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11 juillet 2017

A propos de l’Exposition universelle d’Astana, au Kazakhstan
Marc-Antoine Authier

L’universel dans le particulier ?


La Tour Eiffel, les Petit et Grand Palais et le Pont Alexandre III s’imposent encore aujourd’hui comme les vestiges d’une époque où la France débordait d’ambition et d’imagination pour briller aux yeux d’un monde qui la regardait. Ces constructions extraordinaires, qui furent entreprises lors des expositions universelles, donnaient corps et structure à l’idée qu’on se faisait du progrès… en France. Avant la fin du mois, elle remettra son dossier de candidature pour l’organisation de l’exposition universelle de 2025. La métropole du Grand Paris y voit déjà l’opportunité de célébrer à nouveau l’esprit d’universalisme hérité des Lumières, dont nous, Français, aimons à nous revendiquer garants. Le thème retenu le rappelle d’ailleurs : « La connaissance à partager, la planète à protéger ». Il sonne d’avance comme le refrain que les dirigeants politiques entonneront pour souffler les dix bougies de l’Accord de Paris, conclu en décembre 2015.

Une exposition universelle, organisée du 10 juin au 10 septembre à Astana, au Kazakhstan, s’achève pourtant sans avoir vraiment marqué nos esprits universalistes. Le thème, « L’énergie du futur », aurait pu (dû ?) intéresser l’opinion française, si sensible à la lutte contre le changement climatique. Mais assurément, une certaine distance – géographique ou culturelle – aura affaibli chez nous l’écho de cette grande messe de la communauté internationale… Dans la capitale ultramoderne, perdue au milieu des steppes arides, la France était pourtant présente pour développer sa vision des enjeux de demain, une vision traduite en anglais, en russe et en kazakh. Comme d’autres nations, elle exposait en effet ses dernières inventions pour réduire l’impact des nuisances de toutes sortes sur l’environnement. Elle y narrait le futur qu’elle envisage pour notre planète aux visiteurs curieux, locaux pour la plupart. 

Mais, à y bien regarder, dans chaque pavillon, s’écrivait en réalité une vision très singulière de notre avenir commun, avec des propositions et des oublis nationaux éloquents.

La Russie a ainsi exposé une volonté de puissance et d’expansion qui tranchait avec les autres visions. L’énergie du futur se puise dans une exploration toujours plus lointaine et plus approfondie des ressources que notre planète met à notre disposition. Nos regards sont tournés vers le pôle Nord, où l’avenir se construit à coups de grands projets qui canalisent les énergies. Comme un symbole, un imposant morceau de banquise était présenté, qui semblait résister à la chaleur d’un lourd été continental. Les clichés de brise-glace complétaient cet exposé conquérant.

La Chine a mis en avant une impressionnante variété de solutions afin de surmonter les obstacles que la croissance dispose sur le chemin du développement. Produire ne suffit plus pour croire au progrès : il faut servir les intérêts des citoyens. Et cela commence par l’essentiel : respirer un air qui ne nuise pas à leur santé. Des panneaux solaires modulables aux massifs barrages hydroélectriques, en passant par des réacteurs nucléaires fiables, tous les moyens sont bons pour « décarboner » l’économie et ne plus s’étouffer en produisant ce que d’autres consomment.

Le Japon proposait d’utiliser de façon optimale les ressources dont nous disposons en quantités limitées. Sobriété et frugalité sont de rigueur pour alimenter l’innovation technologique tout en consommant moins mais mieux. L’autonomie énergétique peut se conquérir par une utilisation plus intelligente des ressources que la nature offre en abondance, comme l’eau des océans ou l’hydrogène de l’air. Il s’agit d’optimiser les usages et de développer les synergies plutôt que de prôner la décroissance.

Aux États-Unis, on a découvert la seule source d’énergie infinie : the people. Par notre inventivité, notre créativité et notre volonté de changer le monde, nous saurons toujours trouver de nouveaux moyens de surmonter les nouveaux défis. Nous élaborerons, par notre collaboration et notre détermination, les solutions qui pourront satisfaire nos besoins sans compromettre le développement des générations à venir. Mais quid du retrait de l’Accord de Paris et du refus de collaborer avec le reste de la communauté internationale ? No comment.

Pour la France, ces questions s’accordent avec la culture et l’art de vivre. Afin d’adapter notre modèle de production et de consommation aux contraintes qu’impose la menace du réchauffement climatique, point n’est besoin de renoncer au confort non plus qu’à l’élégance. Des ciments innovants permettent ainsi d’améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments tout en réintégrant de la végétation au sein des villes, de même qu’ils se plient déjà à l’imagination foisonnante d’artistes plasticiens. De nouveaux véhicules électriques, de la trottinette à la voiture, proposent une nouvelle acception de la mobilité qui joint l’utile à l’agréable et au durable. Enfin, des progrès dans la production et la gestion de nos déchets nous laissent envisager l’économie comme un cercle vertueux plutôt que comme une trajectoire rectiligne dont on ignore à la fois la fin et la finalité…

Le récit proposé sur le thème de l’énergie du futur est ainsi décliné en autant de versions qu’il y a de pavillons. Mais toutes les nations n’ont pas eu voix au chapitre. Dans ce dialogue à vocation universelle, tous les discours ne se valent donc pas. Les pays africains, à l’exception notable de l’Algérie et de l’Angola, ont dû se contenter de quelques mètres carrés pour exposer photos et bibelots qui semblaient plus illustrer l’existence même du pays que le thème retenu… Les pays latino-américains ont connu pratiquement tous le même sort.

Quel récit sur le futur de l’énergie raconte le Costa Rica, qui produit près de 100 % de son électricité à partir de sources renouvelables ? Quelle vision développent le Mexique ou le Brésil, qui détiennent d’importantes réserves de pétrole ? Pour se consoler de ces absences, on aura pu découvrir quelles solutions le Luxembourg, Monaco ou encore le Vatican entendaient déployer pour aborder les enjeux énergétiques et environnementaux de demain…

Mais dans cette narration universelle, où quelques voix s’imposent en effaçant la plupart des autres, une version a trouvé sa tribune : au centre du cercle constitué par les pavillons trône une imposante sphère, toute de verre et de métal. Dans un style futuriste très Astanais, cette merveille architecturale révèle un goût soviétique pour les grands projets, teinté d’inspirations occidentales. Sa structure tout comme le musée qu’elle abrite donnent du Kazakhstan une image à la fois ambitieuse et innovante, résolument tournée vers l’avenir. On en oublierait presque que la croissance fulgurante du pays au début des années 2000 a principalement reposé sur les exportations d’énergies fossiles… 

Étrange coïncidence ou fatalité thématique ? La France envisage aussi dans son projet de candidature pour l’édition de 2025 d’installer son pavillon dans une gigantesque sphère. Sans revendiquer aucune filiation entre l’exposition qui s’achève là-bas et celle qui se prépare ici, les deux visions de l’universalité qui en sous-tendent l’organisation se ressemblent bizarrement…

Marc-Antoine Authier