A la une

09 octobre 2017


Marion Bet

Les « mouvements » sont-ils démocratiques ?


L’année 2017 a-t-elle sonné la fin des partis politiques ? Les derniers atermoiements de l’actualité l’ont prouvé : les mouvements prolifèrent au détriment de leurs homologues partisans. A commencer évidemment par En Marche !, officialisé le 6 avril 2016, et La France insoumise, portée par Jean-Luc Mélenchon dès le 10 février 2016. D’autres ont rejoint le cortège : au début de l’été, Benoît Hamon quittait le Parti socialiste pour se consacrer au développement de son Mouvement du 1er juillet, soit un mois après Anne Hidalgo, qui lançait Dès Demain le 1er juin au soir. Le 21 septembre dernier, c’était au tour de Florian Philippot de claquer la porte de son parti pour se consacrer à son groupe Les Patriotes, nouveau concurrent du Front national. Et de préciser sur LCI, le 29 septembre : « C’est une formation politique […], pas un parti. Juridiquement un parti, mais ce n’est pas un parti parce que nous ne voulons justement pas faire comme les partis traditionnels, très hiérarchiques, où tout part d’en haut. » Sur le site de La France Insoumise aussi, la distinction est nette : il s’agit d’un « mouvement citoyen » pour agir collectivement « sans affiliation obligée à un parti politique ».Tous ont en commun cette méfiance superstitieuse du parti politique, et préfèrent les termes de « groupe », de « rassemblement », de « mouvement ». Mais il n’est pas certain que cette substitution résolve les défaillances de la démocratie moderne.

Du parti au mouvement

Cette mode du mouvement s’explique avant tout par le fait que les partis sont en crise. Crise de représentation, de médiation – entre les gouvernants et les gouvernés –, crise d’interprétation de la société dans son ensemble et des nouveaux groupes qui la constituent.

Le mouvement est appelé à un plus grand succès. Parce qu’il n’est pas subordonné à la représentation d’une classe ou d’une donnée sociologique précise, il apparaît plus libre, plus hétérogène dans sa composition, et surtout plus adaptable, ce qui peut séduire un électorat indécis. La nouveauté des mouvements est un gage de liberté, car elle leur épargne la contrainte de filiation – perpétuer une tradition idéologique qui les précède – qui leste parfois les partis. Leur utilisation stratégique des nouvelles technologies ouvre par ailleurs le recrutement parmi les jeunes générations, trop souvent désinvesties du politique.

Ce qui séduit également dans ces mouvements, c’est l’apparence d’horizontalité qui contraste avec la verticalité du parti. Comme l’explique Nadia Urbinati, le mouvement se caractérise par « le refus des postes de direction (secrétaire général, président, etc.) au profit d’un simple porte-parolat, la rotation des postes pour éviter la fameuse loi d’airain de l’oligarchie, le rejet du vote au profit de la décision au consensus[1] ». Il est donc une forme politique collaborative et peu hiérarchique, du moins dans sa définition.

Toutefois, une vérification « sur le terrain » montre qu’il apparaît décidément difficile de se débarrasser d’une hiérarchie verticale. Dans les mouvements En Marche ! et La France insoumise, la décision revient toujours au leader et c’est le sommet qui décide et gère les investitures. Quant à la diversité sociologique promise par le mouvement, elle demeure à l’état de fantasme : ce sont principalement les professions intermédiaires, les cadres et les professions intellectuelles supérieures qui ont rejoint la marche.

Enfin sur le plan juridique, ces mouvements sont la plupart du temps des partis. Comme le révélait un article de L’Obs du 8 avril 2016, deux associations ont été créées pour En Marche ! : « Association pour le renouvellement de la vie politique », qui est l’association principale, et une association de financement, intitulée « Association de financement du parti “Association pour le renouvellement de la vie politique” ». Juridiquement donc, le mouvement n’existe pas.

L’engagement numérique 

Les nouvelles technologies auxquelles les mouvements ont recours (Facebook, Twitter, Telegram…) peuvent vider l’engagement citoyen de toute substance. Il suffisait par exemple, pour adhérer à En Marche !, de se rendre sur le site officiel et de cliquer sur un bouton. Une telle simplicité de procédure a certes l’avantage de séduire les velléitaires et de ne pas décourager les administrophobes – encore que la plupart des partis traditionnels, soucieux de ne pas perdre leurs militants, ont modernisé leur procédure d’adhésion.

Néanmoins, cette simplicité pourrait avoir pour contrepartie le sacrifice des qualités qui faisaient jusqu’ici l’implication citoyenne : réflexion, responsabilité, voire prudence, cette vertu aristotélicienne qui nous permet d’apprécier ce qu’il est bon ou mauvais de faire. L’engagement et l’intérêt général seraient dévalués au malheur des nostalgiques de la cité athénienne, où la participation à la vie de l’agora dénotait toujours quelque solennité sublime, à laquelle nous avons peut-être choisi de renoncer.

A remettre en question aussi, l’idée que les méthodes numériques employées par les mouvements clarifient le politique, voire le démocratisent, sous prétexte que tout le monde ou presque dispose désormais d’un ordinateur. Tous ces mouvements, adeptes confirmés des stratégies du marketing politique, ont en commun d’inviter l’électeur à réagir et se manifester sur les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter. Le but ? Faciliter la participation spontanée, et satisfaire un idéal de transparence. Mais cette transparence n’est-elle pas trompeuse ? Les relais qui disent la mettre en œuvre ne sollicitent pas vraiment une réflexion élaborée de ses destinataires. Toujours selon Nadia Urbinati, « l’industrie de la transparence (les métiers de la communication et des médias) a […] pour but de mettre en circulation des informations ou des images qui provoquent des réactions émotionnelles données : l’admiration, l’envie, le dégoût, l’indignation, la colère ». Le risque est alors « de reproduire de l’opacité[2] », au nom d’une clarification démocratique des enjeux.

