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27 juin 2017


Hugo Jacquemin

Séries Mania 2017 : The Leftovers et les autres


Nous pensions nous être préparés. Après deux saisons majestueuses mêlant ironie mordante, absurdités cosmiques et dramaturgie épique, nous avions juré que, jamais plus, nous ne nous ferions avoir par Damon Lindelof et Tom Perrotta[1], le duo infernal à la tête de The Leftovers. Et pourtant… A l’image de la séquence préhistorique qui servait de préambule à la deuxième saison, c’est en 1844 que retentit la cloche annonçant ce dernier tour de piste, alors que le mouvement millériste[2] bat son plein. Le noir ne s’était pas fait depuis plus de quelques instants dans la salle du Grand Rex que nous ne pouvions que nous résigner (avec joie !) à joindre notre voix fébrile à celles des étranges narrateurs de cette ouverture grandiose et décalée dans laquelle voix off et bande sonore se confondent : I Wish We’d All Been Ready[3]. Le rideau venait de se lever sur la huitième édition du Festival Séries Mania et, fort heureusement, nous n’étions pas prêts.

Avec 150 projections étalées sur une dizaine de jours, la programmation du festival était plus qu’alléchante. A tel point que, dans un premier temps, cet article s’est rêvé comme un élégant parcours thématique qui aurait successivement abordé les points forts de cette sélection. Il aurait ainsi probablement commencé par mettre en avant la bonne santé des séries de type thriller (notamment Your Honor[4], Sé quien eres, Apple Tree Yard, et Born To Kill, respectivement israélienne, espagnole et britanniques) avant de souligner combien d’autres ont su au contraire désarmer leur vernis « policier » pour croiser, avec maestria et non sans humour, portraits intimes et revendications politiques (Dumb, mais aussi et surtout, la presque documentaire et désopilante Salaam, Moscou !, centrée sur la question des migrants qui s’installent dans la capitale russe).

Cette peinture des communautés marginalisées, mêlant réflexion politique et irrévérence assumée, aurait alors pu constituer une transition toute trouvée vers la réjouissante I Love Dick[5]. Adaptée par Jill Soloway[6] du roman éponyme de Chris Kraus, la série s’apparente autant à une exploration des modes d’expression et de perception du désir féminin[7] qu’à une analyse de son rôle moteur dans le processus de création. En prenant formellement appui sur la porosité des genres épistolaire et télévisuel, I Love Dick parvient à incarner la théorie féministe universitaire en mêlant peinture intime et panorama lucide d’une communauté artistique. Les affres du processus artistique constituent également le thème principal de la jubilatoire Kim Kong. Injustement boudée par le jury de la compétition française, cette mini-série complétement déjantée prend pour point de départ le fantasme cinématographique d’un dictateur asiatique : tourner sa propre version de King Kong. La transition n’était ici pas encore tout à fait au point mais, à un moment ou un autre, il aurait également été question des géniales Downward Dog et Master of None, modèles de portraits tendres, attachants, mais sincères, de la vie de deux trentenaires. En partant du très bel épisode de la seconde, intitulé « Religion », il aurait été alors possible d’enchaîner par un long développement portant sur un des thèmes les plus présents et les plus réussis de cette sélection : l’analyse du processus de constitution des mécanismes de la foi et de la croyance, de la sensation American Gods, à Ride Upon The Storm, la nouvelle série d’Adam Price[8], en passant par la sublime The Leftovers. Mais voilà, pour une raison encore peu claire, cette architecture a fini par dérailler et, petit à petit, l’ultime série citée a fini par phagocyter toutes les autres.

