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11 octobre 2017

A propos de la série The Leftovers
Jean-François Pigoullié

« Heureux les affligés car ils seront consolés ! »


C’est à l’aune du dénouement que l’on juge la qualité d’une série. S’il est un showrunner conscient de la pertinence de cet axiome critique, c’est bien l’auteur de Lost dont l’épisode final a laissé bon nombre de spectateurs sur leur faim. C’est dire si, avec The Leftovers, la nouvelle fiction qu’il a créée avec Tom Perrotta, Damon Lindelof était attendu au tournant. C’est dire le soulagement du spectateur lorsqu’il réalise, à la vision de la superbe séquence finale scellant les retrouvailles de Nora Durst (Carrie Coon) et de Kevin Garvey (Justin Theroux), combien la nouvelle création de Damon Lindelof tient toutes ses promesses, combien The Leftovers est tout simplement une des meilleures séries de la décennie.

L’onde de choc des attentats de 2001 est loin de s’estomper dans le paysage audiovisuel américain. En témoigne The Leftovers dont l’épisode inaugural est une catastrophe. Celle-ci n’émane pas d’un ennemi des Etats-Unis mais a un caractère surnaturel. Au 11-Septembre s’est substitué le 14-Octobre. Ce jour-là, 2% de la population mondiale, soit 140 millions de personnes, disparaît sans aucune explication. Le visage qu’offre, au sortir de ce désastre, la population de la bourgade de Mapleton où se déroule l’action de la première saison ressemble à celui de l’Amérique post-attentats : elle forme une communauté de deuil dont les membres, sous le poids écrasants des disparus, sont plongés dans un douloureux exil intérieur. Outre qu’ils communient dans le sentiment coupable d’être des usurpateurs, les rescapés vivent dans la crainte de trahir leurs proches en les oubliant. Etrange impression que produit la collectivité de Mapleton dont l’allure fantomatique tient au fait qu’elle est devenue l’otage des spectres du passé. Individuelle ou collective, la logique qui gouverne l’univers fictionnel est celle de la hantise.

Comme nombre de fictions post-apocalyptiques, The Leftovers met en lumière la fragilité de la société moderne. Le processus de démodernisation à l’œuvre dans cette fiction est moins d’ordre matériel que spirituel. Si les deux premières saisons s’achèvent sur des épisodes de violences urbaines, il reste que, pour chacun des personnages, la principale source d’angoisse est de nature religieuse. La peur millénariste que fait naître ce phénomène surnaturel provoque un regain de religiosité populaire. De l’attente messianique dans laquelle vivent, à l’exemple des premiers chrétiens, les membres de la secte les Coupables Survivants aux pratiques superstitieuses, du recours à la magie au renouveau de la figure ascétique du stylite, on assiste à un retour aux formes primitives de la religion. Par ce retour aux sources de la religion, The Leftovers s’inscrit dans la tradition des fictions américaines de la fin du monde dont l’idéologie obéit à l’idée que le retour aux fondements oubliés, aux valeurs premières de l’Amérique est une expérience régénératrice.

Il n’est pas anodin que Damon Lindelof et Tom Perrotta aient décidé, à la faveur de la seconde saison, de changer radicalement de générique. Peut-être est-ce parce le générique initial, par ses images animées montrant l’ascension d’une cohorte de bienheureux au jour du Jugement dernier, par sa référence au motif pictural de la montée aux cieux, mettait trop l’accent sur la connotation religieuse du thème de la Soudaine Disparition d’une minorité de la population. Loin d’être fortuite, l’évocation de la croyance en un ravissement apocalyptique s’enracine dans l’imaginaire religieux américain. Cette croyance répandue dans les mouvements pentecôtistes et fondamentalistes protestants américains est désignée sous le terme de « rapture », une notion qui évoque à la fois l’enlèvement au ciel et l’extase. L’attente d’un ravissement, si elle n’est pas mentionnée dans les Evangiles, figure dans la 1ère épître de saint Paul aux Thessaloniciens (4, 16-17) : « Car lui-même, le Seigneur, au signal donné, à la voix de l’archange et au son de la trompette de Dieu, descendra du ciel : alors les morts en Christ ressusciteront d’abord ; ensuite nous, les vivants, qui seront restés, nous serons emportés avec eux sur les nuées à la rencontre du Seigneur dans les airs, et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur. » Cette croyance selon laquelle on pourrait passer directement de la vie à la félicité céleste sans connaître les affres de la mort a été popularisée par le livre de Hal Lindsey et Carole Carlson, L’agonie de notre vieille planète publié en 1970, lequel, à partir d’une lecture littérale de l’Ancien et du Nouveau Testament, annonçait la réalisation de plusieurs prophéties dont celle-ci : « Un jour que Dieu seul connaît, Jésus-Christ viendra enlever tous deux qui croient en lui. Il viendra à leur rencontre dans les airs. Ils seront transportés dans un lieu magnifique, plus beau que nous pouvons l’imaginer […] La parole de Dieu nous dit qu’il y aura une génération de croyants qui ne connaîtra jamais la mort. Ces croyants seront enlevés de la terre avant la Grande Tribulation[1]. » L’espérance d’un ravissement, après le succès de ce livre vendu à plusieurs millions d’exemplaires, n’a pas tardé a trouvé un écho dans le cinéma américain. Que Rencontres du 3ème type de Steven Spielberg, sorti en 1977, s’achève sur le départ du héros dans un vaisseau spatial habité par des êtres irradiant de lumière et de pureté, sur le spectacle d’une communauté scientifique cédant à la tentation du merveilleux, n’est pas le fruit d’une coïncidence. Ne faudrait-il qu’une preuve de la prégnance du thème du ravissement dans le genre de la science-fiction, on la trouverait dans le film de Jeff Nichols, Midnight Special (2016) dans lequel les parents d’un enfant aux pouvoirs surnaturels l’aident à accomplir son destin en lui permettant de rejoindre des extraterrestres venus le soustraire à un monde auquel il se sent étranger.

