A la une

01 février 2017


Bertrand Naivin

L’homme politique à l’heure du smartphone


Nous savons depuis Marshall Mc Luhan que les médias ont une incidence certaine sur nos comportements[1]. Plus récemment, Stéphane Vial a établi les techniques elles-mêmes comme productrices d’un nouvel « être-au-monde » [2]. Aujourd’hui, notre smartphone est devenu l’outil phare de notre contemporanéité connectée. Produit de nos sociétés de consommation, de loisir et de connexion de masse, il centralise en effet comme jamais auparavant une multitude d’appareils et d’applications. Il nous permet ainsi de téléphoner, bien sûr, mais également de prendre des photographies, aller sur internet, envoyer des mails, consulter notre page Facebook, écouter de la musique, publier des billets d’humeur, participer à des forums de discussion, lire le journal ou regarder les dernières « actus » en streaming[3].

Et parce que nous sommes toujours plus mobiles, notre téléphone intelligent nous notifie des moindres soubresauts du monde et rend l’information journalistique toujours plus continue, paramétrable, interactive et attractive.

Dès lors, tout comme le logiciel de retouche d’image Photoshop pour Lev Manovitch[4], le smartphone crée un nouvel ethos auquel doit aujourd’hui s’adapter l’homme politique soucieux de faire sa place dans ce flot constant d’« hypernews ». Habitué à manier la « méta-machine affectante des médias[5] » depuis Guy Mollet[6], il a désormais à habiter ce mobile devenu si central dans nos vies « hyperconnectées ». Un smartphone qui met pourtant à rude épreuve la traditionnelle autorité de l’homme politique, tenant à présent dans le creux de la main d’un électeur qui peut le faire disparaître d’un simple effleurement de l’index. Il ne peut ignorer que sa parole peut être différée, arrêtée ou avancée au moindre passage jugé trop ennuyeux. L’internaute prend ainsi le contrôle sur ce dire politique qui ne fascine plus, mais au mieux intéresse, au pire irrite ou amuse. Si le XIXe siècle était pour Rimbaud celui de la main, le XXIe est résolument celui du doigt. Un doigt qui ne figure plus l’injonction ni la détermination politique, mais incarne une culture du « slide » électoral.

Pour accroître sa visibilité et son attractivité, l’homme politique devient donc une marque que l’on peut suivre sur les réseaux sociaux. La campagne électorale se révèle dès lors moins une bataille de discours politiques qu’à une bataille de logos. NKM (pour Nathalie Kosciusko-Morizet), AJ ! (Alain Juppé), #AvecBLM (Bruno Le Maire), #JLM (Jean-Luc Mélenchon) ou encore @MLP (Marine Le Pen) : nous assistons à une labellisation de ces politiques qui deviennent des applications mobiles qu’on télécharge en se disant qu’on pourra toujours les supprimer si elles ne nous conviennent pas.

L’homme politique de 2017 se revendique également adepte de « joujoux » technologiques, révélant un autre aspect de sa « smartphonisation ». C’est ainsi que Jean-Luc Mélenchon multiplie les abonnés sur sa page « YouTube » et crée l’événement en annonçant la tenue d’un meeting holographique le 5 février 2017. Présent physiquement à Lyon, il se dédoublera ainsi grâce à un hologramme à Paris. C’est ainsi également qu’en pleine primaire de la droite et du centre, le député LR de l’Eure se fait photographier dans la gare de Marseille Saint-Charles en train d’« attraper » avec son mobile un Pikachu, petite créature jaune et attachante du jeu « Pokémon Go ! », et que François Fillon pilote quant à lui son drone sous le regard amusé de Karine Lemarchand, présentatrice de l’émission « Une ambition intime » diffusée le 6 novembre 2016.

Cette technophilie un peu enfantine rompt dès lors avec l’auguste figure du « père » de la nation ou du « responsable » politique. Lemaire, Fillon et Mélenchon ne « sortent » plus de leur « personne » pour embrasser et servir la polis, mais s’adonnent à un loisir solitaire. La foule des électeurs cède ainsi la place à un écran dénicheur de créatures numériques, contrôleur d’engin volant ou dupliquant. L’un regarde les quais de la gare marseillaise à travers « son » smartphone, l’autre s’en sert pour commander « son » drone, quant au troisième, il « s’y » clone pour une téléprésence (étymologiquement une présence de loin), comme Skype nous permet de voir un ami éloigné sans avoir à quitter notre salon. Et tous de figurer une même culture « smartphonique » : celle d’une relation au monde et aux autres médiatisée par l’écran. De même l’élite politique s’éloigne-t-elle toujours plus de la réalité des Français et d’une société qu’elle ne connaît plus et qu’elle considère à distance via des grilles de lecture idéologiques.

Nous retrouvons également chez ces politiciens très connectés l’« extimité » chère à Serge Tisseron[7]. Privé et public sont ainsi plus que jamais liés avec ce mobile qui nous rend toujours plus « mobilisés »[8]. La culture « smartphone » est alors résolument celle de l’horizontalité absolue où notre quotidien le plus banal peut être partagé et commenté. De sorte que si pour Pierre Bourdieu, « l’environnement quotidien ne donne jamais lieu à photographies[9] », ce même environnement donne aujourd’hui lieu à communication politique.

