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19 avril 2017


Joël Roman

Macron : pourquoi tant de haine ?


L’affaire est entendue : Emmanuel Macron serait le candidat des banques et des patrons, le fourrier du néo-libéralisme, le candidat d’une régression sociale sans précédent. Et bien sûr, le véritable candidat de la droite. Comme l’a dit, avec le sens de la nuance qui le caractérise, Jean-Luc Mélenchon : « avec Fillon, Macron ou Le Pen, vous allez cracher du sang ! » Traduction : « Tous dans le même sac, il n’y en pas un pour racheter l’autre, ce sont les mêmes ! »

La ligne serait donc simple : « classe contre classe », et « tous ensemble, ouais, ouais ! » contre l’ennemi de classe. Cette focalisation contre Macron n’a pas besoin de se nourrir d’éléments de son programme, ou de ce qu’il dit. C’est par ce qu’il est qu’on l’érige en repoussoir. Pensez donc ! Cet énarque brillant a travaillé trois ans pour la banque Rothschild, avant d’être ministre de François Hollande, et de commencer à s’attaquer aux acquis sociaux et engager la casse sociale qu’il entend parachever aujourd’hui. Peu importe que cela soit vrai ou non, c’est ainsi qu’on veut se le représenter, c’est sa nature d’être du côté du pouvoir et de l’argent. Cette manière de discréditer une personne, non par ce qu’elle dit ou fait, mais par ce qu’elle est, est symptomatique de la profonde décomposition de la « pensée de gauche » aujourd’hui, si toutefois parler à ce propos de « pensée » a encore un sens. On en voit même, dans les dîners en ville, colporter à l’envi les ragots lancés par l’extrême-droite sur sa vie privée, pataugeant dans une homophobie rance qui n’osait pas se dire, mais qui se lâche enfin contre un ennemi de classe. D’autres, comme Céline Pina, aveuglée par sa haine islamophobe et complaisamment relayée par une fachosphère qui lui prête une oreille attentive, procèdent par mensonges, amalgames et falsifications à le salir en tentant de discréditer l’un de ses soutiens, Mohamed Saou. Les cibles sont différentes, mais les procédés sont les mêmes.

Disons-le tout net : un tel déferlement de haine va bien au-delà des désaccords politiques et des controverses admissibles. Que des responsables politiques qui se disent de gauche en soient réduits à de tels moyens méprisables, en dit long sur le peu de crédit qu’ils attachent à leurs propres propositions, dont la radicalité n’a d’égale que la vacuité. Mais cette haine laissera des traces, au-delà de l’élection présidentielle, en fracturant durablement le pays. Elle est de même nature que le racisme véhiculé par l’extrême-droite et aura à terme les mêmes conséquences. Mais lors de l’élection elle-même, on en verra les conséquences, interdisant de fait tout report de voix vers le seul candidat qui, s’il affronte Marine Le Pen au second tour, ne sera pas éclaboussé par divers scandales d’enrichissement personnel frauduleux, et incarne des exigences minimales de moralité publique et de démocratie. A seriner qu’il n’existe entre Le Pen, Fillon et Macron que des différences minimes de degré, et non des différences de nature essentielles, les candidats qui prétendent représenter la gauche planifient avec méthode leur propre déroute avec la nôtre, à moins qu’ils ne soient cyniquement partisans de la politique du pire.

A ceux qui n’en sont pas encore là, nous voudrions proposer les réflexions suivantes. Emmanuel Macron est certes social-libéral, et nous voyons bien ce qui hérisse dans son programme. A le lire attentivement, on conviendra qu’au-delà des désaccords que peut susciter telle ou telle mesure, la préoccupation générale qui l’anime est de concilier l’efficacité économique et la justice sociale, ou encore la liberté du marché et la réduction des inégalités. Qui consentirait à une société administrée ? Et qui ne voit pas que ce « libéralisme » tant honni signifie d’abord « libéralisme politique » ? En faisant valoir, alors qu’il était encore au gouvernement, ses désaccords avec une mesure comme la déchéance de nationalité, Emmanuel Macron a donné des gages de son engagement dans cette voie. De l’autre côté, les mesures annoncées sur le chômage ou les retraites visent à maintenir les garanties existantes pour ceux qui en bénéficient, mais aussi à les étendre à ceux qui n’en bénéficient pas, parachevant ainsi la construction du système d’assurance sociale hérité de la Libération, et l’unifiant, cette unification devant s’effectuer progressivement pour les nouveaux entrants. Davantage encore : le choix qui est fait est clairement celui de l’Europe, d’une Europe dont la dynamique serait relancée par une intégration politique et budgétaire plus poussée, et donc nécessairement aussi d’une plus forte intégration diplomatique et militaire. Résister aux prétentions impériales de la Russie plutôt que d’y céder, voilà qui tranche en tout cas avec les complaisances du clan Le Pen, Fillon, Mélenchon. Il n’y a que Benoît Hamon pour ne pas l’avoir remarqué. Enfin, le choix d’Emmanuel Macron est clairement celui d’une société ouverte, contre les nostalgies identitaires qui gouvernent certains programmes ou qui rodent dans d’autres. Une société où le respect mutuel et la reconnaissance de notre diversité l’emportent sur la conformité obligatoire à un prétendu modèle. Où l’on puisse pleinement être français tout en étant fier de sa singularité culturelle, régionale ou même religieuse.

C’est notamment pour ces raisons que la perspective ouverte par Emmanuel Macron dessine à mes yeux un avenir préférable, et que, loin des querelles d’entomologistes pour savoir si tel ou tel trait originel de la gauche y est suffisamment présent, les fondamentaux de ce que doit être la gauche – ce qu’elle n’a pas toujours été – sont présents. Aussi ne nous y trompons pas : le vote du 23 avril sera décisif, car il désignera celui qui devra affronter Marine Le Pen le 7 mai. Ne laissons pas nos aigreurs obscurcir notre jugement !

Joël Roman, philosophe et candidat à l’investiture d’En Marche ! dans la 2ème circonscription du Val d’Oise.

Ce texte est paru sur liberation.fr