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22 décembre 2017


Jean-Maxence Granier

Tensions dans le PAF


Baisse conséquente des dotations initialement prévues dans les Contrats d’objectifs et de moyens, remise en cause des modes de désignation des dirigeants par le CSA, « bonnes feuilles » de mauvais augure issues d’un document de travail fuité du ministère de la Culture, sortie extrêmement sévère du président de la République : les relations se tendent entre l’exécutif et les grands groupes publics de l’audiovisuel français. Pendant ce temps, chaque dirigeant y va de sa feuille de route pour mettre en scène un projet viable de transformation[1], les rédactions montent au créneau pour protéger leur instrument de travail et le contribuable continue à payer son écot au PAF dès lors qu’il possède une télévision. Les rapports entre le pouvoir et l’audiovisuel public ont toujours été complexes, même si ce dernier a gagné une forme d’autonomie réelle, et il n’est pas anormal qu’une nouvelle génération politique veuille reprendre la question à nouveaux frais. Mais pourquoi une telle tension, pourquoi tant d’inquiétudes autour de la télévision et de la radio françaises et pourquoi maintenant ?

La révolution médiatique

Au-delà de la question de l’universalisation de la ressource, de la gouvernance, et des enjeux de réorganisation qui touchent tous les services de l’État, c’est le dispositif de l’audiovisuel public dans son ensemble qui est fragilisé aujourd’hui. Car les spécificités de la télévision et de la radio - la logique des programmes et des rendez-vous, les cases et les flux d’audience - sont bousculées en profondeur par la transformation numérique. Nous passons de ce que Régis Debray appelle la « vidéosphère » à « l’«hypersphère »[2]. Il faut se souvenir que naguère, la télévision privée procéda de la télévision publique, dans un cadre réglementaire contraignant où l’État gardait en partie la main par sa capacité à céder des fréquences ; aujourd’hui, le service public audiovisuel doit s’inscrire dans un espace faiblement régulé, structurellement ouvert à une concurrence multiforme. Cet espace réticulaire rompt fortement avec le paradigme unidirectionnel qui était celui de la télévision et de la radio et le service public a du mal à prendre la mesure de ce bouleversement, quelles que soient les compétences de ses dirigeants.

Si tous les médias sont affectés par cette grande transformation, elle est plus complexe encore pour le secteur public que pour les acteurs privés. D’abord parce que ce nouveau dispositif médiatique beaucoup moins descendant, beaucoup plus individualisant, beaucoup plus interactif que les médias de masse d’antan s’accorde moins bien avec une conception classique de l’État et de la société qui a longtemps informé le fonctionnement des médias publics. Ensuite, il existe une forme de surmoi cathodique : le cahier des charges du service public, le rôle social qui lui est conféré, l’exigence éthique à laquelle il est soumis pèsent sur sa capacité à procéder par essais et par erreurs, dans un monde digitalisé qui a fait de ce fonctionnement son vade-mecum. Le numérique est un espace de liberté et d’innovation, mais aussi de déréglementation et de laisser-faire, qui demande une prise de risque au plan industriel et éditorial. Enfin, l’État a du mal à revenir sur les règles du jeu qu’il a lui-même édictées, par exemple lorsqu’il s’agit des droits respectifs des producteurs et diffuseurs, même si des transformations sont actuellement en cours pour repenser les logiques de financement et mettre en place de nouveaux modèles économiques adaptés à la fois au marché intérieur et à l’économie internationale des médias.

Pourtant les enjeux sont là, face à un vieillissement rapide des auditeurs ou des téléspectateurs, face à la nécessité de renouer le contact avec de nouvelles générations qui peuvent considérer les habitudes radiophoniques ou télévisuelles avec la nostalgie distanciée que l’on a pour les repas du dimanche chez nos grands-parents. Ces générations ne sont plus connectées au flux de la télévision hertzienne, mais à celui des réseaux sociaux : il faut relever ce défi si l’on souhaite que ce vaste espace dans lequel opèrent les individus, les groupes, les marques et les médias soit aussi un espace équilibré dans lequel une ambition citoyenne en matière de culture et d’information trouve sa place.

La dernière séquence

Pourquoi parle-t-on aujourd’hui de rapprochement entre France Télévisions et Radio France ? Par souci d’économie d’échelle, d’optimisation des moyens et de synergie. Mais surtout parce que la notion de média elle-même, liée à une forme spécifique du contenu, est en partie caduque. Non pas que l’image animée, le son ou la textualité disparaissent, mais sur le web, toutes ces formes sont potentiellement accessibles à travers le même écran puisqu’elles sont codées de la même façon. Il est normal dès lors d’envisager de rapprocher des structures qui ne se distinguent plus au fond. Internet n’est pas un média supplémentaire, mais un dispositif qui subsume tous les autres. Ce qui est vrai pour la RTBF, la BBC ou les chaînes Première dans nos Dom-tom risque de devenir la norme. Cette conjonction a conduit par exemple à la création de France Info, qui associe une offre télévisuelle, radiophonique et numérique autour de l’information en continu. Quelles que soient ses difficultés, cette création va dans le bon sens, d’une part parce que le format continu risque de devenir la norme informationnelle dont on voit mal le service public rester à l’écart, d’autre part parce que ce rapprochement peut fonctionner comme un laboratoire pour d’autres à venir.