D’ailleurs, The Leftovers ne s’est jamais véritablement préoccupée de tracer une ligne claire entre ce qu’il serait possible d’expliquer rationnellement et ce qui, au contraire, dépasse toute logique. Le 14 octobre 2011, 2 % de la population mondiale disparaissait de manière inexplicable, laissant les 98 % restants (les fameux « leftovers ») hagards et désemparés, partagés entre le désespoir de l’impuissance et la volonté de continuer à vivre comme si de rien n’était. Alors que la première saison suivait, trois ans après, la fragmentation progressive de la famille de Kevin Garvey (Justin Theroux), commissaire de police de la ville fictionnelle de Mapleton, dans l’Etat de New York, la deuxième saison se concentrait sur son installation en compagnie de Nora Durst (Carrie Coon) – une femme dont toute la famille a disparu – dans la ville de Jarden, au Texas, seule ville des Etats-Unis à avoir été totalement épargnée par la catastrophe.

Cette troisième saison démarre une nouvelle fois sur une ellipse, trois ans après la fin de la saison précédente. Le « Sudden Departure » [le départ soudain] remonte désormais à près de sept ans, mais la fin du monde n’a pourtant jamais semblé aussi proche pour nos protagonistes. C’est en tout cas ce que croit fermement le pasteur Matt Jamison (Christopher Eccleston) qui verrait bien quelque chose arriver en ce septième anniversaire. Que ses pronostics se portent sur une inondation généralisée et qu’il ait, en attendant, décidé d’écrire un nouvel évangile dont Kevin – revenu de l’au-delà grâce à une exceptionnelle prestation au grand karaoké des morts – serait le héros ne doit, parvenus à ce point de l’intrigue, même plus vous faire sourciller. Ici bas, logique et rationalité ont pris la poudre d’escampette avec 140 millions de compères un 14 octobre. Et la force de The Leftovers est de ne jamais chercher à rattraper les deux fuyards.

Répondre au mystère de la disparition n’a de toute évidence à aucun moment intéressé Damon Lindelof. Revenir sur la plus ou moins grande validité des différentes hypothèses élaborées pour l’expliquer non plus. En revanche, il ne cesse de se demander comment ces théories structurent autant de tentatives personnelles pour aller « mieux » à défaut d’aller bien, pour trouver chaque matin la motivation de se lever et de donner une cohérence à sa journée, pour pouvoir enfin faire son deuil si tant est que cela soit possible lorsqu’on ne dispose pas des corps. 2 % seulement des humains manquent à l’appel et la Terre est dépeuplée, aurait dit Lamartine. Episode après épisode, la question de l’absence est en effet ironiquement toujours présente en toile de fond. Elle revient, lancinante, torturer à intervalles réguliers des personnages incapables de se projeter dans l’avenir, car toujours démunis face à un passé qui les écrase. Ce passé les ronge si fort qu’il en finit même par se transformer en véritable tonneau des Danaïdes dans lequel vient s’écouler un instant présent toujours insaisissable, à l’exception de sa lie : l’absence de traces laissées par les êtres aimés. La peur de se laisser définir exclusivement par cette dernière, telle est la raison de la honte qu’éprouve Nora lorsque, sept ans après leur disparition, elle décide de se faire tatouer les prénoms de ses enfants sur le bras. Elle veut marquer sa chair de leur être, laisser une preuve de leur passage sur Terre et l’emporter partout avec elle. Mais, immédiatement, son geste lui semble inadéquat, futile même, au regard du vide abyssal qui l’accompagne. Alors, explique-t-elle à Erika Murphy (Regina King), son ex-voisine à Jarden, elle a tenté de le couvrir par la première chose qu’elle a aperçue : le logo du « Wu-Tang Band[9] », comme elle les appelle. Balancer, sans tomber, entre la peur d’oublier le passé et la crainte de manquer de vivre au présent, telle est la difficile équation de The Leftovers. Que la scène suivante – une des plus belle visuellement – montre en slow motion (ralenti) les deux femmes sauter sur un trampoline au son de « Protect Ya Neck (The Jump Off) » du Wu-Tang Clan ne doit rien au hasard. L’espace d’un instant, le filet de la structure devient les limites d’un ring[10], où les deux femmes affrontent à poings nus un même adversaire : le chagrin, cette singulière amertume. Plus la chute fut forte, plus le rebond sera haut. Quand tout semble s’écrouler autour de soi, il faut s’obliger à continuer de sauter, semble nous dire Lindelof, car c’est bien la seule manière de garder l’équilibre sur le mince fil de la vie.