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L’image de l’être humain qui se dégage de cette série est celle d’un pèlerin cherchant désespérément sur le chemin de la vie une signification à son existence.

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The Leftovers est une œuvre dont la tonalité dominante est la mélancolie. Non qu’elle soit empreinte de noirceur philosophique mais parce qu’elle porte sur l’expérience de la perte. Il n’est pas un personnage qui ne soit affecté qui par la disparition d’un proche qui par la mort d’un parent qui par la séparation d’un conjoint. Confrontés à un phénomène de disparition surnaturelle, les survivants endurent une double souffrance morale : au deuil impossible des disparus se superpose un profond sentiment de déréliction. Cette catastrophe inexplicable, par la perte de sens qu’elle provoque, exhorte les protagonistes de ce drame aux accents métaphysiques à engager une réflexion sur le sens et la valeur de la vie, à se lancer dans une quête existentielle ou religieuse. Leur besoin de croyance est à la mesure de leur désarroi. Voilà pourquoi il est tentant de conclure que la conception de la croyance qui se dégage de cette fiction répond à celle défendue par William James : « Nous touchons du doigt le cœur même du problème religieux : c’est le besoin intense de délivrance[2]. » Il apparaît clairement que, à la source de leur foi, il y a l’espérance de se libérer de la culpabilité, de la peur et du sentiment d’abandon qui les accablent. La singularité de leur recherche spirituelle est qu’elle prend un tour dramatique : à la différence de nombreuses fictions américaines traitant du mystère de la transcendance, elle aboutit non à une illumination mais à une impasse. Que ce soient l’enrôlement dans une secte, la foi en une religion traditionnelle ou le recours à des pratiques superstitieuses, aucune de ces expériences religieuses ne mène au salut.

De toutes les conséquences funestes de la catastrophe du 14-Octobre mises en exergue dans la première saison, la plus préoccupante est l’emprise croissante qu’exerce la secte des Coupables Survivants sur la petite ville de Mapleton. Arborant une tenue blanche et ayant fait vœu de silence et de non violence, ses adeptes créent un profond malaise au sein de la population : en culpabilisant les survivants au prétexte qu’ils condamnent à l’oubli les disparus par le seul fait de continuer leur existence antérieure, ils font régner dans Mapleton un lourd climat de terreur morale. S’ils fument continuellement, c’est que, dans l’attente de la fin des temps inaugurée par le ravissement d’une minorité d’élus, leur santé corporelle leur importe moins que leur salut spirituel. C’est une secte apocalyptique dont les membres, dans l’attente imminente de la fin du monde, font abstraction de tout sentiment, se défont de tout attachement terrestre afin d’être prêts le jour du Jugement Dernier. On peut à bon droit remarquer que le rôle assigné aux Coupables Survivants, au regard de leur déshumanisation, de leur obstination à venir tourmenter les vivants au nom des morts, est analogue à celui dévolu aux morts-vivants dans les films d’horreur. Outre de cette filiation cinématographique, la secte des Coupables Survivants participe de la tradition de l’ascétisme intramondain protestant. Le contrôle de soi systématique pratiqué par les fidèles en se conformant à un ensemble de règles rationnelles très rigides afin de se préserver de la corruption du monde s’apparente à l’ascétisme en vigueur dans les sectes protestantes américaines tel qu’il a été analysé par Max Weber. En ce qu’elle représente un péril pour l’ordre établi, la quête de sainteté que poursuivent les Coupables Survivants ne diffère en rien de celle de leurs prédécesseurs.

