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11 janvier 2018

A propos du Grand Jeu
Louis Andrieu

Aaron Sorkin cinéaste ?


Scénariste renommé de The Social Network (David Fincher, 2010), Le Stratège (Bennett Miller, 2011) et Steve Jobs (Danny Boyle, 2016), Aaron Sorkin passe pour la première fois à la réalisation avec Le Grand Jeu (Molly’s Game en version originale). Un cheminement logique, pour un homme formé au théâtre et à la mise en scène à la Syracuse University, en admiration devant Arthur Miller, et pour qui le contrôle et la carte blanche sur ses projets ont toujours constitué ses exigences. Les cinéphiles et amateurs de séries connaissent le génie de son écriture, et A. Sorkin adapte ici lui-même le livre de Molly Bloom, organisatrice de parties de pokers pour flambeurs à la légalité floue. Le talentueux créateur de dialogues, aux changements de discours incessants, pouvait-il se muer en inventeur formel, en talentueux réalisateur ? Notre impression s’avère mitigée, malgré les multiples qualités du long métrage.
      

  

Deux choix orientent le récit du Grand Jeu : la voix off, et le choix de raconter l’histoire de Molly Bloom en parallèle de ses ennuis judiciaires, et de la procédure pénale en cours contre elle. Si le second rappelle la narration de The Social Network, où nous découvrions la réalité de Facebook à travers les déboires de Mark Zuckerberg avec ses anciens associés, le premier surprend davantage. Jusqu’alors, les récits de A. Sorkin créaient leur sens par les interactions entre les personnages, les ruptures de tons, et jamais le spectateur ne se voyait directement interpellé par le propos. Certes, dans l’épisode de Noël de la série À La Maison Blanche, A. Sorkin fait raconter par son personnage Josh Lyman sa crise de burn out en voix off et en flashbacks mais, dans le contexte de la fiction, il s’agit de confessions à l’attention de son thérapeute. Même dans les moments les plus ironiques ou déroutants de The Social Network, les piques que s’envoient les protagonistes restent entre eux, et jamais nous ne connaissons les pensées ou les impressions subjectives de Zuckerberg ou de ses anciens camarades. 


Par ailleurs, la voix off du Grand Jeu paraît parfois trop linéaire, dans un récit d’ascension et de chute que nous connaissons à force très bien : trop d’argent, trop d’enjeux, quelques erreurs et les drogues entraînent la déchéance par excès d’orgueil. Il faudra deux heures de film, et une scène parfaitement écrite et interprétée entre Molly (Jessica Chastain) et son père (Kevin Costner) pour que nous comprenions les motivations profondes de l’héroïne pour entrer dans l’organisation de jeux de hasard. Le paradoxe est que cette très belle scène, profonde, significative, produit une si forte impression sur le spectateur alors qu’elle se déroule sur un banc public, entre deux grands acteurs, mise en scène par de simples champs et contrechamps. Nous connaissons les talents, comparables à ceux d’un dramaturge, d’A. Sorkin pour décrire l’esprit humain, ses contradictions, ses failles ou ses partialités. Pour ces raisons, son choix d’une narration aussi emphatique et marquée, à la place de l’exposition raisonnée des faits et alternatives personnelles qui caractérisent d’habitude ses scénarios, interroge.
            

D’un côté, nous accédons pour la première fois à la psyché d’un personnage d’un scénariste souvent jugé froid ou extérieur à ses intrigues, trop analytique. De l’autre, l’ambiguïté habituelle de ses scénarios, qui laissaient M. Zuckerberg seul devant son propre réseau social dans The Social Network et ne décrivaient le parcours de Steve Jobs qu’à travers le biais de trois grands blocs narratifs de quarante minutes chacun, disparaît. Quel est le but du récit ? En effet, Le Grand Jeu ne remet pas en question le rêve américain, et s’avère moins iconoclaste, sur le sujet de l’argent facile et de la faillite morale des ultra-riches, que, entre autres, The Big Short (Adam McKay, 2016).