La démocratisation promise par ces technologies reste à prouver, car ceux qui s’adaptent sans peine au statut de « cyber-militant » sont rarement issus des classes populaires. S’ajoute à cela le fait que les mouvements ont finalement contribué à tenir le citoyen à distance, et à le dissuader d’incarner sa participation : invité à retwitter plutôt qu’à délibérer en assemblée, il n’est peut-être plus qu’un internaute désincarné.

Tout ceci accroît le scepticisme chronique envers le politique. Entretenant le citoyen dans une illusion de démocratie directe et de participation constante à la décision – alors qu’elle revient in fine au sommet –, le recours systématique par les mouvements à ces plateformes participatives accroît la défiance à l’égard de tout ce qui constitue une médiation. Internet conduit donc à une désaffection progressive à l’égard du politique car il exacerbe la suspicion vis-à-vis de toute forme d’intermédiaire.

Quant à la temporalité du mouvement, parce qu’elle offre aux adhérents de ne pas s’engager sur le long terme, elle fonctionne comme une caution – caution de leur désinvestissement, voire de leur méfiance vis-à-vis de la pratique politique. L’électorat a une forte tendance à la volatilité d’opinion, et forts de ce constat, les mouvements travaillent sur une durée très courte, organisée autour d’une finalité immédiate : propulser le leader au pouvoir. Une fois l’objectif atteint, le mouvement se disperse, et libère ses adhérents de leurs responsabilités. Le cas d’En Marche ! est révélateur. Depuis l’accession d’Emmanuel Macron à l’Elysée, le quartier général parisien du mouvement est vide, et seuls 20 % des cadres et permanents sont restés.

Le mouvement s’avère donc particulièrement bien adapté à un électorat indécis et rétif à s’engager sur le long terme. Mais en adaptant la façon de faire de la politique au scepticisme ambiant, on prend le risque d’en accroître la tendance.

De la représentation à l’identification

Pour reprendre les termes de Pierre Rosanvallon, la prolifération des mouvements signale la fin de la « démocratie des partis » au profit de la« démocratie des leaderships » (sur France Culture le 24 avril 2017). Dans un parti politique, la notion de chef relève en théorie davantage de la fonction que de la personne, et sera assumée par divers successeurs. L’œuvre de personnalisation y est donc moindre : l’identité du parti est située ailleurs, notamment dans sa capacité à représenter un corps social.

Les mouvements que nous avons connus en France restent dépendant de leur dirigeant. La multiplication des mouvements au détriment des partis ne permet donc pas à l’électeur de se retrouver dans un corps intermédiaire susceptible de porter son identité sociale ; ce dernier renonce à une part de lui-même en s’identifiant à un leader. On passerait d’une logique de la représentation, proprement démocratique, à une logique d’identification et d’acclamation ; on substituerait au critère de réalité (tel parti a compris telle classe d’individus) une dynamique de charisme (envers le leader et son mouvement) ; à une logique de reconnaissance rationnelle, une logique de loyauté affective.

Les mouvements, du fait de leur planification à court terme, ont surtout le tort de réduire la démocratie à l’élection et le citoyen au statut de donneur de voix. Avons-nous perdu les instances de discussion où chacun contribue à un avenir partagé, à l’image des confrontations citoyennes sur l’agora pour délibérer sur le bien de la polis ? Avons-nous perdu le temps où l’on s’efforçait d’impliquer le singulier dans le collectif, afin que « l’atome social participe à la vie immense du pays tout entier », ainsi que le formulait Victor Hugo (Discours sur le suffrage universel du 21 mai 1850) ?

Tout ceci nuit à la préservation d’une « démocratie continue[3] », puisque le citoyen, sollicité dans les seuls moments où se profile une élection, n’est plus qu’un citoyen par intermittence. Les organes militants et les possibilités d’engagement politique n’existeraient qu’en période électorale, et leur rôle resterait cantonnés à la conquête du pouvoir.

Dépasser la crise des partis ?

La désaffection du système détourne durablement les gouvernés de tous les organes issus des temps anciens. N’ayant pas trouvé satisfaction dans le politique, le citoyen se désolidarise de tout ce qui définissait jusqu’alors la politique : il choisit la façon la plus alternative de s’impliquer, garantit son soutien aux tenants de l’esprit anti-système, se laisse séduire par la nouveauté des mouvements…

Cette prolifération des mouvements ne joue-t-elle pas surtout un rôle de cache-misère ? A supposer que nous traversions actuellement une crise de la démocratie, il n’est pas certain qu’elle se résolve dans la multiplication des rassemblements d’un jour.

La prolifération des mouvements a au moins la vertu d’inciter les partis à quelque réflexivité. Comme l’écrivait Gramsci, les partis politiques se caractérisent par leur capacité à « réagir contre l’esprit d’habitude, contre les tendances à se momifier et à devenir anachronique[4]. » Un réexamen de son fonctionnement et de son rôle au sein de la cité lui permettra sans doute d’incarner à nouveau ce trait d’union vital entre gouvernants et gouvernés.

Marion Bet


[1] Nadia Urbinati, « Mobilisation en réseaux, activisme numérique : les nouvelles attentes participatives », dans Esprit, août-septembre 2013, p. 111.

[2] N. Urbinati, « Mobilisation en réseaux, activisme numérique », art. cit., p. 93.

[3] Voir Dominique Rousseau, « De la démocratie représentative à la démocratie continue », Libération du 14 février 2017.

[4] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Trad. de l'italien par Paolo Fulchignoni, Gérard Granel et Nino Negri. Avant-propos et notes de Robert Paris, Paris, Gallimard, cahier n° 13.