De pacifique, le mode d’action des Coupables Survivants devient violent. C’est qu’ils nourrissent une profonde colère envers la population coupable, selon eux, de céder aux sirènes du divertissement pascalien. Aussi, n’hésitent-ils pas à lapider un des leurs ou un témoin gênant afin d’assurer le succès de leurs opérations. Non content d’en dénoncer le danger, les auteurs apportent un éclairage instructif sur le fanatisme religieux. Celui-ci prend sa source dans les failles les plus intimes. Le trait commun des recrues des Coupables Survivants est d’avoir été fragilisées par un drame. Ainsi de leurs principales responsables, Patti Levin et Megan Abbott, victimes d’un drame familial. De cette fiction, l’idée que l’on retient est que les mouvements sectaires prospèrent sur les décombres du cercle familial. Le pouvoir d’attraction des sectes vient de ce que la communauté qu’elles forment constitue une cellule familiale de substitution capable de donner à l’existence des fidèles un sens qu’ils ne trouvent plus dans leur propre famille. A entendre dans The Leftovers cette citation de l’Evangile : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » On mesure combien elle illustre parfaitement l’idée suggérée par les auteurs selon laquelle l’embrigadement sectaire porte à son maximum d’intensité le conflit opposant l’engagement religieux à l’attachement familial.

Animé d’une vibrante ferveur religieuse, le révérend Matt Jamison (Christopher Eccleston) souffre d’être incompris. Sa solitude spirituelle vient de ce que, dans une période marquée par l’émergence de nouvelles formes de religiosité, il est le représentant d’un ordre théologique ancien. Le Dieu auquel croit ce pasteur de l’église épiscopalienne n’est pas un principe divin organisateur du cosmos mais un Dieu justicier qui punit les pécheurs et récompense les élus. De là vient son obstination à rendre public les fautes des disparus de Mapleton afin de tordre le cou à la croyance que leur Départ Soudain est un signe d’élection divine. En véritable homme de foi, Matt Jamison donne aux faits marquants de son existence une signification religieuse. Aussi, considère-t-il la sortie du coma de son épouse Mary comme une guérison miraculeuse tenant à l’action de pénitence qu’il a menée pour avoir brièvement renié sa foi. De même, reconnaît-il dans la fortune qu’il gagne à la roulette à la suite d’une incroyable succession de coups gagnants l’action de la Providence. Toutefois, Dieu se révèle parfois cruel à son égard. Il semble lui retirer d’une main ce qu’il lui accorde de l’autre. Ainsi, à peine sort-il du casino en possession de l’argent nécessaire au rachat de son église qu’il se fait dépouiller de son bien par un voyou auquel il avait pourtant donné l’aumône dans un élan de générosité. Pris d’une rage subite, il parvient en rouant de coups son agresseur à récupérer son argent. Nul doute que cette séquence dans laquelle un accès de brutalité vient suppléer la Providence, dans laquelle est mise en évidence la contradiction entre la croyance en Dieu et le précepte chrétien de charité, est doublement chargée d’ironie. Doué d’une force intérieure impressionnante, le révérend est un homme dont la foi, en dépit des épreuves traversées, reste inébranlable ; un homme dont la morale est gouvernée par la loi de rétribution ; un homme qui croit au principe de la justice divine à telle enseigne qu’il trouve normal que l’un de ses agresseurs soit puni juste après son forfait en perdant la vie dans un accident de la circulation ; et cet homme vertueux, lorsqu’il découvre qu’il est atteint d’un cancer à un stade avancé, se sent victime d’une terrible injustice ; et cet homme-là, incapable d’admettre que sa maladie puisse être la rétribution de ses péchés, perd brutalement la foi.