On parle aussi de réduire le nombre de chaînes et de porter certaines d’entre elles, comme France 4, uniquement sur le web. Mais c’est la notion même de chaîne qui est fragilisée aujourd’hui. Cette tension traverse France Télévisions, entre pilotage par les chaînes, naguère des entreprises en propre, et vision transversale du groupe. La chaîne comme unité d’organisation de contenus va disparaître, au profit de cellules éditoriales identifiées, liées non plus à une suite de rendez-vous ou à un flux mais à un programme, une fonction, une thématique ou un univers. La question du rapprochement entre France Bleu et France 3, également sur la table, s’inscrit dans la même logique, la concentration des moyens n’étant que l’envers de la conjonction des supports (smartphones et tablettes): l’enjeu majeur est ici celui du local, bouleversé également par la toile qui invite à repenser la territorialité, non plus sous la figure du centre et des périphéries, mais plutôt comme un maillage fractal qui doit produire autant d’identité que d’appartenance.  

Les médias audiovisuels analogiques fonctionnaient sur l’organisation de séquences articulant dans le temps différents genres et produisant des effets massifs de synchronisation sociale ; or cette logique s’efface aujourd’hui devant celle de la co-présence des contenus. Les notions de diffusion et de programmation sont ainsi appelées à se continuer en néo-programmation, c’est-à-dire en mise en scène du nouveau à travers les réseaux sociaux, dégagée des contraintes mais aussi des appuis de la diffusion linéaire. Seul le direct continue de motiver véritablement cette séquentialité synchrone, pour les grands spectacles sportifs ou culturels « live » ou les grands moments d'émotion collective [3] et de vie publique, propres à qu’on appelait naguère la télévision cérémonielle[4].  Face à l’arrivée ou plutôt l’invasion des GAFAM, il faut sans doute un changement d’échelle européen et une capacité à réunir les acteurs des réseaux à ceux des contenus, mais il faut aussi assumer l’émergence de nouveaux modes de consommation délinéarisés, artificiellement masqués par notre pyramide des âges et l’inertie propre aux routines médiatiques.

 "The medium is the message"

Reste bien sûr la question des contenus, sur laquelle le service public audiovisuel se heurte à des reproches récurrents, souvent émis par des décideurs qui regardent peu la télévision.  Depuis toujours, l’offre publique audiovisuelle est prise entre l’exigence de plaire à un large public et celle de démontrer un différentiel de qualité toujours difficile à établir. Mais là encore la transformation numérique amplifie ce dilemme : le web assume sa dimension divertissante, confond volontiers les genres, associe le pire et meilleur et déhiérarchise à tout va. On imagine mal la télévision publique lutter sur le même terrain. Il y a 20 ans, elle a ainsi fait le choix d’éviter la télé-réalité : or celle-ci, discutable à bien des égards, est sans doute la dernière véritable innovation de l’ère télévisuelle. Le champ du divertissement reste un angle mort du service public, où le surmoi institutionnel évoqué plus haut joue à plein : comment s’acquitter de missions (divertir, informer, cultiver) qui peuvent sembler contradictoires ? L’information reste sans doute un bastion de légitimité pour les médias publics, face aux manipulations et aux excès que permet la toile. Mais on ne peut nier que cette vaste agora engendre aussi de nouvelles opportunités plus symétriques de débat démocratique, de nouvelles occasions de mettre en scène la diversité des opinions et des points de vue et que la construction d’un monde commun doive emprunter d’autres chemins que le JT du soir.  De même, la culture ne pourra pas se réduire à un hommage aux grandes œuvres classiques et patrimoniales, sous forme de commentaires ou de captations, mais devra tendre vers une qualité médiagénique transversale, qui demande une réinvention profonde des codes télévisuels.

Le véritable défi est peut-être de considérer que le téléspectateur citoyen modèle se plaisant à suivre du théâtre à la télévision, à écouter des débats policés sur la politique ou la littérature ou à regarder des fictions de qualité, et le « couch potato » tant dénigré, le téléspectateur passif dans son canapé à la recherche de dérivatifs, d’émotions fortes ou de simples distractions, ne sont pas si éloignés l’un de l’autre. Et qu’aucune de ces deux figures ne prend suffisamment en compte le potentiel de viralité, de curation, d’interactivité et de co-création porté par le numérique. Le fait est que, conformément à l’intuition de Mac Luhan[5], la mutation en cours, en affectant en profondeur les conditions de la médiatisation, transforme les horizons d’attente et modifie en profondeur la grammaire des contenus.

 
Jean-Maxence Granier


[1] Voir la note de Terra Nova « Transformation numérique, synergies agiles, responsabilité démocratique, trois enjeux pour les médias publics », et  Delphine Ernotte « Pour une équipe de France de l’audiovisuel », Le Monde, 14 novembre 2017.

[2] Régis Debray, Introduction à la médiologie. PUF, Collection Premier Cycle, 2000.

[3] Rappelons que les funérailles de Johnny Hallyday ont rassemblé un million de personnes sur les Champs-Elysées mais quinze millions de personnes à la télévision.

[4] Daniel DAYAN et Elihu KATZ, La télévision cérémonielle. Anthropologie et histoire en direct, Paris, Presses universitaires de France, 1996.

[5] McLuhan, M., Pour comprendre les médias : les prolongements technologiques de l’histoire, Paris, Seuil, 1968 (édition originale 1964).