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18 décembre 2017


Jean-Louis Schlegel

La communication politique d'Emmanuel Macron : de la séduction au style ?


On a beaucoup parlé, chez les éditorialistes politiques, de la « comm » d’Emmanuel Macron depuis qu’il est président, de sa volonté de la restreindre ou d’obliger les journalistes à un minimum d’éthique ou de décence. Il ne souhaite pas être interpellé lors d’un voyage à l’étranger sur sa politique fiscale ou scolaire en France ; il voudrait choisir les journalistes accrédités qui l’accompagnent dans ces voyages ; il refuse l’accès automatique des médias à tout évènement élyséen, telle la visite récente – « privée » selon l’Elysée – de Barack Obama. On explique ce régime de diète communicationnelle par la volonté de rompre avec ses prédécesseurs de la ve République, qui cherchaient certainement à amadouer ou à séduire le peuple et les médias, tout en considérant que les formes établies de l’information politique, en particulier les habitudes établies avec la presse, ne devaient en aucun cas être bousculées.

Amadouer, séduire : dans son essai récent sur la « société de séduction »[1], Gilles Lipovetsky consacre un chapitre à « la politique ou la séduction malheureuse ». Il rejoint ici le constat désenchanté du « déficit séductif de la chose publique » dans les démocraties libérales. Certes, il se trouve encore des « figures séductrices », comme Kennedy, Trudeau, Blair, Obama ou encore… Macron, mais la magie ne dure qu’un temps, souvent très court, de plus en plus court même : les premières mesures impopulaires mettent fin à l’enchantement, confirmant que « la séduction politique s’apparente à un engouement de mode… Le charisme politique, à l’âge hypermoderne, déploie une séduction instable, fugitive, fragile, ce dont témoigne la chute parfois brutale des cotes de confiance mesurées par les sondages »[2]. Lipovetsky note encore que dans cette situation déprimante, certains dirigeants – dont par charité on taira ici les noms – ne voient rien de plus pressé que d’inventer avec leurs « conseillers en images » des stratégies de séduction, par exemple en pratiquant sans vergogne le relooking physique et vestimentaire, en multipliant les politiques compassionnelles, ou en entretenant des liens de connivence avec certains journalistes. Lipovetsky note cependant, non sans pertinence, qu’une autre recette a peut-être de l’avenir : jouer sur l’attraction de l’anti-politiquement correct, ce dont Donald Trump a fourni et continue de fournir le spectacle souvent brutal. Et de se demander même si nous n’assisterions pas au « chant du cygne de la séduction cool et de sa communication charmeuse ».

Emmanuel Macron - photo 14 juillet 2017

Emmanuel Macron a sans doute bien compris, sinon toutes ces dimensions, du moins la médiocrité ou la fragilité qui guettent la communication politique du pouvoir devant des informateurs occupés à temps plein à refaire sa politique, à chercher la « petite phrase » qui fera le buzz pendant quelques heures, à décomposer chacun de ses faits et gestes – l’évaluation permanente confinant, on le sait bien, à une forme de nihilisme, de suppression de l’effectivement réalisé. Mais a-t-il résolu le problème en tenant à distance les journalistes d’information et les éditorialistes politiques, voire en prétendant contrôler lesquels peuvent ou non l’accompagner dans ses déplacements ? Outre que la dernière mesure est choquante, on peut douter que le changement des pratiques dans un sens « gaullien » ou rappelant celles du Général de Gaulle soit à l’ordre du jour. N’est pas de Gaulle qui veut. De surcroît, l’offre médiatique est totalement changée à l’heure des chaînes d’information permanente et des réseaux sociaux, où les nouvelles tournent en boucle dans un contexte de concurrence et de surenchère exacerbées. De même que l’ « anti-politiquement correct » est encore une forme de communication, qui a le vent en poupe, la diète d’information produit encore et encore de l’évaluation et du commentaire – de la critique intempérante, de la désinformation, de la rumeur et du faux.

D’ailleurs, Emmanuel Macron n’a pas entièrement résisté, depuis qu’il est président, à des mises en scène diverses, avec la foule ou en « bonne compagnie » (de sportifs et d’autres…). Il a aussi pour lui, et le sait, la séduction de sa jeunesse et de son apparence. Mais il est vrai qu’il semble privilégier des symboles différents (la marche « jupitérienne » du Louvre le soir de son élection, la réception des grands de ce monde en risquant quelques fins de non-recevoir …), et plus encore de forts (et fort longs !) discours, marquant des inflexions ou des ruptures et tenant lieu d’explication de sa politique. On dira que ce faisant, il séduit encore. Certes, mais la seule question qui vaille n’est plus la séduction. C’est de savoir s’il parvient à la déplacer, à la pratiquer autrement et… à séduire le « peuple ». Car la séduction par la qualité intellectuelle des discours et des symboles est largement réservée aux éditorialistes et à l’élite citoyenne qui s’intéresse à la politique. Ce que la popularité à la baisse du chef de l’Etat semblait confirmer… jusqu’à la mi-décembre, où la courbe s’est inversée à la hausse (passage de 46% à 52% d’opinions favorables) – un phénomène surprenant pour les sondeurs, car jusqu’à présent, jamais un président en voie de dégringolade dans les enquêtes d’opinion n’avait pu remonter la pente au point de redevenir majoritaire.  

