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03 mai 2017


Jean-Loup Thébaud

Hommage à Miguel Abensour


La scénographie de Victor Hugo, flamboyante, suggérée ainsi par le souvenir d’un vers célèbre, me semble tout à fait propre à situer Miguel Abensour sur le théâtre qui lui convient : portrait du philosophe en Enjolras. Rappelons-nous Les Misérables : l’âme des Amis de l’ABC, l’insurgé des barricades de 1832, ce « soldat de la démocratie », issu de « l’école épique et redoutable que résume le mot Quatre-vingt treize », n’évoque-t-il pas à la tribune « les villes inondées de lumière, le passé aimant le présent, les penseurs en pleine liberté ? ». Comment ne pas relever ce passae spontané de la démocratie à l’étoile utopique ? Comment ne pas remarquer que c’est le mouvement même de Miguel Abensour ? Enjolras, ce héros des Misérables « tenant de Saint-Just », incarne ce mélange de démocratie révolutionnaire et de visée utopique qui caractérisait les mouvements des années 1830 et 1840, dont Marx sera frappé quand il arrivera à Paris. Hugo, à cet endroit, dit alors la vérité de Marx, recouverte par après, et c’est cette vérité tue et tuée que toute l’œuvre d’Abensour, précisément, s’acharne à faire renaître et parler.

On pourrait dire, en l’occurrence, que cette dernière revêt deux formes, exotérique et ésotérique. Pour toute une génération, au nom de Miguel Abensour s’attache celui de la prestigieuse collection, entre écarlate et vermillon, qu’il dirige chez Payot : Critique de la politique. On lui doit Adorno, Horkheimer, Bloch, Benjamin, Arendt mais aussi Ferrari, Linguet et bien sûr La Boétie. Impossible de dénicher dans ce catalogue impeccable un mauvais livre. Or ce monument abrite, quelque fois dissimule, une œuvre tout aussi importante, plus discrète, car elle se donne à lire dans une série d’articles publiés dans des revues, décisives mais à diffusion restreinte, telles que Textures, Libre ou Passé présent,où il croisera Lefort, Castoriadis, Clastres et Gauchet, même si aujourd’hui ce dernier compagnonnage peut surprendre, textes qui n’ont été réunis en volume que tardivement et récemment.

C’est la vie de ce projet que Michel Enaudeau s’est employé à mettre sous nos yeux dans un livre d’entretiens avec Miguel Abensour[1]. Ce très bon livre est une introduction idéale au travail d’Abensour, car Enaudeau, avec fermeté, rigueur et modestie, joue le jeu de la clarté, ne laissant aucun point qui pourrait rester obscur à un lecteur non averti. Livre riche, s’efforçant de dégager pour nous tous les fils de l’œuvre et s’arrêtant aussi bien sur tous ses nœuds. Les rapports à la théorie critique, à Benjamin, Arendt, Marx, Leroux, Levinas sont abordés, tout comme ceux avec Clastres ou Lefort. Cela va de soi, un démocrate insurgé ne peut-être qu’un homme du polemos et du thumos. Le ton est souvent vif, emporté, à la mesure de l’arrachement ou de la césure qui signifie la démocratie au regard du sinistre ostinato de la démocratie juridico-libérale qui mouline son éternel : « C’est comme ça et c’est très bien. »

Portons électivement attention à ce que ce livre nous révèle du rapport de Miguel Abensour avec La Boétie. Ne serait-ce que pour la raison que c’est à cet endroit que s’articule et prend sens le titre du livre : La Communauté politique des « tous uns ». Le chapitre qui lui est consacré, malgré son titre discret : « L’hypothèse de la servitude volontaire : La Boétie »,vibre encore de ce « choc » et de cet « éblouissement » que fut pour Abensour la découverte de ce texte. « Nous sommes des sociétés d’après la malencontre », terme de La Boétie « pour désigner le moment – ou plutôt l’accident – “où le peuple quitte sa franchise et prend le joug”, c’est-à-dire le moment de la dénaturation de l’homme ». Soit à dire que la servitude n’a rien de naturel, qu’il faut la dire frappée de contingence et la réduire à son néant, certes énigmatique, de « mauvaise rencontre ». Les peuples, pourraient-on dire, sont actifs même quand ils sont passifs : agents de leur servitude. Comment des êtres-pour-la-liberté peuvent-ils ainsi maçonner – tels autant d’Ivan Denissovitch – leur asservissement ?

Loin de privilégier la liberté intérieure, La Boétie professe une conception résolument politique de la liberté. Il la pense dans son rapport à la pluralité humaine : « il ne peut tomber en l’entendement de personne que nature ait mis aucun en servitude nous ayant tous mis en compagnie ». Cette inter-esse, cette relation plurielle, La Boétie essaie d’en rendre compte par sa surprenante invention de la formule « tous uns » : « la nature a montré en toutes choses qu’elle ne voulait pas tant nous faire tous unis que tous uns ».

Or la pluralité humaine, constate Abensour à l’école de La Boétie, s’avère fragile : « elle peut se défaire, céder à la séduction d’un état qui la détruit aussitôt, à savoir l’unité. » Lorsque la pluralité se défait, la liberté disparaît du même coup. Ce processus de déliaison s’accompagne en effet d’un processus de « coagulation » qui donne alors figure à une instance unitaire et dominante. « Le passage du “tous uns”, au pluriel, au “tous Un”, au singulier, signifie le passage d’une totalité ouverte, horizontale, égalitaire à une totalité fermée, verticale et hiérarchique. »

La portée de cette catastrophe, de ce « malencontre » est telle que la distinction de ces deux totalités conduit Abensour à lui accorder la valeur d’une distinction entre deux matrices politiques possibles – et c’est le cœur de son travail de faire revivre l’une à la place dominante de l’autre. « L’histoire de la liberté, de l’émancipation,  n’est-elle pas faite de l’antagonisme récurrent entre ces deux matrices : d’un côté, la matrice du “tous uns” qui se manifeste par une communauté politique d’un type nouveau, qui dans sa volonté de se substituer à l’Etat se cherche à travers les révolutions en inventant une autre politique, sous la forme d’organisations anti-étatiques (les sans-culottes, les clubs en 1848, la Commune, les conseils d’ouvriers), de l’autre côté, la matrice du “tous Un” mobilisée contre cette nouvelle communauté politique en train de naître et convoquant un nom d’Un pour mieux l’abattre ? »

Jean-Loup Thébaud



[1] Miguel Abensour, La Communauté politique des « tous uns ». Entretiens avec Michel Enaudeau, Paris, Les Belles Lettres, 2014.

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ABENSOUR Miguel
(en accès libre)