Continuer à avancer, courir, sauter donc, mais vers quoi ? Dans quel but ? Là est tout le problème : que faire lorsque votre vie est devenue un marathon dont rien ne vous garantit l’existence d’une ligne d’arrivée ? « Death is easy » [La mort est facile], dit Laurie (Amy Brenneman), l’ex-femme de Kevin. « People just want finality, an end to their grief. » [Les gens veulent seulement une finalité, un terme à leur chagrin.] Alors, pour se prouver qu’il a encore envie de vivre malgré son apparente immortalité, chaque matin, Kevin se met un sac plastique sur la tête ; et chaque matin, il le perce au dernier moment. Son meilleur ami, John[11] Murphy (pratique pour un nouveau Messie), n’est pas en reste : plutôt que de croire que sa fille est morte, il préfère miser sur une nouvelle disparition. Peut-être sont-ils complétement fous, peut-être ont-ils raison. Mais, quitte à jouer les psychologues de Prisunic, rappelons avec Laurie Garvey qu’on ne dit jamais à une personne en proie à une crise psychotique qu’elle est en pleine crise psychotique. « I think you gotta see it through, John », dit-elle à son compagnon lorsque celui-ci lui demande s’il perd la tête. Aller au bout, pousser le délire jusqu’à son paroxysme, jusqu’au point de non retour, le faire dérailler pour voir ce qu’il y a derrière.

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Quand tout semble s’écrouler autour de soi, il faut s’obliger à continuer de sauter, semble nous dire Lindelof, car c’est bien la seule manière de garder l’équilibre sur le mince fil de la vie.

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Après tout, le cadre choisi, le bush australien, semble tout à fait adapté pour des vacances pré-apocalyptiques, et nos protagonistes ne manquent pas de lui faire honneur. Kevin Garvey Sr. (Scott Glenn), mélange de vieux sage et de vieux fou, croit pouvoir arrêter l’apocalypse en se lançant dans un pèlerinage reliant tous les sites aborigènes sacrés. Un sous-marinier français décide de lancer un missile nucléaire sur un volcan censé abriter la bête de l’apocalypse, au son de « Je ne peux pas rentrer chez moi » de Charles Aznavour (scène culte assurée). Une femme dénommée Grace (évidemment) n’hésite pas à tuer – sur la foi d’un simple feuillet tiré du « Book of Kevin » écrit par Matt – un shérif local (nommé Kevin) pour qu’il puisse entrer en contact avec ses enfants décédés. Pour reprendre le titre de la chanson utilisée en ouverture de l’épisode 3, tout le monde semble vouloir trouver son « Personal Jesus »[12]. « You’ve just got the wrong Kevin », dit Kevin Sr. à Grace. Le bon Kevin, d’ailleurs, personne ne sait plus trop où il est. C’est à sa recherche que se lancent Matt[13], John, Michael et Laurie, dans un périple comportant une petite bombance à bord d’un ferry réservé par un groupe vouant un culte à un lion nommé Frasier[14].  