Rien de surprenant alors de voir ces politiciens 2.0 tweeter sur un ton spontané et non protocolaire des « clins d’œil » et des « coups de gueule » à leurs abonnés ou se dévoiler sur un canapé en compagnie de la présentatrice du « Bonheur est dans le pré » sur M6. Répondant à des indiscrétions qui restent toujours bienveillantes et doivent montrer le candidat à son avantage, sympathique, attachant et détendu, ils y incarnent alors ce que Jay Blumler et Dennis Kavanagh voient comme le troisième âge de l’histoire de la communication politique qui, par sa surabondance, en fait un sujet de moins en moins sérieux et qui semble ne plus nécessiter le moindre « engagement civique de la part du récepteur[10] ». À quand l’extension du vote par internet aux élections présidentielles ou législatives[11] ?

Ce choix de montrer l’ancien docte politicien sous un aspect décontracté, comme en vacance de son personnage public, s’apparente là encore à notre smartphone qui allie technologie de pointe et utilisation intuitive. La culture « smartphonique » tend en effet à fondre ingénierie et jeu. Après avoir hérité du feu volé aux Dieux par Prométhée, nous ne cessons de le refroidir pour le rendre toujours plus manipulable, abordable et amusant. Nous avons ainsi aujourd’hui dans notre poche une « bombe » technologique dont nous méconnaissons la puissance, désireux que sont leurs concepteurs de le faire paraître toujours plus inoffensif[12]. De la même manière, les communicants dont s’entourent les hommes politiques semblent vouloir les rendre toujours plus « lisses », quand ce ne sont pas eux-mêmes qui participent à cette entreprise. La culture « smartphone », après la postmodernité télévisuelle veut-elle nous faire oublier ce que peut devenir un dirigeant qui se prendrait trop au sérieux ? A-t-elle comme dessein d’effacer les « Kaiser », « Duce » et autres chefs de notre passé et de notre avenir ? Toujours est-il qu’un président de la République peut rejoindre son amante la nuit en scooter, que nos maires et ministres jouent à « Pokémon Go », se font tutoyer à la télévision et s’empressent de retirer un projet de loi ou un bijou du cou d’une porte-parole à la moindre polémique. Jusqu’à Marine Le Pen, présidente de l’extrême droite française qui se montre « attachante » en parlant de son enfance et qui appelle, dans ses dernières affiches électorales, à une « France apaisée ».

La personnalité politique devient alors davantage « personnalité » que « politique » au risque de faire oublier la réalité de son projet sociétal derrière un sourire et un logo coloré. De la même manière, on oublie très vite que nos gentils smartphones permettent aux GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) de traquer nos données personnelles, déplacements et habitudes et de s’immiscer toujours plus dans notre vie privée.

Le smartphone semble ainsi être bien plus qu’un simple objet. Sa popularité et son omniprésence, sa centralité même dans notre quotidien en font bien plutôt un nouveau paradigme sociétal et politique. Le politicien à l’heure du smartphone est ainsi cette figure « design » et connectée qui doit toujours se rappeler à nous pour ne pas être frappé d’obsolescence dans un monde où meurt celui qui se tait.

Mais alors que l’homme politique n’a jamais été autant présent dans notre « tech-sistence » hyper-connectée, la politique ne cesse quant à elle de trahir toujours plus son incompétence à changer le cours du monde. De quoi valider la dimension liquide de nos sociétés 2.0 chère à Zygmunt Bauman[13]. Une liquidité menacée désormais d’évaporation.

 

Bertrand Naivin[14]

 


[1] Marshall Mc Luhan, Pour comprendre les médias, Paris, Mame/Seuil, 1968, p. 27.

[2] Stéphane Vial, L’être et l’écran, Paris, PUF, 2013.

[3] Ces petites actualités qui s’actualisent sur les sites d’information en ligne aussi vite que les « posts » sur une page Facebook.

[4] Lev Manovitch, Le langage des nouveaux médias, éd. Les presses du réel, 2010.

[5] Frédéric Lordon, Les affects de la politique, Paris, Seuil, 2016, p. 61.

[6] Christian Delporte, La France dans les yeux. Une histoire de la communication politique de 1930 à nos jours, Paris, Flammarion, 2007, p. 75.

[7] Serge Tisseron, L’intimité surexposée, Paris, Ramsay, 2001.

[8] Maurizio Ferraris, Mobilisation totale, L’appel du portable, Paris, PUF, 2016.

[9] Pierre Bourdieu (dir.), Un art moyen, essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Éd. De Minuit, 1970, p. 60.

[10] Philippe Riutort, Sociologie de la communication politique, Paris, La Découverte, coll. « Repères », p. 76.

[11] Celui-ci est pour l’heure réservé aux scrutins autorisant le vote par correspondance (cf. www.neovote.com).

[12] Innocence que certains incidents viennent parfois altérer, comme cet écran propice à l’explosion des iPhone 4 ou, plus récemment, les malfaçons du Samsung Galaxy Note 7 qui poussèrent certaines compagnies aériennes à l’interdire à bord.

[13] Zygmunt Bauman La vie liquide, Paris, Éd. du Rouergue, 2006.

[14] Philosophe des images et de la vie connectée, chercheur associé au laboratoire AIAC, enseignant à l’université Paris 8, Bertrand Naivin est l’auteur de Selfie, un nouveau regard photographique (préface de Serge Tisseron, Paris, L’Harmattan, coll. « Eidos », série « Photographie », 2016) et de Roy Lichtenstein, de la tête moderne au profil Facebook (préface de Paul Ardenne, Paris, L’Harmattan, coll. « Eidos », série « Rétina », 2015).