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23 mai 2017


Nathanaël Wallenhorst, Bertrand Bergier, Jean-Pierre Boutinet, Christian Heslon, Fred Poché, Jean-Yves Robin

« Il est grand temps de rallumer les étoiles »


Face à la « pire des menaces »[1] , notre capacité d’autodestruction, n’est-il pas « grand temps de rallumer les étoiles », comme le voulait Apollinaire[2] ? Que signifie pour nous le djihadisme, la montée des populismes et des extrêmes ? Si djihadisme et populisme rappellent à la France qu’elle fait partie d’un monde où les violences et les intolérances s’exacerbent, ils montrent aussi sa difficulté à assumer sa situation postcoloniale. Son idéal républicain ne ressort-il pas sapé des politiques d’urbanisation, d’éducation, d’emploi, de justice, de culture, inopérantes depuis 40 ans, c’est-à-dire depuis que le régime de « crise » permanente (Boyer) s’est substitué, dans les années 1975, aux utopies progressistes des années 1960 ? Deux générations plus tard, nous voici confrontés à des interrogations majeures : la radicalité issue d’un mal être identitaire sur fond de nihilisme ambiant, et la disparition du sens des limites. Mais comment ré-enchanter le monde ? Prendre acte de l’obscurité de notre époque, c’est aussi chercher des raisons d’agir et d’espérer : dans des alternatives au monopole de la consommation et à l’obsession du numérique, dans un vivre ensemble articulé à une espérance commune, et dans l’accompagnement des jeunes, figures de notre avenir.

Dans ce contexte d’élections en France où nous essayons (tant bien que mal) d’imaginer le monde de demain, ce texte repose sur la conviction de la nécessaire réactivation de la fonction d’utopie – précisément au cœur de l’atmosphère contemporaine de désolation. Après avoir brièvement décrit quelques éléments de l’obscurité du monde contemporain nous proposons de rallumer les étoiles en nous tournant résolument vers les jeunes. Le travail sur le monde afin de le rendre hospitalier pour les générations à venir peut être source de réenchantement du quotidien.

 

Dans quel monde vivons-nous ?

Le risque de la radicalité identitaire sur fond de nihilisme

Si les identités individuelles et collectives sont à penser comme des processus évolutifs à apprivoiser, nous constatons que les conflits identitaires et territoriaux engendrent la plupart des violences qui nous menacent dans les pays en guerre, mais aussi dans l’espace public des pays en paix, voire au travail et même dans la vie de couple. C’est que les existences adultes actuelles, plus longues, plus mobiles et plus connectées qu’autrefois, imposent des identités plurielles, fluides, auxquelles s’adaptent tant bien que mal la plupart des adultes. Un refuge existe : le repli identitaire plus ou moins radical. Le traditionalisme en fournit un, le culte des technologies un autre.

Le mot attribué à Malraux, « Le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas », semble terriblement se vérifier en vue de donner une issue au néant contemporain. Outre que divers romans récents témoignent de variantes du nihilisme ambiant (Soumission de M. Houellebecq, 2084 de B. Sansal, Le Royaume d’E. Carrère, Boussole de M. Enard), sans compter la désespérance des chansons contemporaines (comme « Suicide social » d’Orelsan) ou du cinéma d’auteur et de la plupart des productions artistiques actuelles, désormais le nihilisme l’emporte en toute matière : impuissance politique, démission devant l’économique, sociétés malades de gestion (de Gaulejac), obsessions sécuritaires de la mesure, de la traçabilité, de l’évaluation, culte de l’accélération, de l’urgence et de l’oubli qui nous conduiront droit vers l’épuisement, etc. La pulsion de mort freudienne est présente et se manifeste notamment dans l’effacement des limites.