Chacun a sa théorie, sa petite idée pour sauver le monde mais, étrangement, personne ne songe à commencer à constituer une réserve de masques et de tubas. Alors que certains tentent de lire des signes, d’autres ne s’interdisent pas de s’autoproclamer voyants, quitte à se mêler de la vie des autres avec un aplomb et une arrogance incroyables. Si The Leftovers tente de souligner une chose, ce n’est en aucun cas l’extinction irréversible des religions dans un monde ayant subi le « Sudden Departure », mais bien plutôt l’éclatement des formes de croyances : l’orthodoxie n’est plus possible. Tout est désormais susceptible d’être récupéré et d’être intégré au rituel liturgique. Grace interprète « The Book of Kevin » dans un sens bien différent de celui de son auteur. Kevin Sr tient absolument à arrêter la pluie en chantant une chanson qui, d’après le seul aborigène à la connaître, a au contraire pour but de faire tomber la pluie. « Tada ! You are saved », dit à Matt, en claquant des doigts, un homme qui se prend pour Dieu. Mais sauvé de quoi ? « What now ? », s’interroge Kevin Sr. A l’inverse de la millériste qui finissait par abandonner sa famille dans l’épisode 1, Matt est celui qui, lorsque l’apocalypse ne survient pas, préfère se remettre en question. Il y a quelque chose de terrible et de très touchant à voir la façon dont il finit par abandonner ce qui était censé être sa grande mission pour soutenir ses proches dans leurs ultimes désirs. A l’image de Nora qui, toute sceptique qu’elle soit – son métier consiste à démasquer les fraudes au service des disparus – n’a pu s’empêcher de vouloir croire à la possibilité de revoir ses enfants lorsqu’un mystérieux groupe de scientifiques lui a proposé de venir tester en Australie une machine qui permettrait d’être transporté « là » où sont les disparus.

Alors, avant d’embarquer, elle prend soin de faire ses adieux à son frère, Matt. Il est atteint d’un cancer, elle s’apprête à s’élancer vers l’inconnu, ils savent qu’ils ne se reverront pas.  Une scène de séparation déchirante de simplicité et de courage, intelligemment placée au début du dernier épisode, comme désignant en creux l’épilogue qui aura lieu une heure plus tard. Car maintenant qu’ils ont appris à se quitter, tout peut recommencer. Une fois les adieux prononcés et l’éloge funèbre composé, ils peuvent se séparer sans regrets. Plutôt que de trouver des moyens de supporter l’absence de ses enfants, Nora fait le choix d’aller jusqu’au bord de la falaise, quitte à y laisser la vie. Et, lorsqu’elle entre enfin dans cette sphère de verre, en position quasi fœtale, le regard est mélancolique mais déterminé. Le liquide (amniotique ?) monte, au-dessus de ses épaules, il recouvre son menton, puis sa bouche, il l’engloutit. Cut. Le bleu du ciel.

L’instant qui pouvait potentiellement répondre de manière dramatique et spectaculaire à toutes les interrogations des spectateurs ne sera jamais montré à l’écran. Nous sommes toujours en Australie, mais une quinzaine d’année plus tard. Nora a le visage marqué, elle vit seul, recluse, et se fait désormais appeler Sarah. Damon Lindelof a tenu sa promesse : nous ne saurons jamais véritablement ce qui est arrivé aux 2 % qui ont disparu. Comme l’indique la chanson du générique, utilisée tout au long de la deuxième saison et habilement de retour pour ce final : « Let The Mystery Be[15] ». A l’image de toute bonne révélation, celle que nous propose la série est bien plus prosaïque et nous frappe de son évidence une fois énoncée : 100 % d’entre nous allons mourir.

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Il n’y a pas d’échappatoire – pas même d’apocalypse – alors autant croire en la possibilité d’aimer, quitte à prendre le risque de tout perdre du jour au lendemain. Certains trouveront cela d’une banalité à pleurer, d’autres, d’une beauté sidérale.

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Nombreux sont les commentateurs à avoir écrit que The Leftovers était une série « philosophique ». Si l’on désigne par ce terme la recherche d’une vérité unique, qu’elle soit métaphysique ou non, certainement pas. En revanche, si, comme l’écrivait Montaigne, « philosopher, c’est apprendre à mourir », alors oui, assurément. Arriver à apprivoiser cette idée, à la rendre familière, à dépasser la peur qu’elle véhicule : tel est peut-être le véritable objet du voyage de nos protagonistes. Il leur aura fallu aller au bout du monde (voire de l’autre côté), mais cela en valait la peine.

Le constat n’est pas révolutionnaire mais il est essentiel pour les personnages : il n’y a pas d’échappatoire – pas même d’apocalypse – alors autant croire en la possibilité d’aimer, quitte à prendre le risque de tout perdre du jour au lendemain. Certains trouveront cela d’une banalité à pleurer, d’autres, d’une beauté sidérale.