Tout le long du film, nous reconnaissons le style d’A. Sorkin, même si les personnages marchent peu lors de leurs dialogues (le walk and talk formait une des innovations d’écriture introduites par A. Sorkin à partir d’À La Maison Blanche). Au contraire, l’enjeu du long métrage, un procès, et la tentative de faire innocenter un coupable idéal, ici Molly Bloom, rappelle davantage Des Hommes d’honneur (Rob Reiner, 1992), premier film qu’il scénarisa, d’après l’une de ses pièces. Les dialogues entre Molly et son avocat, et avec les procureurs et le juge, regorgent de mentions juridiques, mots latins, termes propres au droit étasunien et à la common law, mentions des tribunaux fédéraux, compétences du Fbi, ou importance du RICO Act, loi de référence sur le crime organisé. Toutes ces références, difficilement traduisibles ou compréhensibles pour un public européen et français, n’étonnent cependant pas, venant d’une industrie, Hollywood, et d’un pays, les États-Unis, où le droit et les libertés publiques ont toujours formé un sujet prégnant, transposable à l’écran, inscrit dans l’inconscient des spectateurs et des citoyens. Ces aspects témoignent d’une singularité thématique du cinéma hollywoodien, sans doute le seul à pouvoir tirer des fictions aussi immersives et innovantes à partir de cas juridiques a priori impénétrables.

Malgré ces réserves, le récit du Grand Jeu demeure passionnant dans son fond et plusieurs aspects de sa réalisation, dans l’éternel talent d’A. Sorkin pour écrire des dialogues, faire se confronter des interprètes, construire des espaces pour mieux découper l’action et forcer la confrontation. Jessica Chastain et Idris Elba, interprète de son avocat, excellent dans l’énonciation de répliques à toute vitesse, et l’acteur Michael Cera, habituellement cantonné aux rôles comiques, surprend en jouant ici un flambeur arrogant et cynique, inspiré de plusieurs comédiens d’Hollywood qui furent les clients de Molly Bloom. Pour A. Sorkin, une difficulté dans la conception du projet, telle qu’il l’a reconnu lui-même, fut précisément de romancer suffisamment la vie de son héroïne, et de préserver les personnes réellement impliquées dans ces parties de poker à très grosses mises. Enfin, de la part d’un scénariste souvent accusé, à tort selon nous, de sexisme ou d’incapacité à bien écrire ses rôles féminins, choisir pour sa première réalisation une histoire centrée sur une femme, et une actrice éminemment affirmée et féministe comme Jessica Chastain dans le rôle titre, témoigne d’un changement artistique.
           

Au final, nous aimons malgré tout Le Grand Jeu pour le plaisir qu’il procure au spectateur, pour l’abstraction ou l’irréalité que nous ressentons face aux sommes misées par les joueurs, dans des scènes ou perdre quarante mille dollars ou en gagner soixante-dix mille provoquent tout juste un peu de joie. Justement, cet aspect narratif marque peut-être la plus grande nouveauté introduite par ce film. Jusqu’ici, ces dernières années, le thème de l’argent, de sa quantité, de sa provenance, imprégnaient le cinéma hollywoodien, en particulier suite à la crise de 2008 qui engendra des chefs d’œuvre comme The Big Short ou Margin Call (J.C. Chandor, 2011). Dans un autre registre, War Dogs (Todd Philips, 2016) voulait décrire l’ascension sociale de deux losers par le trafic d’armes et l’hédonisme vulgaire. Mais, à chaque fois, nous envisagions, par la mise en scène, l’insistance des personnages, ou, dans le cas de The Big Short, le jeu consterné de Steve Carrell ou la participation de l’économiste Richard Thaler, la réalité matérielle de l’argent, le scandale de sa dispersion ou de sa dilapidation. Dans Le Grand Jeu, les billets, les virements bancaires, les montants cités, les mises de centaines de milliers de dollars, paraissent abstraits, et ne signifient presque rien pour les personnages : Molly perd vite toute excitation face aux pourboires qu’elle touche, un joueur compulsif perd toute sa fortune en une nuit, un mafieux russe veut garantir ses mises sur un tableau de Monet. Mais peut-être tout ceci ne s’apparente-t-il qu’à une nouvelle variation sur les excès des ultra-riches et la tentation de l’argent facile, thèmes qui, depuis Martin Scorsese, Brian de Palma ou Oliver Stone, habitent le cinéma hollywoodien et ne semblent toujours pas épuisés…

Louis Andrieu