Comment expliquer ce phénomène ? Outre ses atouts naturels, rappelés à loisir, M. Macron continue sans doute de bénéficier de l’effet de nouveauté de son élection (de son « big bang » électoral, ose un commentateur) : les uns et l’autre lui permettent d’innover sans risque excessif aussi sur la forme de sa communication – comme lors d’un entretien récent à la télévision où il s’est promené dans les couloirs de l’Elysée avec son interviewer.

Mais peut-être faut-il revenir à l’hypothèse de Lipovetsky sur le « chant du cygne » de la communication politique. Certes, on a vu que la surenchère dangereuse et violente dans la « post-vérité » pratiquée par Donald Trump peut réussir, comme elle a réussi à d’autres par le passé et comme elle peut encore réussir après lui, en profitant des fragilités ou de moments de crise des démocraties. Trump a non seulement deviné avant tout le monde, en tout cas avant bien des analystes politiques, les failles profondes de l’Amérique, ce dont nombre d’Américains ne voulaient pas ou ne voulaient plus, mais il aussi compris la pratique de l’écart rhétorique, de ce qu’il a appelé lui-même « l’hyperbole véridique […], une forme innocente d’exagération » ! Il n’est pas sûr que l’ « hyperbole » telle qu’il l’a pratiquée fût très « véridique » ni très « innocente », ni qu’elle connaisse encore une fois le succès, ni surtout qu’elle soit indiquée dans le bon gouvernement au quotidien, mais il se pourrait que des formes de communication à contre-courant aient de l’avenir. Après tout, c’est le sens du « et en même temps » de Macron, qui a dynamité le vieux système partisan de la ve République, mais aussi du succès de Jean-Luc Mélenchon orateur, qui mêle les références historiques et littéraires (parfois approximatives, mais qu’importe…) aux effets rhétoriques caustiques et à l’ironie drôle sinon cocasse[3], ou encore à l’effet Bernie Sanders, le challenger démocrate de Hillary Clinton, qui proposait une forme inédite de radicalité.

Mais la nouveauté à rechercher en permanence et pour elle même risque de devenir à son tour une fuite en avant dans les gadgets. Dans son livre, Lipovetsky suggère encore une autre voie pour convaincre : c’est celle du « style » que doivent trouver et imposer les leaders pour séduire. Au fond, le style c’est l’écart personnel par rapport aux prédécesseurs et aux autres acteurs politiques. Curieusement, cela rappelle ce qu’on a dit, pour le louer, du pape François après quelques mois de pontificat, en 2013 : il avait inventé, disait-on, un style nouveau, après la tristounette fin du pontificat si conformiste de Benoît xvi. Pourtant la séduction n’était pas la tasse de thé de François, et les effets rhétoriques n’étaient pas son fort, mais plutôt une forme nouvelle d’expression du message et d’authenticité dans le gouvernement, une simplicité non affectée, une volonté de réformes en actes, symbolisée par un geste personnel de rupture sans précédent : le refus d’habiter dans les ors du Vatican. L’Église n’est pas l’État, il est vrai, et la religion n’est pas le politique. Le pape (qui doit aussi affronter désormais, rappelons-le, des oppositions internes sans précédent[4]) n’a rien à craindre d’élections qui mettraient sa place en jeu. Mais il se pourrait qu’en nos jours la sentence de l’évangile (Luc 16,8) s’inverse : que les « fils de la lumière » soient parfois « plus habiles que les fils de ce monde ». Et que ce qui est méprisé par les « conseillers de comm », qui cherchent à coïncider avec les attentes de l’opinion, soit in fine ce qui réussit.



[1] Plaire et toucher. Essai sur la société de séduction, Gallimard, 2017.

[2] Id., p. 315.

[3] À l’inverse, on voit bien que les sarcasmes, sinon pire, qu’il adresse régulièrement aux journalistes qui ont le front de lui résister (encore après une récente émission politique), ne sont ni crédibles ni productifs, tout simplement parce que la France n’est pas (encore) une démocratie illibérale, alors que le Vénézuela, objet de son déni et raison de son courroux, l’est certainement – si même il y reste encore une « démocratie ». 

[4] Sur la question des migrants en ce qui concerne François, ou l’accueil des divorcés remariés.