« Ne me quitte pas / Il faut oublier / Tout peut s’oublier / Qui s’enfuit déjà / Oublier le temps / Des malentendus / Et le temps perdu / A savoir comment / Oublier ces heures / Qui tuaient parfois / A coups de pourquoi / Le cœur du bonheur », chantait déjà Nina Simone, lors de la première saison[16], de sa voix grave et déchirante. Dans son dernier acte, The Leftovers abandonne définitivement ses oripeaux de série à puzzle sur toile de fond science-fictionnelle pour assumer pleinement ce qu’elle a, au fond, toujours été : un drame romantique. Plutôt que de jouer la carte du grandiose et de l’épique, Lindelof fait ici le pari de l’intimité en réduisant la question de l’apocalypse à l’échelle du couple. Ce parti pris était d’ailleurs annoncé dès les ultimes instants de l’avant-dernier épisode par l’intermédiaire de la bande-son : que sont « God Only Knows[17] » et « The End of the World[18] » sinon la transposition la plus personnelle de la fin du monde : une rupture amoureuse.

Mais voilà que la religieuse avec qui Nora/Sarah mène un commerce de colombes (pointe d’humour post-apocalyptique ?) lui apprend qu’un homme est à sa recherche. Il s’appelle Kevin, et malgré son apparent détachement, on comprend qu’il s’agit de l’aboutissement d’une longue quête. La série ne se conclura pas sur des adieux, mais sur une scène de retrouvailles. Prenant le contrepied total de l’événement qui est à son origine, The Leftovers nous propose un épilogue où les êtres chers sont enfin présents l’un pour l’autre, car plus rien n’est là pour les en détourner. Il y a quelque chose de très beau dans cette gêne et cette hésitation qui s’emparent des deux amants réunis. On croirait voir deux collégiens qui se parlent pour la première fois. Cela prend du temps. D’ailleurs, Kevin commence par faire du Jacques Brel et raconte qu’ils ne se sont vus qu’une fois, il y a une vingtaine d’années au bal de Noël de l’établissement de sa fille, et qu’il a toujours regretté de ne pas l’avoir invitée à danser. Cette fois, c’est chose faite, rendez-vous est pris pour le soir même. Il a légèrement menti, il ne s’agit pas vraiment d’un bal – c’est un mariage – mais peu importe : ils peuvent enfin danser ce slow. La musique monte doucement, il s’agit d’Otis Redding, I’ve Got Dreams To Remember, dit-il. Flash. Instantané proustien. C’est la chanson qui flottait dans l’air le soir où Kevin a invité Nora à dîner pour la première fois. D’un seul coup, la ballade abolit une distance de plus de vingt ans et replonge le couple dans cette histoire commune qu’il ne peut oublier, déboires et temps perdu inclus. La musique fonctionne comme une lampe sourde pour les personnages de The Leftovers : elle n’est pas transparente et ne donne pas toutes les réponses, mais elle procure en revanche juste assez de lumière pour éclairer ces souvenirs et ces « rêves » qu’il faut chérir malgré la précarité inhérente à tout attachement.

