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04 décembre 2017


Jean-François Bouthors

Sous les images, la transcendance de l’être au monde


Impossible de dire les choses autrement : il y a à Paris deux expositions magnifiques. Celle que propose La maison rouge, Étranger résident,qui expose la collection de Marin Karmitz, et celle que présente le Jeu de Paume, Souterrain, une série de vidéos réalisées par l’artiste turc Ali Kazma. Deux expositions qui se complètent en interrogeant chacune à sa manière la question de la présence et du temps et de l’au-delà qu’ils portent en eux-mêmes.

Étranger résident, la collection Marin Karmitz, jusqu’au 21 janvier 2018, à La maison rouge

 « Je n’ai pas suffisamment intégré la vénération de l’immortalité pour ne pas aimer tout ce qui est mortel, tout ce qui est éphémère », explique Marin Karmitz, dans le catalogue d’Étranger résident, en répondant à Christian Caujolle. Le titre de l’exposition dit lui-même que nous ne sommes que de passage, tout en nous installant, pour un instant plus ou moins long, quelque part. Karmitz en donne le sens en se référant au passage de la Torah selon lequel Abraham, souhaitant trouver un lieu pour enterrer Sarah, son épouse, demande « aux fils de Heth » de pouvoir acquérir une sépulture sur leur terre, puisque c’est là qu’il demeure. « Je suis étranger et habitant chez vous », leur dit-il pour présenter sa requête. En dépit de la promesse divine de trouver une terre où il pourra vivre, promesse sur laquelle il s’est mis en marche pour s’arracher à une situation de mort, Abraham est toujours dans une situation d’incertitude, de précarité.

Cette identité « d’étranger résident », Karmitz la déploie à travers sa collection, essentiellement des photographies en noir et blanc, mais aussi quelques objets, peintures et vidéos. Du début à la fin, il fait varier la noblesse et la fragilité des visages, leur présence insaisissable, inassignable, comme cette série de Michaël Ackerman par laquelle on entre dans l’exposition. Il y a là plus qu’un autoportrait du collectionneur, même si c’est une lecture possible du parcours proposé. Toutes ces images disent, chacune à leur manière, cette présence ineffable de l’être dans le temps, qu’il s’agisse de temps de guerre ou d’amour, de temps de rencontre ou de solitude, de temps de labeur ou de repos. C’est dans la délicatesse, dans la vulnérabilité de ces visages, par leur présence dans l’ombre qui parfois les voile, qu’on éprouve qu’ils sont là, devant nous, et que le caractère éphémère de leur présence en dit précisément l’immortalité, ou plutôt la transcendance. Chaque œuvre est là comme une question indéracinable adressée au spectateur : « Quelle conscience as-tu de ton être au monde ? »

Chris Marker, Crush-art #10, 2009, © Chris Marker. Courtesy Collection Marin Karmitz, Paris

Ici, la beauté transperce la préoccupation esthétique, comme les visages froissés de Chris Marker, pour ouvrir à l’éthique. On comprendra alors qu’évidemment, le souci de l’étranger, qui ne cesse d’être rappelé dans la Torah, s’impose comme fondateur d’une authentique civilité. Il ne s’agit pas seulement de traiter « humainement » ceux qui viennent chercher de meilleures conditions de vie que l’avenir de mort qui leur est promis dans le pays qu’ils quittent, il s’agit surtout de recevoir en eux et par eux cette présence plus grande qui ouvre notre propre étrangeté, notre propre précarité, à une transcendance – sans qu’il soit nécessaire de la ranger dans une quelconque case religieuse. Et l’on comprend que si quelque chose est immortel, c’est précisément cette fragilité et même cette impermanence qui demeure encore et encore, résistant à toutes les tentatives de l’effacer, y compris aux projets les plus totalitaires ou les plus bassement matérialistes. Une fragilité et une impermanence qui convoquent à la fois l’amour et la justice comme manières d’être au monde qui permettent au monde d’être et de ne pas mourir.

Souterrain, exposition d’Ali Kazma, jusqu’au 21 janvier 2018 au Jeu de Paume

Au Jeu de Paume, les visages ne sont pas absents, mais leur présence est en retrait derrière les gestes et les espaces qui sculptent le temps. Filmant un horloger qui démonte entièrement une petite horloge, jusqu’à étaler devant lui toutes ses pièces, rouages et ressorts, pour les baigner pêle-mêle dans un liquide qui les décape, avant de les remonter méthodiquement, ou un chirurgien qui ouvre un crâne, un calligraphe, un taxidermiste ou même un ouvrier qui travaille dans un tube de pipeline, Ali Kazma explore l’inscription d’une présence dans le temps. L’être se dévoile dans l’art de faire. Non pas l’être psychologique, mais plutôt notre commune ontologie que porte à son climax cette précision délicate. En contrepoint, sa manière de filmer les lieux déserts ou la chaîne de production d’une manufacture de verre dessine une présence qui ne se donne que dans son absence. Le silence ou, à l’inverse, le son qui accompagnent la vidéo soulignent cet effacement qui renvoie encore plus à l’être qui a habité ou construit l’espace filmé.

Ali Kazma, Subterranean, 2016. Diptyque vidéo HD, couleur, son, 5 min 20 s. © Ali Kazma. Courtesy de l’artiste et du Borusan Contemporary, Istanbul

Les juxtapositions que l’artiste a imaginées dans les salles du Jeu de Paume installent un dialogue entre ces présences en retrait. C’est le spectateur qui s’éprouve lui-même alors comme présent à l’intérieur des « conversations » qu’il contemple. Il se trouve renvoyé à sa manière d’habiter le temps et l’espace, à une conscience d’être davantage que ce qu’il perçoit ordinairement de sa propre existence. Un mystère intérieur se déploie ainsi en résonance avec celui qu’Ali Kazma saisit avec ses vidéos. Mais loin de dicter une interprétation, ce dernier se tient lui-même en retrait. Il revient au « regardeur » d’investir ce mystère, cet au-delà de l’image, ce « souterrain » – le mot titre de l’exposition –, cette transcendance insaisissable qui ne se manifeste que comme parole silencieuse. C’est ainsi d’un point situé sous le visible, mais qui passe par lui, que nous nous trouvons appelés à nous interroger sur ce qui se joue dans le temps et dans l’espace lorsque l’être humain se découvre lui-même, pour reprendre le titre de l’exposition de Karmitz, « étranger et résident ». Ici, le temps et l’espace, comme les visages à la Maison rouge, apparaissent comme des voiles qui donnent une forme fragile et temporelle à une présence insaisissable, à de l’autre qui ne se laisse jamais voir, sinon par effraction, mais qui pourtant est là…

Jean-François Bouthors