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20 décembre 2016


François Kasbi

Le monde de Bolaño


Qu’y a-t-il de commun entre le festival d’Avignon et le poète Michel Bulteau, héritier improbable des surréalistes (Kerouac, Warhol, James Dean) et directeur, dans les années 1985-89, d’une revue confidentielle de haute tenue, La Nouvelle Revue de Paris ? Il y a Roberto Bolaño (1953-2003) – par exemple. Son dernier livre, 2666 (le titre, presque transparent, conjugue le chiffre du mal – 666 – avec le « 2 » du millénaire), paru peu de temps après sa mort[1], vient de faire l’objet d’une adaptation en onze heures (le livre fait 1 350 pages en « Folio » !) au festival d’Avignon par le jeune Julien Gosselin : nous n’en dirons rien, puisque nous ne l’avons pas vu. Mais on peut signaler que Gosselin avait adapté et mis en scène auparavant Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq – ce qui donne une idée de l’intérêt postulé et fervent de Bolaño auprès de la jeune génération, qui le situe dans ce sillage d’une modernité perturbée et incandescente qu’évoque Houellebecq – qu’on l’apprécie ou non.

Et Bulteau, disions-nous : car Bolaño a été des lecteurs élus du Manifeste électrique aux paupières de jupe, publié, avec Matthieu Messagier et Jean-Jacques Faussot, par Bulteau en 1971 (éditions Soleil noir) : « Avec Bulteau, l’avant-garde délaisse le travail de professeur universitaire ou de poète couronné ou de critique mesuré et sagace, et retourne dans les rues, sur les chemins que Breton voyait et aimait dans Lâchez tout ! » (Bolaño, 1977). Ceci pour dire le chemin parcouru par Bolaño, né au Chili, mais qui vécut au Mexique et surtout à Barcelone, après être passé par la France, la Belgique, l’Italie, la Suède, l’Allemagne… Chemin parcouru, surtout, dans son travail de poète et de romancier : d’abord avant-gardiste et devenu en trente ans (1970-2000), écrivain capital de l’époque, auteur entre autres de deux livres-monstres, Les détectives sauvages (Christian Bourgois, 2006) et 2666, qui en font des expériences de lecture comparables aux monuments du siècle, dans le sillage de Sous le volcan de Malcolm Lowry (mais aussi bien de Joyce ou de Faulkner). Ce chemin parcouru, de l’ombre hermétique à la lumière prophétique, ne signifie pas qu’il ait jamais quitté l’avant-garde.

Lire Bolaño, c’est d’abord pénétrer dans un monde hanté. Hanté par la littérature – omniprésente, dans ses recherches formelles ou dans la quête d’écrivains disparus – et par l’Histoire – le nazisme, les dictatures d’Amérique latine, la disparition des femmes de Ciudad Juarez à partir de 1993, etc. : les divers avatars du Mal selon Bolaño, qui ne cesse de les questionner en adoptant un tour obsessionnel et maniaque. Une façon intranquille de parcourir le siècle et d’y revenir. Lire Bolaño, c’est ainsi se laisser peu à peu envahir par une vision du monde, marginale, rebelle, baroque, picaresque, cérébrale, satirique, tragi-comique, héroïque (tradition Don Quichotte), où se mêlent, sur fond d’angoisse et de terreur politique, le roman noir et le roman d’aventure, le vaudeville et le fantastique.

C’est sans doute à cela qu’on reconnaît l’apparition d’un grand écrivain : la création d’un monde. Celui de Bolaño tend la main à l’avenir, mais ne néglige pas la tradition (Borges, Cortazar, voire Schwob) – où l’on retrouve, mutatis mutandis, Bulteau, tenant d’une poésie nouvelle, mais n’ayant jamais pour autant délaissé une  certaine littérature française. Un héritage français solidement assumé – et une recherche formelle qui ferait que Bolaño, au Chili, s’enquière de l’existence de Bulteau pour le commenter. Ce chemin de Bulteau à Bolaño, cette postérité glorieuse de Bolaño après des débuts obscurs, c’est aussi une façon possible de « lire » la littérature en train de se faire. Avec ses tunnels de contrebande devenus autoroute pour festival d’Avignon. Pourquoi non ? L’histoire de Sous le volcan, de culte pour happy few à classique, raconte un peu la même histoire. A vous de lire le spéculatif Bolaño – qui a tenté de dire mieux son monde pour « l’empêcher de se défaire » plus, en moraliste héritier de Camus, incapable de conclure.

François Kasbi

 

 

 

 



[1] Roberto Bolaño, 2666, traduit de l'espagnol (Chili) par Robert Amutio, Paris, Christian Bourgois, 2008. Lire également Florence Olivier, Sous le roman, la poésie. Le défi de Roberto Bolaño, Paris, Hermann, 2016.