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19 avril 2017


Lucile Schmid et Emmanuel Laurentin

Liberté, équité et responsabilité des médias : que sont devenues les idées?


Contraint de quitter temporairement l’antenne d’Europe 1 où il est éditorialiste, Daniel Cohn-Bendit, soutien affiché d’Emmanuel Macron, protestait en ces termes : «  Tous les commentateurs ont une opinion politique ! Ils savent pour qui ils vont voter ou s’ils ne le savent pas ils peuvent le dire. Moi je prétends qu’il est plus clair pour les auditeurs de savoir ce qu’ils pensent et de juger ce que je dis, si je suis un simple compagnon de route ou un personnage exigeant aussi avec le candidat que je défends. » La position de l’enfant terrible de la politique française a eu le mérite de braquer les projecteurs sur des questions fondamentales pour ces moments de campagne : la neutralité des médias audiovisuels, et plus particulièrement de ceux qui parlent à l’antenne, est-elle la garantie ultime d’un débat et d’une information de qualité ? La quête de cette neutralité corsetéé dans des règles toujours plus précises ne conduit-elle pas à une inhibition, une disparition de la vitalité des échanges, faisant peser sur ceux qui expriment leur soutien à tel ou tel candidat une suspicion de complaisance et de duplicité injustifiée ? Bref, est-on au bal des hypocrites ?

Dans cette campagne présidentielle, la confusion règne comme jamais sur la manière dont les médias pourraient exercer leur responsabilité démocratique. Cette situation ne tient pas qu’au contexte français ; il y a aussi eu ce qu’on pourrait appeler un « effet Trump ». Après le résultat de l’élection américaine, les médias ont été mis en cause à la fois pour leur incapacité à en prévoir les résultats, et la publicité qu'ils ont pu faire à Trump, tant ses outrances faisaient grimper les taux d’audience. En France, face à la montée de l’incertitude, pour éviter à la fois l’inégalité et les débordements, les médias publics ont appliqué des règles qui « sur-régulent » le débat et lui interdisent de se déployer vraiment. Tandis que sur les chaînes d’information privées, un flux continu d’images et de prises de positions s’additionnent et se contredisent sans tri ni hiérarchie, sans même mentionner les campagnes virales des réseaux sociaux, où le débat dérégulé fait rage. Où  s’informer, à qui donner crédit, qui lire, écouter, regarder ? On assiste à l’épuisement d’un système de régulation dont le CSA est la clé de voûte : l’égalité ou l’équité ne peuvent être réduites au minutage, surtout quand il conduit à saucissonner des positions de fond en autant de « pitch » marketing.

La crispation est par ailleurs extrême entre certains candidats et les médias ; elle dépasse de loin les escarmouches habituelles. Après quelques semaines, François Fillon a finalement refusé de répondre à propos de ses démêlés judiciaires ; il a même laissé entendre à la suite de l’agression de journalistes de télévision par son service d’ordre, que ces derniers l’auraient cherché. Les journalistes ont d’ailleurs porté plainte. Marine Le Pen a accusé BFMTV d’être pro Macron. Jean-Luc Mélenchon qui a développé ses propres outils de communication (sa chaine You tube est aujourd’hui suivie par près de 300 000 personnes) a refusé de participer à un débat sur France 2 le 20 avril, au motif qu’il ne se laisserait pas dicter son agenda ; Emmanuel Macron lui a emboîté le pas. Ceci à la grande ire des « petits candidats » très critiques à l’égard de règles d’équité qui ont abouti, dans un premier temps, à leur distribuer parcimonieusement le temps d’antenne. Nicolas Dupont-Aignan s’en est ainsi pris à TF1 qui organisait un débat avec les cinq principaux candidats en négligeant les six autres. Bref, la critique des règles a glissé vers une critique de l’impartialité, et du travail même des journalistes, avec une virulence toujours plus forte. Il y a là un art certain de la communication chez certains candidats. Mais aussi une lutte d’influence, dans un moment où les émissions de  télévision politique ont récupéré un espace et une visibilité, largement grâce à l’exercice des primaires. Selon Médiamétrie il y a eu 26% d’émissions politiques en plus en 2016. Et 47,5 millions de téléspectateurs disent avoir regardé une émission politique cette année, contre 40 il y a cinq ans. Souvent retransmise dans les cafés, BFM a imposé son style saccadé, fondé sur l’affrontement. « Les journalistes de télévision sont devenus les principaux adversaires des candidats. Ils transforment toute prise de parole, en duel, en spectacle, en pugilat », déplorait en janvier 2017 Patrick Stefanini, ex-directeur de campagne de François Fillon. Étrange situation où dans le même temps tous les candidats fournissaient les images de leurs meetings aux télévisions.

