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23 décembre 2016


Éric Rommeluère

Le bouddhisme, cette religion pas très catholique


Éric Rommeluère enseigne le bouddhisme. Il est l’auteur de nombreux articles et essais où il explore les enseignements du Bouddha, leurs interprétations et leurs adaptations en Occident. Il a notamment publié Les bouddhas naissent dans le feu (Seuil, 2007), Le bouddhisme n’existe pas (Seuil, 2011), Le bouddhisme engagé (Seuil, 2013), Se soucier du monde (Almora, 2014) et, plus récemment, S’asseoir tout simplement (Seuil, 2015). Ce texte fait suite à la publication par Esprit d'un article de Marion Dapsance, « Le bouddhisme à l’Occidentale. Une sagesse de notre temps ? », Esprit, 2016/10 (octobre).

 

Depuis quelques mois, une jeune auteure, Marion Dapsance, titulaire d’une bourse post-doctorale dans une université américaine, s’est engagée dans une croisade médiatique contre le bouddhisme. Sa pugnacité impressionne. Le point d’orgue de cette campagne est la publication d’un ouvrage au titre évocateur, Les dévots du bouddhisme[1],  version remaniée et simplifiée d’une thèse de doctorat (soutenue en 2013 à l’ École Pratique des Hautes Études) consacrée à Rigpa, une organisation relevant du bouddhisme tibétain. M. Dapsance prétend au discours scientifique, multiplie des articles académiques et signe de son titre de docteur en anthropologie. L’argument d’autorité a porté. En toute bonne foi, des magazines et des revues l’ont publié ou ont cru devoir relayer ses propos sur le bouddhisme en Occident, même si ses textes volontiers accusateurs et caricaturaux ne répondent guère aux critères attendus d’un travail scientifique lorsque les thèses sont discutées, lorsque les sources sont validées.

« On nous cache tout, on nous dit rien ! », tel est le leitmotiv. La démonstration s’articule en deux temps. Dapsance entend tout d’abord démasquer un dangereux charlatan qui n’est autre que Sogyal Rinpoché, le fondateur de Rigpa. Ce n’est pas un obscur lama tibétain, mais l’un des plus célèbres enseignants bouddhistes au monde, et Rigpa est sans doute la plus grande organisation bouddhiste française en nombre d’adhérents. Son centre dans l’Hérault a été inauguré en 2008 par le Dalaï-Lama, en présence de Carla Bruni-Sarkozy, Rama Yade et Bernard Kouchner, alors membres du gouvernement. L’homme « s’entoure d’une cour de jeunes femmes qu’il traite en objets sexuels et en bonnes à tout faire[2] ». Exploitation financière et sexuelle, autoritarisme, harcèlement moral, etc., la liste des accusations est longue et dessine l’image d’une secte.

Le discours pourrait s’arrêter là : ce n’est serait alors que la dénonciation – salutaire si les faits étaient avérés – d’une imposture. Mais l’argumentation continue de façon inattendue. Ces dérives sectaires ne seraient en effet pas simplement imputables à la personnalité d’un gourou ou à la défaillance d’une organisation, mais au bouddhisme lui-même, présenté comme une religion amorale et nihiliste (à dire vrai, une certaine confusion est entretenue : on ne sait s’il s’agit du bouddhisme pris dans sa globalité, du bouddhisme tibétain ou bien du bouddhisme tel qu’il est aujourd’hui pratiqué en France). Les bouddhistes verraient le monde comme « un mirage », ils concevraient « les relations humaines, factices, illusoires et trompeuses… comme la vie même, source de malheurs » ;ils vivraient dans le « désengagement moral, social et affectif[3] », etc. La liste des allégations, que le lecteur lit comme des reproches, est bien longue également. Elles n’invalident pas les « révélations » sur Rigpa et Sogyal Rinpoché, mais elles les rendent tout au moins suspectes. La rigueur voudrait donc que l’on examine séparément la dénonciation (l’emprise sectaire au sein de Rigpa) et la thèse (le nihilisme).

Nul n’ignore, tout au moins dans les milieux bouddhistes, que la personnalité haute en couleur de Sogyal Rinpoché, ses humeurs, sa manière d’enseigner, ses comportements sont contestés. Il n’est pas le seul, loin s’en faut. Néanmoins, la justice française n’a jamais été saisie d’une plainte à l’encontre de l’association Rigpa ou de Sogyal Rinpoché. La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) n’a pas trouvé matière, quant à elle, à donner suite aux articles parus dans la presse, qui relayaient les accusations[4]. Certes, les plus grandes institutions peuvent se tromper. Si M. Dapsance a été le témoin d’actes délictueux ou criminels, ou si elle connait des témoignages crédibles – le magazine Marianne évoque « l’esclavage sexuel de jeunes et jolies femmes[5] » –, on ne peut que l’encourager à saisir la justice. Ce serait un devoir moral…

