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01 décembre 2017


Jacques Barthélémy

À propos de la nation catalane


L’actualité politique d’Outre-Pyrénées a entrainé une profusion d’articles et d’interventions médiatiques, de journalistes notamment, pour qui l’histoire de l’Espagne ne semble remonter qu’à la guerre civile et au franquisme[1]. Il faut pourtant revenir plus loin, à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance, pour bien comprendre ce qui se joue dans les événements actuels. L’histoire démontre en effet que la Catalogne a été, dans le passé, une entité politique autonome, mais surtout que l’idée de nation catalane a été forgée, au xixe siècle, par des intellectuels et écrivains soucieux de redonner de la vigueur à la langue. Un mouvement qui s’est développé dans le prolongement du mouvement félibréen en Provence, qui entendait redonner sa noblesse et sa fierté à la langue d’oc, dont le catalan est une branche[2].

Commençons donc par souligner que le comté de Barcelone a bien été indépendant du Royaume d’Aragon. Lorsque Raymond Bérenger, compte de Barcelone, épouse Douce, héritière du royaume d’Arles, ils donnent naissance à la dynastie des Bérenger, comtes de Barcelone et de Provence, souverains d’un État indépendant de 1112 à 1246. Barcelonette, tout en haut de ce qui est aujourd’hui le département des Alpes de Hautes Provence, a été créée à ce moment-là. La Provence, flamboyante aussi lorsqu’elle appartenait aux ducs d’Anjou, spécialement le roi René et la reine Jeanne (reine de Naples et comtesse de Provence), contenait alors tout ce qui est aujourd’hui la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, à l’exception du petit comté de Nice, de la rivière Var à Vintimille, qui appartenait au duché de Savoie. Antibes et Grasse, sur la Côte d’Azur, faisaient partie du comté de Provence, indépendant jusqu’à son rattachement à la France, en 1485, acté dans le testament du duc d’Anjou de l’époque. Un des précurseurs du félibrisme, Joseph-Rosalinde Rancher, habitait à Jeannet près de Vence : c’était bien la Provence, malgré la proximité de la rivière Var.

 

[Frédéric Mistral en 1885 par Félix-Auguste Clément (1826-1888).]

La renaissance récente de la catalanité, au XIXe siècle, est d’abord culturelle et linguistique[3]. Elle coïncide avec l’émergence, en France, du félibrisme, au moment qui voit naitre également l’idée fédéraliste de l’Europe. Le félibrige est fondé le 21 mai 1854, jour de la Sainte Estelle, à Font Ségugne. Sous l’impulsion de Roumanille, sept poètes dont l’immense Frédéric Mistral (prix Nobel de littérature alors qu’il n’a écrit qu’en provençal) organisent le renouveau de la « lengo maïre », le provençal littéraire, qui s’était petit à petit étiolé en patois locaux. On réinvente alors la grammaire et on assiste à une floraison de poésie en provençal, comme les superbes recueils d’Aubanel, Li fiho d’Avignoun  et La miougrano entre-duberto. Mais aussi d’œuvres en français inspirées de culture provençale, comme celles d’Alphonse Daudet ou de Paul Arène, natif de Sisteron et auteur de La chèvre d’or en référence à une légende arlésienne, ou encore de compositeurs comme Gounod, qui transforma en opéra le célèbre Mirèio (Mireille), œuvre majeure de jeunesse de Frédéric Mistral, son œuvre majeure de fin de vie étant Calendau, où transparait la nostalgie des temps d’antan... en Catalogne et en Provence. 