Les journalistes ont-ils, pour autant, pu faire leur travail ? Il est intéressant que le terme « journaliste de télévision » soit de plus en plus employé pour distinguer ce type d’information de celle que proposent la presse écrite ou la radio, sans oublier les réseaux sociaux omniprésents dans cette campagne. Dans un éditorial cinglant sur France Inter, Frédéric Métezeau dénonçait les règles du CSA qui pour les deux dernières semaines de campagne (campagne officielle), imposait une égalité de temps de diffusion stricte entre les 11 candidats. Il démontrait avec brio que cette règle du métronome interdisait de fait toute hiérarchie de l’information et toute possibilité d’éclairer sur les débats de fond et les choix portés par les candidats. Insistant au nom de la déontologie professionnelle, et plus encore du professionnalisme, sur la différence entre le travail du journaliste de radio et celui de la presse écrite, sur la nécessité de prendre le temps pour dire et faire comprendre les choses, lorsqu’on s’adresse au plus grand nombre.

Comment aborder le fond des sujets quand l’organisation même des débats l’interdit? La place de la France dans le monde, l’Europe, la rareté du travail, la transition écologique, le rôle des sciences, l’évolution des inégalités, l’articulation entre sécurité et libertés, la culture française ou pas, autant de questions qui étaient là, en arrière-fond de cette campagne, sans que jamais l’espace nécessaire ne s’ouvre. Le paradoxe est que ces questions ont souvent été traitées plus en profondeur au moment des primaires que pendant la « vraie » campagne. Ou dans le cadre choisi par tel ou tel candidat. Reconnaissons ainsi que Jean-Luc Mélenchon a assumé une fonction d’éducateur populaire et n’a jamais reculé devant le partage de la complexité des sujets avec tous. Avouons avoir été sensibles au dialogue entre Habermas et Emmanuel Macron. Et au fait que Benoît Hamon ait su introduire enfin dans un projet politique la pensée du long terme et articuler question sociale et écologie. Mais rien de tout cela ne s’est passé sur les plateaux de télévision.

Sans doute est-ce aussi pour cela que cette campagne n’a pas suffisamment insisté sur l’un des principaux points de clivage entre les candidats. Celui entre une société de l’ouverture au monde et celui d’une France toute-puissante dictant sa manière de voir et de faire, et protégeant ses ouailles.  Le rêve d’une France omnipotente peut continuer à s’appuyer sur les figures imposées de cette campagne présidentielle où le je l’emporte sur le nous, le théâtre sur le principe de réalité, et la peur sur la construction de l’avenir. Certes l’Europe et le monde n’ont pas été complètement absents des débats. Trump, Poutine, Erdogan, l’Europe telle qu’elle va ou devrait aller, autant d’hologrammes qui planaient sur la bulle franco-française. Avec l’image d’un monde incertain, traversé de nouvelles tentations autoritaires, et de nouvelles résistances démocratiques tout à la fois. Avec cette élection la société française a aussi attiré le regard des autres citoyens en Europe et dans le monde sur ces choix. Pourvu qu’elle soit digne de cet intérêt !