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15 décembre 2017


Jacques-Yves Bellay

Sortir du roman documentaire ?


Si les romans signent une époque, les prix littéraires 2017, et plus généralement la production littéraire de ces derniers mois, apparaissent sous un double tropisme : les arcanes de la Seconde Guerre mondiale d’une part, la colonisation et son corollaire, l’esclavage, d’autre part.

Le prix Goncourt attribué à Eric Vuillard[1] pour son récit sur les compromissions du patronat allemand avec Hitler et l’invasion de l’Autriche en 1938, le prix Renaudot à Olivier Guez[2] pour le portrait et la fuite de Josef Mengele en Argentine, le prix Interallié pour Jean-René Van der Plaetsen[3] pour le portrait de son grand-père, héros de la France Libre : tous ces livres témoignent d’une source d’inspiration similaire chez les auteurs qui ont séduit les jurés. Le prix Goncourt des lycéens a désigné Alice Zéniter pour l’Art de perdre[4], l’histoire d’une famille de harkis. Un loup pour l’homme de Brigitte Giraud[5] s’arrête sur un appelé infirmier en Algérie. Avec Bakhita[6], Véronique s’intéresse à une esclave noire qui sera béatifiée. Sans oublier Jean-Marie G. Le Clézio qui, avec Alma[7], revient sur la mémoire de la colonisation de l’île Maurice.  

On pourrait continuer la liste. Ces romanciers puisent dans le vivier de l’histoire du nazisme et dans les drames coloniaux car ces cadavres-là bougent encore. Pire : ils se réveillent. Si le livre sur La disparition de Mengele pèche par son absence de trame romanesque, il réanime néanmoins l’idée de la banalité du mal qui partout dans le monde menace et frappe aux portes. De même, il n’est pas dû au hasard que l’esclavage refasse surface : les drames libyens et birmans, les identités réaffirmées, l’islam radical font remonter des passés enfouis.

 

livre

 

Pourtant, il faut l’avouer : on respire difficilement dans l’ambiance de ces textes. Dans les années quatre-vingt, nous croulions sous l’effet d’une littérature narcissique ; aujourd’hui domine l’inquiétude devant un avenir où s’annoncent de sombres temps. La montée des nationalismes, la crise des migrants, Trump et Poutine : le monde résonne mal et les écrivains s’en font l’écho, car eux-aussi sont pris dans le carnaval des tragédies de l’histoire et connivents avec l’actualité. Dans ce contexte, la disparition de Jean d’Ormesson nous a touchés aussi parce que cet homme savait justement porter de la malice et de la gaité dans un univers de brutes. Il n’était plus, depuis longtemps, un romancier, mais plutôt une sorte d’écrivain moraliste qui savait travestir son pessimisme originel en un détachement ironique, une sagesse de vieux bonze malin, pétri de cette littérature qui convainc parce qu’elle possède un style propre, une langue capable de traverser les siècles au-delà de sujets de circonstance.

Avec L’ordre du jour, Eric Vuillard mérite surtout son prix par la manière dont il raconte. Il n’y a rien de drôle dans cette histoire de montée du nazisme et d’occupation de Vienne. Sauf que, sous sa plume, nous les voyons renaître, ces vingt-quatre grands patrons, « vingt-quatre pardessus noirs, marrons ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrés de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet », comme nous imaginons ces grands du CAC 40 faire le siège de Bercy. Dans le récit de Vuillard, ces patrons viennent faire allégeance à Hitler pour récupérer des marchés. Quand on découvre les fameux panzers empêtrés dans les pannes d’essence, les embouteillages et les ennuis mécaniques, on ne peut s’empêcher de penser que, sans la couardise de Chamberlain, Daladier et d’autres, ces Allemand-là « étaient  prenables », comme on dit dans les commentaires de matchs du football. L’écriture rend le tragique des situations grotesque, et le rire jaune de l’auteur face à ces théâtres d’ombres ouvre une porte : on peut tout supporter si, à l’instar de Jean d’Ormesson, on attrape le monde comme une farce qui ne détruit pas la douleur, l’ignominie ou le malheur, mais les tord par la seule magie des mots.

Ce pouvoir enchanteur, on le retrouve dans le premier roman de Gwenaële Robert[8], Tu seras ma beauté. Une sorte de Cyrano de Bergerac moderne qui raconte le destin d’une femme qu’un échange épistolaire va bouleverser. D’aucuns auraient versé dans les méandres de l’échange amoureux. Ici, la correspondance fait chavirer le quotidien et les espérances, et elle démontre qu’il n’est parfois pas besoin de la « Grande Histoire » pour faire œuvre littéraire. Souvent, par crainte de ne pas coller au plus près du réel ou par panne d’inspiration de certains auteurs, les romans contemporains s’emparent de sujets brûlants, historiques ou provenant de faits divers, sans être capables d’en traduire l’imaginaire, autrement dit la part que le lecteur pourra s’approprier. On décolle peu du documentaire. C’est la faiblesse de nombre de textes, qui certes émeuvent et même, parlant de l’actualité immédiate, éclairent, mais sans tirer à conséquence pour leurs lecteurs.

 



[1] L’ordre du jour, Actes Sud, 2017.

[2] La disparition de Josef Mengele, Grasset, 2017.

[3] La nostalgie de l’honneur, Grasset, 2017.

[4] Flammarion. 2017.

[5] Flammarion, 2017.

[6] Albin Michel, 2017.

[7] Gallimard, 2017.

[8] Robert Laffont, 2017.