Tout comme cet âge d’or de la Provence est lié à la figure de Mistral, la renaissance de la catalanité est due pour beaucoup à Balaguer, écrivain et homme d’État. Exilé en raison de ses idées jugées subversives, ce dernier se réfugia à Avignon et Arles chez ses amis félibréens. Lorsqu’il revint en Catalogne où il fut ministre de la culture, il organisa des manifestations festives en l’honneur des Provençaux. Pour les remercier de leur hospitalité, on leur remit une coupe en argent ciselé, fabriquée par Fulconis, qui refusa qu’on le rémunère parce qu’il était autonomiste. Cette coupe[4], conservée au Palais du Roure à Avignon, repose sur deux figurines enlacées représentant la Provence et la Catalogne. Pour remercier les Catalans de ce cadeau prestigieux, Frédéric Mistral écrit son poème le plus célèbre, intitulé « La Coupo santo » dont la première strophe commence par « Prouvençau, veici la Coupo / Que nous vèn di Catalan » (Provençaux, voici la coupe / Qui nous vient des Catalans), dont le refrain était chanté dans les arènes de Nîmes et de Arles, mais aussi au stade Mayol de Toulon, à l’époque où le rugby était encore un beau sport d’amateurs.

Balaguer et Mistral ont tous deux honoré « La coumtesso », allégorie inspirée du royaume de Catalogne-Provence, dont ils ont fait le symbole de la renaissance de la nation de la « lengo maïre », des troubadours, et du gai savoir. Les jeux floraux, recréés à Barcelone vers 1860, deviennent par la suite l’expression souveraine des rassemblements félibréens.

 En exergue du poème « La Coumtesso », dans le recueil de Mistral intitulé Lis Isclo d’Or, figure cette citation de Balaguer :

Morta diuhen qu’es,
Mes jo la crech viva 

Ils disent qu'elle est morte,
mais je la crois vivante.

Ce à quoi reprend en écho Mistral avec des vers qui sont les refrains de son poème :

Ah ! se me sabien entèndre !
Ah ! se me voulien segui !
 

Ah, si l'on savait m'entendre !
Ah, si l'on voulait me suivre !

 Dans le même recueil, Mistral consacre un autre poème aux troubadours catalans, « I Troubaire Catalan », avec un épigraphe de Manuel Milà i Fontanals, autre écrivain Catalan :

No pot estimar sa nació, qui no estima sa provincia.

Ne peut aimer sa nation celui qui n’aime pas sa province.

Plus loin dans le poème une strophe est ainsi rédigée :

 Fraire de Catalougno, escoutas ! Nous an di
Que fasias peralin reviéure e resplendi
Un di rampau de nosto lengo:
Fraire, que lou bèu tèms escampe si blasin
Sus lis oulivo e li rasin
De vosti champ, colo e valengo 

Frères de Catalogne, écoutez ! On nous a dit
Que vous faisiez au loin revivre et resplendir
Un des rameaux de notre langue:
Frères, que le beau temps épanche ses ondées
Sur les olives et les raisins
De vos champs, collines et vallées !

Et plus loin :

Dis Aup i Pirenèu, e la man dins la man,
Troubaire, aubouren dounc lou vièi parla rouman !
Aco 's lou signe de famiho

 Des Alpes aux Pyrénées, et la main dans la main,
poètes, relevons donc le vieux parler roman !
C’est là le signe de famille.

Ce poème fut lu dans de nombreux endroits en Catalogne, notamment au théâtre de Barcelone. Lorsque Balaguer le lut à Reus, l’enthousiasme de la foule rassemblée fut tel qu’il faillit y avoir une émeute.