Venons-en à la thèse du nihilisme. Une phrase, lapidaire et terrible, la résume : « Le bouddhisme propose d’échapper à ce monde[6]». Le désir de s’échapper du monde détermine des choix, des paroles et des actes nécessairement différents de ceux que suscite, par exemple, l’aspiration à l’aimer. Les bouddhistes n’auraient donc d’autre envie que de prendre congé ? À ce compte, en effet, ils n’auraient d’autre issue que le désengagement moral, social et affectif (au mieux…). Quel malentendu ! Le bouddhisme n’invite nullement à se soustraire du monde et de ses contingences, mais à se dégager des fonctionnements névrotiques qui nous endommagent : cette distinction est essentielle. Celui qui s’engage dans ce chemin s’exerce à développer des vertus ainsi qu’à suivre des préceptes de vie. La toute première des vertus est la générosité, le tout premier des préceptes est la non-violence. Il y a près d’un siècle, l’indianiste Louis de la Vallée Poussin ne trouvait pas d’autre mot en français que celui de « morale » pour traduire le terme sanskrit qui dit le chemin bouddhique, tant le souci moral lui paraissait consubstantiel. Il voyait juste[7] : le bouddhisme n’est pas cette religion qui subvertit l’humain.

De ce point de vue, les propos de Marion Dapsance ne sont qu’une suite de mécompréhensions, de distorsions et de contrevérités. Les erreurs et les approximations sont inévitables, même chez le plus chevronné des auteurs, mais l’accumulation est telle qu’elle finit par emporter le soupçon. M. Dapsance ne révèle rien de ses références intellectuelles. Tout au plus, son compte YouTube renvoie-t-il (par ses abonnements personnels) à plusieurs sites de la mouvance nationale-catholique française. Un lecteur attentif remarquera qu’elle émaille ses articles de nombreux termes du vocabulaire chrétien qui n’appartiennent plus guère au langage courant. De façon récurrente, elle présente l’adhésion au bouddhisme comme un rejet du christianisme ; elle écrit même, dans une rhétorique guerrière singulière, que le christianisme est « le véritable ennemi » des bouddhistes[8]. Sans s’appuyer sur une enquête sociologique de terrain, où des enseignants, des moines et des pratiquants seraient interrogés sur leur rapport au christianisme, ce genre d’affirmations relève du seul registre idéologique.

Longtemps présenté comme un culte du néant, le bouddhisme a fait l’objet de nombreux malentendus dans le monde catholique. Depuis une cinquantaine d’années, le dialogue posé par l’Église comme une pratique théologique a heureusement permis une autre entente. La théorie du bouddhisme nihiliste n’est plus guère aujourd’hui véhiculée que par quelques rares auteurs. Il y a quelques années, le père Joseph-Marie Verlinde, parfois présenté comme une nouvelle figure de la catholicité française, a connu une certaine notoriété. Monseigneur Lustiger lui avait même offert une tribune publique lors des conférences de Carême de 2002 en la Cathédrale Notre-Dame de Paris. De livre en livre, de prêche en prêche, le père Verlinde n’a jamais varié dans ses discours : privé de véritables références, nos contemporains se tournent vers l’Orient et l’ésotérisme, traditions malignes qui pervertissent l’âme. Faisant fi de toutes les études actuelles, catholiques ou non, il renouait ainsi avec les conceptions qui avaient cours au XIXe siècle. Il le martèle : avec des techniques similaires, l’hindouisme et le bouddhisme viseraient la même expérience, la fusion dans le Grand Tout ; dans ce renfermement profondément narcissique sur soi, toute forme de générosité ou d’amour véritables serait impossible.

Une posture qui se présente comme théologique, une autre comme académique : tout semble apparemment séparer le père Verlinde de Marion Dapsance, mais à les lire, leurs procédés les rapprochent. Ne pas se référer aux Écritures bouddhistes, ne pas les comprendre et les mûrir, ne pas être à l’écoute de ce qu’en disent les pratiquants eux-mêmes. L’un et l’autre répètent surtout la même antienne. Le père Verlinde fustigeait « l’auto-jouissance de soi » des adeptes des traditions orientales[9], Marion Dapsance utilise un mot désuet, le sybaritisme, mais il dit la même chose. Pour elle aussi, les bouddhistes se complaisent dans la volupté de la méditation pour ne plus devoir penser, pour ne plus devoir agir, pour ne plus devoir aimer. Ce n’est même plus un bouddhisme mal compris qui s’écrit ainsi, mais une pure fiction.

 

Éric Rommeluère



[1] Marion Dapsance, Les dévots du bouddhisme, Max Milo, 2016.

[2] Marion Dapsance, « Quand la sagesse devient folle. Le bouddhisme tibétain en Occident entre mystique et mystification », La Revue des deux mondes, février-mars 2016, p. 127.

[3] Marion Dapsance, « Le bouddhisme à l’Occidentale. Une sagesse de notre temps ? », Esprit, 2016/10 (octobre).

[4] Interview de Serge Blisko, président de la Miviludes, AFP/L’Express, 21 octobre 2016.

[5] Marianne, édition du 21 septembre 2016.

[6] « Sur le déni de la religiosité du bouddhisme », op. cit., p. 181.

[7] Louis de la Vallée Poussin, La morale Bouddhique, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1927, réimp. Éditions Dharma, 2002.

[8] « Sur le déni de la religiosité du bouddhisme », op. cit., p. 182.

[9] Joseph-Marie Verlinde, L’Expérience interdite. De l’ashram au monastère, Versailles, Éditions Saint-Paul, 1998.