L’arrogance conduisant à la disparition des limites

L'ignorance des limites, l’affirmation démesurée de soi, caractérisent notre époque et la domination néo-libérale. Désormais, seules compteraient l'arrogance (Enriquez ; Glaser) et la pensée décomplexée, qui occupent nos sociétés numériques, médiatiques et postmodernes. Ainsi, nombre d'experts distillent des diagnostics et pronostics opérationnels, sans appel, sans réserve, sans nuance. Dans le quotidien économique Les Echos des 27 et 28 août 2007, deux spécialistes de la finance internationale intitulaient leur chronique : « Le mégakrach n'aura pas lieu ». Un mois après, l'économie mondiale sombrait dans la crise des subprimes. Pourtant, comme le montre Olivier Favereau, les modèles économiques qui ont présidé à cette dérégulation perdurent. A nouveau une croyance s'est imposée : laisser faire la main invisible du marché, qui corrigera les potentielles dérives.

Cette attitude révèle l'emprise inquiétante de ressorts psychologiques inconscients assimilables à des pathologies de l'excès. La réussite ne dépendrait que de nous, elle serait à la portée de tous. Il suffit de mobiliser les ressources d'un Ego offensif. L'adulte est alors sous l'emprise des addictions du gain, de la performance. La dignité des personnes peut être bafouée sans état d'âme au nom de la rationalité, de la science, de la morale, de l'éthique, voire de la religion. Afficher d'une manière ostentatoire sa religion, défendre une vision réductrice de la laïcité, imposer ses orientations philosophiques ou anthropologiques, poursuivre sans fin l'ambition de l'excellence et de la croissance exponentielle en écartant la question des dégâts collatéraux : autant d'éléments annonçant le risque d’une société basculant dans « l'âge du fier », en réalité un « âge de fer » (Muray). Il est urgent de repenser un vivre ensemble respectueux de notre diversité, notamment à partir de notre histoire collective postcoloniale.

L’exigence de penser et d’aménager notre présent postcolonial

La France manifeste une réelle difficulté à penser son passé colonial pour aménager son présent postcolonial. En novembre 2005, les révoltes au sein des quartiers populaires montrèrent combien les jeunes héritiers de l’immigration se sentaient en souffrance dans notre démocratie. Depuis, plus que jamais, les difficultés sociales s’entrelacent avec les questions économiques, culturelles, religieuses et postcoloniales. Mais les problèmes soulignés de manière récurrente par les acteurs eux-mêmes ne trouvent pas de réponses politiques à la hauteur de la souffrance vécue. Alors, les crispations identitaires, les mémoires blessées de la colonisation, mais aussi, en retour, la montée d’un racisme décomplexé et d’une culture de la peur nous envahissent. La construction des identités collectives par l’intermédiaire d’un récit national homogène se voit remplacée par un processus de déterritorialisation engendrant des identités iconiques ou numériques, construites et amplifiées par la médiation du Web. A l’heure de la globalisation, paradoxalement la fragmentation sociétale laisse émerger une immense diversité dans la manière de penser et de vivre le rapport à soi, à une communauté de destin, aux valeurs, au temps vécu et à l’espace habité.

Des représentations péjoratives émergent, que les mouvements politiques extrémistes entretiennent. Les personnes d’origine immigrée sont perçues de plus en plus comme « illégitimes ». Une relation négative s’instaure entre les signes du métissage et l’idée que beaucoup se font d’une identité nationale uniforme. On affirme qu’« ils » ont une autre histoire que celle qui « nous » a constitués de tous temps. L’expression substantialiste « Français de souche » s’impose sans recul dans le discours journalistique et politique. Le vocabulaire change. On parlait, naguère, de l’ « indigène », puis du « travailleur immigré », de l’ « Arabe », puis de « beur » ou « beurette ». Aujourd’hui, sans nuance, le mot « musulman » apparaît de manière récurrente, sinon obsessionnelle. Nous le percevons dans les textes de rappeurs comme Kerry James : « Je suis noir, musulman, banlieusard et fier de l’être » (Lettre à la République ). On réduit le « monde musulman » à une totalité éternelle, monolithique, propre à éveiller les craintes : droits des femmes, communautarisme, terrorisme, etc. Des imaginaires construits de longue date, notamment par la littérature occidentale (Edward W. Said) et articulés, sans nuance, aux actes terroristes, exacerbent la « question sécuritaire ». D’aucuns déplorent alors la présence, sur « notre »territoire, de cet « ailleurs » culturel ou religieux. Nombre de personnes liées à cet « ailleurs » se sentent perdues dans un monde en constante mutation. Elles éprouvent un sentiment d’impuissance à peser sur leur destin et perçoivent la réalité actuelle comme l’accentuation d’un rapport de forces de plus en plus défavorable entre elles et les citoyens « de souche ». L’image d’un effet de nombre, lié notamment aux migrations vers l’Europe, produit un sentiment de colonisation à l’envers alors que la « guerre des mémoires » (Stora) ne cesse de raviver les blessures non refermées de l’Histoire. Mais en sens inverse, la mémoire des luttes sociales ou culturelles, des résistances à l’oppression, tend à s’évanouir dans une temporalité marquée par l’éphémère et l’amnésique. Face à cette situation, quel horizon d’attente collectif offrir aux jeunes générations ? Que nous est-il permis d’espérer ?