La fierté et l’ambition catalanes sont là. Carles Puigdemont, en annonçant l’indépendance et la république, dit « nous sommes une nation parce que nous avons une langue et une culture ». Telle était aussi l’ambition de Mistral, Roumanillle et des félibres pour la Provence. Pour en sentir le souffle, il faut visiter le Palais du Roure offert par Baroncelli, félibre qui s’est illustré en bâtissant les règles de la course (de taureaux) camarguaise, et surtout le muséon Arlaten (à Arles) créé à la gloire de Mistral, de son vivant, et où l’on retrouve des écrits de Balaguer. Pourtant, malgré le retentissement de leurs travaux et surtout de l’œuvre de Mistral, la mayonnaise, ou plutôt l’aïoli (titre d’un journal fondé par les Marseillais, concurrent de l’Armana des félibres Avignonnais, que chaque famille provençale tenait à recevoir jusqu’à la Seconde guerre mondiale) n’a pas pris. Cela tient notamment aux dérives des successeurs de Mistral, en particulier le brillant mais sulfureux Maurras, condamné à mort à la Libération. Notons pourtant que dans les écoles de Catalogne aujourd’hui, on enseigne le catalan et le castillan est abordé comme une langue étrangère. En France au contraire, les ministres de l’Education Nationale de la IIIe République (et spécialement Jules Ferry) avaient, par circulaire, organisé la punition systématique de chaque enfant parlant une autre langue que le français[5].

Dans la seconde moitié du XIXème siècle, le renouveau de la langue et de la culture est largement lié à l’idée d’Europe des régions, latente aujourd’hui dans le mouvement d’indépendance de la Catalogne mais aussi dans ceux de l’Ecosse, de la Lombardie, de la Flandre, ou encore de la Corse… où l’action en vue de l’autonomie n’est qu’une étape (les dirigeants ne s’en cachent pas) vers l’indépendance. Or non seulement cette politique a existé sous Charlemagne, mais le renforcement de la construction de l’Union Européenne, donc des pouvoirs de « Bruxelles » au détriment de ses États membres, ne peut que rendre attrayante l’idée de donner plus de poids politique aux régions. À cet égard, on peut considérer spécialement que si en Allemagne, en Espagne (et n’en déplaise aux indépendantistes catalans), mais aussi aux Royaume-Uni et même dans la petite Belgique, la région est une réalité, en France, eu égard aux héritages des Jacobins et peut-être des rois de France, elle est encore une fiction.

Pour autant, si l’indépendance linguistique et culturelle doit être favorisée, la concrétisation de l’indépendance politique de ces régions, nombreuses, qui y aspirent entrainerait un désordre tel que la construction politique de l’Europe et la stabilité des États qui la composent seraient gravement menacées. Comment en effet, comme le souligne Jean-Claude Junker,  diriger une Europe de 95 nations? Et Manuel Valls - le Catalan - a raison lorsqu’il dit que l’indépendance de la Catalogne serait un cataclysme pour l’Espagne, mais aussi pour l’Europe. Par contre, il est difficile de justifier le refus de l’indépendance, comme il le fait, par l’intégrité de l’État-nation espagnol : c’est oublier que le castillan est une langue largement influencée par celle des Maures et que la région de Valence et d’Alicante (le Levante) n’est revenue dans le giron de la Castille, grâce au Cid, que vers 1300 : la « fiesta moros y cristianos » marque la date de mise à la mer des Maures. Dans cette région, on parle aussi catalan, ou plutôt un catalan plus proche du provençal que celui de Barcelone. Et la Reconquista, c'est à dire la prise de Grenade, par « los reyes catolicos » ne remonte qu’aux alentours de 1500. Les juifs ont alors subi un sort semblable, auxquels on a laissé le choix entre l’exil ou le baptême. Ceux-là ont été appelés les « nuevos catolicos ». Il faut enfin indiquer, car cela ne manque pas de sel dans le contexte politique présent, que le grand-père du roi actuel, le père de Juan-Carlos, était comte de Barcelone.



[1] Fort heureusement d'autres commentateurs, comme l’historien Benoît Pellistrandi, connaissent bien la « catalanité ». 

[2] Ou plus exactement un « rampau », dans les termes de Frédéric Mistral, c’est à dire un rameau.

[3] Mais des bruissements importants en faveur de l’indépendance ont eu lieu à deux reprises, notamment au xve siècle.

[4] Le parti le plus à gauche dans les indépendantistes catalans a pour raison sociale « CUP ». Est-ce un hasard ?

[5] Et spécialement le provençal, ce que Frédéric Mistral souligne dans son recueil en prose intitulé « Dicho et memori ».