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09 février 2017


Laurent Tessier

Les humanités numériques : de la recherche à l’éducation


Dès la naissance de l’informatique, immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, des chercheurs issus des sciences humaines se sont intéressés aux ordinateurs, à leur potentiel et à leurs promesses. Tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, ces pionniers ont tenté de comprendre ce que ces machines allaient changer à la société en général, mais aussi à leurs disciplines particulières. L’un des mythes fondateurs des « humanistes numériques » veut que, dès la fin des années 1940, Roberto Busa propose un partenariat à IBM, qui allait donner lieu à un projet emblématique. Ce philologue jésuite, spécialiste de l’œuvre de Thomas d’Aquin, créa grâce à ce partenariat et à ce support un index permettant aux spécialistes d’interroger de manière systématique l’œuvre du théologien à partir de mots-clés[1]. Naviguer dans un texte en tapant des mots-clés sur son clavier d’ordinateur : une pratique aujourd’hui devenue si évidente qu’on en oublierait le caractère révolutionnaire, si l’on se reporte seulement quelques décennies en arrière.  

Ainsi se développa dès cette époque ce qu’on appela d’abord des humanities computing et qui allaient progressivement devenir les digital humanities, ou humanités numériques (HN)[2]. Ce mouvement de recherche international et interdisciplinaire concerne aujourd’hui toutes les disciplines des humanités (ou de ce qu’on appelle plutôt en France les sciences humaines). Il est structuré en associations nationales et internationales[3] et, partout où des universités existent, on y voit apparaître des DH Labs, laboratoires qui promeuvent non seulement de nouvelles manières de pratiquer la recherche en sciences humaines, mais servent aussi souvent de supports à de nouvelles manières de collaborer et d’enseigner à l’université[4].

Que font et que proposent alors les chercheurs en humanités numériques ? Tout d’abord, ils développent des outils numériques et promeuvent leur usage. Dans la lignée de Busa, il peut s’agir d’outils permettant de fouiller des corpus de textes ou de données afin d’en extraire des informations pertinentes. On parle de text mining ou encore d’analyse de réseaux. Il peut aussi s’agir d’outils permettant de visualiser ces données afin de rendre des résultats de recherche plus parlants, voire de leur donner une dimension esthétique. Plus généralement, ces outils s’appuient sur le numérique pour générer de nouvelles approches, de nouveaux objets et de nouvelles formes de collaborations. D’innombrables projets de tailles et d’ambitions diverses irriguent aujourd’hui les pratiques disciplinaires et interdisciplinaires des humanités. Pour que ces expérimentations se diffusent largement, les humanistes numériques se posent logiquement la question de la formation : celle des étudiants, mais aussi celle de leurs collègues. En plus de voir apparaître des outils, on voit donc aussi se créer dans ce champ de nouvelles formes de diffusion des connaissances, tels que les « ThatCamps », qui se présentent de manière provocantes comme des « non-conférences ». Les HN s’inscrivent, il faut le noter, dans un rapport spécifique à la science et aux technologies : on y défend le partage libre des données, la gratuité des échanges, mais aussi le fait de « libérer » les humanités de l’Université afin qu’elles irriguent la société toute entière[5].

Autant d’enjeux fondamentaux qui dépassent actuellement les débats épistémologiques des spécialistes pour déborder heureusement dans le système éducatif et dans l’ensemble du corps social. Si la perspective des HN suscite l’enthousiasme, elle n’est bien sûr pas exempte de critiques possibles : certains pointent les risques d’un enthousiasme excessif pour les technologies ou encore les questions économiques et politiques posées par certains partenariats entre universitaires et acteurs privés. Dans sa manière de se constituer, le champ des humanités numériques a en tout cas le mérite de ne pas esquiver ces questions et de permettre aux universitaires d’aborder à nouveaux frais l’usage des technologies, et ce à partir d’une interrogation sur les fondements mêmes de leurs disciplines.

Laurent Tessier[6]

 



[1] A propos de cette histoire, maintes fois racontée, voir par exemple les éléments fournis par Stephen Ramsay. On pourra également se reporter au regard critique porté par Olivier Le Deuff dans son ouvrage Le temps des humanités digitales : la mutation des sciences humaines et sociales (Limoges, FYP éditions, 2014), qui rappelle que, comme toutes les mythologies, celle-ci doit être maniée avec prudence.

[2] Pour une présentation globale de ce champ, voir Susan Schreibman, Ray Siemens & John Unsworth (sous la dir.), A new companion to digital humanities, Malden, Wiley Blackwell, 2016.

[3] L’ADHO (Alliance of Digital Humanities Organization) fédère ainsi des associations régionales, telles qu’Humanistica pour le monde francophone, qui rassemblent aujourd’hui plusieurs milliers de chercheurs.

[4] Pour une présentation de ces laboratoires, voir les résultats d’un récent colloque leur étant consacré, disponible en vidéo.

[5] Claire Clivaz & Dominique Vinck, « Des humanités délivrées pour une littératie plurielle », Les Cahiers du numérique, Paris, Lavoisier, 2014/3 (Vol. 10).

[6] Maître de conférences à l’Institut catholique de Paris, sociologue, ses recherches portent sur la comparaison et l’évaluation des différents modèles d’éducation au numérique. Il a récemment coédité, avec Michael Bourgatte et Mikael Ferloni, Quelles humanités numériques pour l’éducation ? (Paris, MkF éditions, 2016), à la suite du premier « EdCamp ».