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15 décembre 2017

Ex Libris, 12 Jours, La Lune de Jupiter
Louis Andrieu

Trois films politiques


Deux documentaires et une fiction, situés à New York, en France et en Hongrie, livrent cet automne un certain état du monde. Politiques, sociologiques, ils offrent aux citoyens et spectateurs des images jamais vues, des portraits inédits d’institutions et de réalités. Le réseau de bibliothèques publiques de New York, l’hospitalisation sous contraintes, l’arrivée et le traitement des réfugiés en Hongrie forment leurs sujets et leurs apports de fond. Dans le même temps, chacun de ces trois longs métrages ne se déparent pas de qualités et de trouvailles formelles, afin de mieux immerger le spectateur, de susciter tout autant sa passion que sa réflexion.


Ainsi, dans La Lune de Jupiter, le réalisateur Kornél Mundruczó choisit de traiter son histoire, la rencontre improbable entre un migrant syrien, Aryan, et un médecin hongrois cynique, Gabor (Merab Ninidze), sous l’angle du surnaturel. Le personnage de l’émigré, interprété par l’acteur hongrois Zsombo Jéger, se trouve en effet doté d’un pouvoir de lévitation et de télékinésie après avoir été blessé par balles lors de son passage de la frontière. Repéré par un médecin de son camp d’accueil, il lui servira de compagnon d’infortune, et de prodige à montrer à ses patients pour rembourser une dette. Grâce à ce canevas, Mundruczó révèle tout l’envers de la société hongroise : la scène la plus significative, et impressionnante, est celle où l’immigré syrien terrifie un jeune sympathisant d’extrême droite en flottant dans son salon et en renversant tout son mobiliser. D’un point de vue de mise en scène, l’influence la plus notoire semble être Les Fils de l’Homme (Alfonso Cuarón, 2006), avec lequel La Lune de Jupiter partage un jeu sur les plans-séquences, les panoramiques, les travellings, la durée des séquences et l’inclusion soudaine de l’action, comme une rupture de ton. Mais, là où Cuarón paraissait décrire une dystopie ou une société cauchemardesque dans un futur proche, Mundruczó montre nos jours, notre continent : un carton de début précise bien que ladite lune de Jupiter s’appelle Europe, allusion astronomique autant que politique, et allégorie sociale par le surgissement du fantastique dans une réalité froide.

Dans le genre documentaire, Frederick Wiseman s’affirme depuis plusieurs décennies comme un réalisateur éminemment politique. Dans Ex Libris, son talent réside dans l’art de construire, par le montage, une image d’ensemble autant que de petits moments mémorables. Nous suivons par exemple, tout au long du film, la bibliothèque new-yorkaise spécialisée dans les livres en braille ; nous voyons les discours de Khalil Gibran Muhammad, conservateur du fonds afro-américain au Schomburg Center, et ses visites dans les bibliothèques de proximité ; nous croisons le chanteur Elvis Costello, ou le scientifique Richard Dawkins. Comme dans At Berkeley (2014) ou National Gallery (2015), le propos de Wiseman souligne la difficulté d’administrer les grandes institutions culturelles et d’éducation, aux financements à la fois publics et privés. Dans le cas des bibliothèques de New York, une scène-clé d’Ex Libris est celle où les représentants du personnel réunissent archivistes et agents d’accueil pour leur expliquer les multiples moyens d’obtenir davantage de moyens : pression sur les conseillers municipaux, participation aux réunions du budget participatif, appels aux dons… Comme dans In Jackson Heights (20016), Wiseman, pourtant Bostonien d’origine, semble vouloir représenter New York dans ce qu’elle conserve de divers, de social, d’humaniste : ici par la variété du public dans les salles de lectures, les programmes de cours du soir, la collection d’images et de photographies en libre accès qui bénéficient aux artistes et aux étudiants. Le portrait d’une institution, comme toujours chez le documentariste, est celui d’une grande ambition culturelle : l’intellect pour tous au XXIe siècle.


Politique, 12 Jours l’est dans ce qu’il filme et montre : l’application de la Loi du 27 septembre 2013 sur l’hospitalisation sous contraintes, qui a renforcé les pouvoirs de contrôle du juge des libertés et de la détention sur cette procédure. Pour Depardon, dans sa réalisation, tout repose sur son dispositif : trois caméras, l’une sur le juge, l’une filmant le patient, l’une permettant des plans larges sur la personne hospitalisée et son avocat. Et pas de zoom, contrairement à la demande d’un patient demandant de mieux filmer les marques sur les poignets, ce qui témoigne d’une certaine éthique de la mise en scène. Pour le spectateur, la forme se comprend très vite, avec trois juges que nous découvrons à travers les scènes, chacun avec ses particularités, sa sévérité ou son empathie, sa lassitude ou sa compréhension, sa manière de ressortir à l’image. En tant que citoyen, critique, l’enjeu se voit vite évacué, du fait de l’état psychique préoccupant de tous les patients : jamais il n’est question de sortir, d’« injustices » flagrantes auxquelles les magistrats devraient apporter réparation, leurs rôles se limitant à une vérification factuelle du bien-fondé de l’hospitalisation. Visuellement, tout le sens se lit dans les plans de coupe de Depardon qui, par le montage, réussit à capter les regards entre le juge et le patient, les nuances de la réflexion juridique ou, au contraire, l’évidence d’une décision confirmée d’enfermement. Son but ne se résume pas au « choc » ou à l’édification de son spectateur, sa caméra restant en dehors des « salles d’apaisement » ou filmant au loin les patients en promenade, sans les accabler, sans même les interroger ou les déranger. Son accès exceptionnellement accordé à des audiences par principe confidentielles témoigne de la nécessité de voir son film, pour tous ceux qui s’intéressent aux enjeux de la psychiatrie, de la détention et des droits individuels.
      

Les films de Mundruczó, Wiseman et Depardon montrent ce que, d’habitude, nous ne voyons pas, ne regardons pas, ne souhaitons pas connaître : une grande institution, la crise des migrants en Europe, le traitement sous contrainte en hôpital psychiatrique. La question se pose alors de leur public : qui veut voir ces images, ces réalisations ? Pour autant, le spectacle de ces trois longs métrages ne s’avère jamais pénible ou douloureux en soi, même si l’on peut se trouver parfois affecté ou compatissant pour les patients de 12 Jours. Au contraire, par la maîtrise de la mise en scène dans La Lune de Jupiter, par les fils rouges narratifs et la force des interventions dans Ex Libris, par le montage chez Depardon, nous trouvons un intérêt visuel supérieur à des films qui se contenteraient de montrer, de filmer, pour produire du sens. Un rappel que, dans le documentaire comme dans la fiction, le fond ne saurait se passer de la forme, et que le cinéma reste avant tout un art visuel.
            

Louis Andrieu