La catastrophe du 14-Octobre a bouleversé le paysage religieux : si le révérend, au regard de l’assistance clairsemée sur les bancs de son église, se désespère de prêcher dans le désert, en revanche les agissements superstitieux connaissent un succès considérable. La multiplication des médiums capables d’entrer en communication avec les disparus, la fortune des gourous aux pouvoirs surnaturels, la dévotion qui entoure saint Wayne, un guérisseur capable par une seule étreinte de prendre en charge la douleur de ses patients, tranchent avec la désaffection que subit ce représentant d’une religion instituée. Son tort est de présenter conformément à la doctrine de son église cette disparition collective comme une épreuve envoyée par Dieu : à la différence du discours du révérend qui tend à renforcer la culpabilité des survivants, le mérite des voyants et autres guérisseurs est de répondre à leur besoin de consolation. Non que leur intervention ait pour effet de restaurer l’objet d’amour perdu mais elle permet, comme le fait remarquer Michaël Fœssel, « d’atténuer les effets collatéraux de la perte », de soulager la souffrance morale des rescapés. Pour tangible que soit la consolation apportée par ces gourous, il n’en demeure pas moins qu’ils se révèlent être les uns après les autres des escrocs ou des charlatans. Autant que l’athéisme (« rien plus dangereux qu’un homme qui ne croit en rien » selon un personnage faisant office de porte-parole des créateurs), la croyance aveugle est récusée dans The Leftovers.

Le sentiment d’être perdu dans l’univers est un trait commun aux protagonistes de The Leftovers et de Lost. L’art avec lequel les auteurs montrent l’effondrement intérieur des personnages, le vertige existentiel qui les saisit au moment où toutes leurs certitudes s’écroulent, constitue la pierre de touche de cette fiction télévisée. L’image de l’être humain qui se dégage de cette série est celle d’un pèlerin cherchant désespérément sur le chemin de la vie une signification à son existence. Le visage qu’il offre, au regard de son dénuement face aux puissances obscures qui gouverne sa vie, de son état de confusion et d’angoisse existentielle, est celui d’un être vulnérable dont le besoin de sens n’est jamais comblé. De là vient son besoin d’être consolé. « Pourquoi avons-nous besoin de consolation ? se demande Hans Blumenberg. Parce que nous n’avons pas de raison d’être là[3]. » Sur ces personnages en proie à un profond désarroi existentiel, le regard compassionnel que porte le spectateur est au diapason de la musique composée par Max Richter. Qu’on songe au thème le plus célèbre de la bande originale, interprété au piano, dont la mélodie aux accents mélancoliques exprime d’une manière aussi simple qu’émouvante la demande de miséricorde qui émane de l’humanité souffrante portée à l’écran.

A l’exception des Coupables Survivants vivant dans l’attente de la fin du monde, les personnages de The Leftovers sont habités par un incessant désir de fuite. De Mapleton dans l’est des Etats-Unis à l’Australie en passant par la localité de Jarden au Texas, l’action ne cesse de se déplacer au gré de leur exode. Du désir de fuite à la pulsion de mort, il n’y a pas loin. Rarement une fiction télévisée aura compté autant de personnages tentés par le suicide. Ainsi de Kevin Garvey. Du anti-héros, il possède tous les attributs. Son existence est marquée par un triple échec : professionnel, parce que, à la tête de la police de Mapleton, il s’échine en vain à maintenir l’ordre public ; familial,  parce que, en raison de ses manquements conjugaux, il ne réussit pas à empêcher son épouse et son fils adoptif de quitter le domicile familial ; personnel, car, en proie à des hallucinations visuelles, il peine à garder le contrôle de soi. C’est parce qu’elle représente la seule échappatoire à son aliénation qu’il flirte régulièrement avec l’idée du suicide en s’asphyxiant avec un sac plastique. Sa crainte de basculer dans la folie comme son père le conduit à prendre une décision radicale. Hanté par le fantôme de Patti Levin dont la vengeance post-mortem consiste à lui faire porter la responsabilité de son propre suicide, tourmenté par ce spectre dont le pouvoir de nuisance croissant l’épouvante, il se résout en désespoir de cause à se livrer, sous l’influence d’un sorcier, à une opération magique de guérison grâce à laquelle, à la faveur d’un voyage dans l’au-delà au cours duquel il est chargé d’éliminer son double négatif, il recouvre sa santé mentale. Cette aventure surnaturelle qui donne lieu à un épisode stupéfiant présente une analogie évidente avec l’expérience initiatique de la mort rituelle pratiquée par les futurs chamans à l’issue de laquelle le malade, après un séjour au pays des morts, revient à la vie guéri. Kevin ne ressuscite non pas à une mais à deux reprises : au terme d’une nouvelle odyssée au royaume des morts au cours de laquelle l’épreuve qui lui est assignée est l’interprétation d’une chanson célébrant la nostalgie du foyer familial, il prend conscience du prix de l’attachement familial qu’il avait eu jusque là tendance à négliger et, à son retour parmi les vivants, découvre dans une scène poignante les siens réunis autour de lui. L’apport original des auteurs est d’avoir abordé la problématique du perfectionnisme moral selon les codes du genre fantastique : à en juger par le rachat du héros dont le propre est d’être autant le fruit d’une révolution psychologique que d’une opération surnaturelle, ceux-ci ont admirablement réussi à allier l’audace au talent. Mais, en dépit de sa double résurrection, Kevin n’est pas guéri définitivement. Il rechute en Australie où il est l’objet de nouvelles hallucinations visuelles. Pas plus que l’engagement sectaire ou la pratique superstitieuse, la magie apporte une délivrance durable.

