, dans une société qui se veut démocratique, le partage des arts et des savoirs doit rester au cœur de l’exigence publique. Il faudra après lui s’obstiner à plaider que cette aspiration démocratique ne saurait s’arrêter aux frontières de l’Europe.

Emmanuel Wallon, professeur de sociologie politique à l’université Paris Nanterre



[1] Jack Ralite, Complicités avec Jean Vilar et Antoine Vitez, Paris, Éditions Tirésias, 1996.

[2]  Voir Comité d’histoire du ministère de la Culture et de la Communication, La naissance des politiques culturelles et les rencontres d'Avignon, sous la présidence de Jean Vilar (1964-1970), présenté par Philippe Poirrier, Paris, La Documentation française, 2012.

[3] Voir la captation par Jean-Gabriel Carasso de son intervention en février 2013 à Théâtre ouvert : http://www.loizorare.com/2017/11/hommage-a-jack-ralite.html

[4] Voir Dépôt Jack Ralite, Articles et interventions, documents de travail, discours.

1957-2010, Archives communales d’Aubervilliers : http://archives.aubervilliers.fr/IMG/pdf/_cle0fcd21-173.pdf, cotes 99Z203 et suivantes.

[5] Proposition de loi relative à la pérennisation du régime d'assurance chômage des professions du spectacle, de l’audiovisuel et du cinéma dans le cadre de la solidarité interprofessionnelle, enregistrée à la Présidence de l’Assemblée nationale le 3 mars 2005.

[6] Voir Jack Ralite, « Au-delà du désastre syrien », discours publié dans Esprit, mai 2017.

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RALITE Jack
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