Alors, le lendemain, Kevin change de guitare et abandonne Brel pour Redding. Il avoue tout : les souvenirs heureux, les regrets, les expéditions montées chaque année, l’inébranlable espoir de la retrouver, tandis que Nora le regarde et écoute. La caméra de Mimi Leder[19] met magnifiquement en valeur les yeux des personnages. Ceux de Carrie Coon resteront un mystère au moins aussi profond que celui du Sudden Departure. Une fois que Kevin s’est tu, c’est elle qui prend la parole. La véracité de son récit importe finalement peu, tant que Kevin, lui, ne doute pas. Il est possible que Nora mente mais, après tout, ce sont ces petits secrets que nous gardons sous le coude, ces petits accommodements avec la réalité, qui nous permettent de dépasser nos peurs, nos traumatismes et de vivre avec les autres, malgré les pièges et les jeux de l’existence. « The Book Of Nora » (titre de l’épisode) n’est peut-être qu’un tissu de mensonges. Mais c’est un récit qui, à défaut d’éliminer le deuil, permet de vivre avec. « It’s just a nicer story » [C’est simplement une plus jolie histoire.], dit la nonne au sujet de ces colombes censées apporter des messages au monde entier, mais qui reviennent chaque fois directement chez Nora. Là est le formidable pouvoir de la fiction, l’absence de faits l’étayant est sans rapport aucun avec sa pertinence, et ne remet absolument pas en cause les effets qu’elle produit et le système de croyance qu’elle structure. « Why wouldn’t I believe you? You’re here. » [Pourquoi est-ce qu je ne te croirais pas ? Tu es ici.], dit Kevin. Que vous appeliez cela de l’amour ou de la croyance ne change rien. Les notes de piano du thème d’ouverture de la série (« The Departure ») emplissent la pièce, la boucle est bouclée, et les colombes reviennent. « Bienvenue à la maison », semblent-elles roucouler avec un sourire complice, comme une réponse lointaine et bienveillante à la supplique douce-amère (« Je voudrais bien rentrer chez nous ») d’Aznavour[20]. Retour au port de départ pour un nouveau départ. Ici. Maintenant.

Hugo Jacquemin      



[1] Auteur de l’ouvrage Les Disparus de Mapleton, Fleuve noir, 2013 (paru originellement sous le titre The Leftovers, St. Martin’s Press, 2011) sur lequel se fonde l’intrigue de la première saison.

[2] Mouvement religieux américain créé autour de la figure du prédicateur William Miller, qui avait prédit que le retour du Christ sur Terre aurait lieu le 22 octobre 1844.

[3] En français, « J’aurais aimé que nous soyons tous prêts », chanson du groupe de rock chrétien The Good News Circle.

[4] Grand Prix du jury de la compétition internationale.

[5] Prix Spécial du jury de la compétition internationale.

[6] La créatrice de la magnifique série Transparent.

[7] Les anglo-saxons utilisent une expression beaucoup plus synthétique, le female gaze, par opposition au male gaze (terme qui désigne le prisme souvent exclusivement masculin qui façonne les images cinématographiques) théorisé en 1975 par Laura Mulvey dans « Visual pleasure and narrative cinema »ScreenOxford Journals, Vol. 16 (Issue 3), Autumn 1975.

[8] Créateur de Borgen.

[9] Il s’agit évidemment du Wu-Tang Clan.

[10] Ainsi va la chanson : « Brandish your weapon or get dropped to the canvas ». “Weapon” est ici métaphorique: il s’agit en l’occurrence du texte que le rappeur va prononcer lors du « combat », alors que “canvas” renvoie au revêtement du ring de boxe.

[11] Jean, en français.

[12] La version utilisée est une reprise par Richard Cheese de la chanson de Depeche Mode.

[13] A ce point de l’intrigue, il est impossible de déterminer s’il joue le rôle de l’apôtre ou de l’évangéliste.

[14] Ceci est inspiré d’une histoire vraie. Une chanson a même été écrite à ce sujet par Sarah Vaughan.

[15] Chanson d’Iris DeMent dont les paroles peuvent être entendues comme un écho direct au « Sudden Departure » « Everybody’s wondering what and where / They all came from / Everybody’s worrying about where they’re going to go / When the whole thing’s done / But no one knows for certain and so it’s all the same to me / I think I’ll just let the mystery be ».

[16] Saison 1, Episode 8 : « Cairo ».

[17] Chanson des Beach Boys.

[18] La version utilisée est celle de Patti Duke.

[19] Une des réalisatrices récurrentes de la série.

[20] Paroles tirées de la chanson « Je ne peux pas rentrer chez moi » de Charles Aznavour, par laquelle débute l’épisode 5 de la saison 3.