L’étonnant dans l’itinéraire de Kevin Garvey est qu’il ne soit pas devenu croyant. Pour extraordinaires que soient les expériences qu’il traverse, il n’est l’objet d’aucune révélation spirituelle : quand bien même saint Wayne lui aurait-il permis, à l’article de la mort, d’exaucer son vœu de reconstituer une famille, quand bien même serait-il un nouveau Messie comme en est convaincu son entourage à la suite de sa double résurrection, quand bien même serait-il doté de pouvoirs surnaturels lui permettant de communiquer avec les morts, tout cela ne le convainc pas de se convertir à une religion. Ce n’est pas qu’il soit athée. C’est un homme qui, à la faveur de ses aventures surnaturelles, est saisi par un vif sentiment du sacré. Bien qu’elle ne soit pas guidée par la foi en Dieu, l’approche du monde qu’il développe est religieuse. Celle-ci prend sa source dans sa conviction qu’il n’a d’autre choix que de céder à la part d’irrationnel qui gouverne sa vie, dans le puissant sentiment de dépendance qu’il éprouve à l’égard des forces mystérieuses qui le dépassent. Rien n’illustre mieux la philosophie des auteurs que sa vision du monde consistant à faire la part belle à l’inconnu. Ceux-ci se gardent bien d’élucider les évènements surnaturels qui jalonnent le récit en renvoyant dos à dos les systèmes d’interprétation scientifique et religieux. Tout se passe comme si l’exigence de justification rationnelle et le mode d’explication religieux représentaient à leurs yeux les deux facettes de la même médaille consolatrice.

Nora Durst, la compagne de Kevin, est son alter ego : si, à la recherche de ses enfants disparus, elle n’a pas hésité comme lui à passer de l’autre côté du miroir, elle reste rétive à toute forme de croyance religieuse. Tous deux sont des revenants : ce qu’ils ont découvert au plus profond de leur être à la faveur de leur descente aux pays des morts, c’est leur désir de renaître à la vie. Dans une confession bouleversante, elle révèle comment elle est parvenue à se déprendre de l’emprise des défunts. Parce qu’elle a pu observer au cours de son voyage dans l’au-delà le spectre de ces enfants à leur insu, elle a réussi à inverser le rapport de dépendance qui lie les vivants aux morts dont le pouvoir tient, selon Jacques Derrida, à leur capacité à nous regarder sans être vus. Constatant que ses enfants étaient heureux sans elle, enfin ne se sent-elle plus coupable à leur égard et peut renouer avec son compagnon dont elle était séparée depuis des années. Après tant d’épreuves traversées, les deux anciens amants accèdent dans la scène finale à une forme de sagesse : à la différence du personnage féminin au centre du prologue de la troisième saison qui se consume à attendre en vain la fin du monde, ils découvrent que le sens de l’existence réside non pas dans une réalité supérieure mais dans tout ce que le monde peut offrir hic et nunc. A commencer par l’amour. A entendre les paroles prononcées par Kevin qui scellent leur amour, à l’entendre dire à celle qui vient de faire le récit extravagant de son expérience surnaturelle qu’il la croit, on comprend que la morale délivrée dans cette ultime séquence est qu’il n’est pas d’autre foi que celle en l’amour. Celle-ci se substitue d’autant plus facilement à la croyance religieuse qu’elle répond au même besoin : « L’amour, écrit Ricœur, trouve en lui-même sa récompense ; il est lui-même consolation[4]. »

Jean-François Pigoullié

 

[1] Hal Lindsey et Carole Carlson, L’agonie de notre vieille terre, Editeurs de littérature biblique, 1974, p. 170.

[2] William James, Les formes multiples de l’expérience religieuse, Editions Exergues, 2001, p. 179.

[3] Hans Blumenberg, Description de l’homme, Cerf, 2011, p. 590.

[4] Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, Seuil, 1969, p. 456.