 

Que nous est-il permis d’espérer ? 

La question de l’espérance, cette interrogation fondamentale inspiratrice du Siècle des lumières, nous la devons à Kant dans sa Critique de la raison pure. Elle apparaît particulièrement d’actualité pour penser et préparer l’avenir, face à un horizon bien encombré.

Des alternatives au monopole de la consommation

Les raisons d’agir et d’espérer ne manquent pourtant pas en ce début hagard du 21ème siècle, se rangeant au moins en deux catégories. D’abord, maintes initiatives et innovations sociales, certes locales et marginales, qui ont pour nom monnaies complémentaires, AMAP, circuits courts, micro-crédit, économie sociale et solidaire, sociétés coopératives, militance de l’OIT et de l’UNESCO pour le « travail décent », dividende social et revenu d’existence, etc. Ces actions à la marge sont à la fois les « signaux faibles » d’une mutation en marche, mais aussi le signe qu’après la fin des « grands récits » (Lyotard) et des « grands intégrateurs » des années antérieures à 1975 (Foucault), les renouvellements du monde résulteront moins de programmes totalisants que de l’addition patiente d’alternatives modestes, concrètes et locales.

En second lieu, la refonte des modèles issus de la modernité offre d’autres motifs d’espoir : relativisation de la centralité du travail, reconfiguration des âges de la vie, déstructuration des stéréotypes de genre, reconquêtes de certaines formes de convivialité au détriment des objets de la société de consommation… Il est nécessaire de dénoncer la chimère d’une croissance reposant uniquement sur la production exponentielle d’objets inutiles ou dangereux. Ainsi seulement nous sortirons des impasses actuelles : celle du Dérèglement du monde occidental en panne et en peine d’Orient et d’orientation (Maalouf), celle aussi de la promesse intenable de l’emploi pour tous comme condition indispensable de l’intégration entrevue comme moyen préventif du passage à l’acte destructeur.

Vivre ensemble sur fond d’espérance commune

L’étude du « vivre ensemble » questionne la visée utopique du collectif. « Lorsqu’un seul homme rêve, ce n’est qu’un rêve, mais si beaucoup d’hommes rêvent ensemble, c’est le début d’une réalité » (Hundertwasser). Dans une société où l’idéologie gestionnaire l’emporte, il faut guetter les utopies concrètes (Bloch), les perspectives collectivement formulées. Un des pièges du « vivre ensemble » est de le cantonner à la gestion, de délaisser l’éducation et la politique pour se satisfaire d’un « vivre ensemble minimum » décliné en emplois minimaux, revenus minimaux, logements minimaux… (Autès). Quelle espérance avons-nous pour la formation dans nos écoles, pour notre capacité à habiter notre quartier ? Pouvons-nous, adultes, nous enthousiasmer et enthousiasmer les enfants sur le thème de demain, ou ne savons-nous que nous inquiéter et les inquiéter ? La réponse n’est pas seulement à penser, mais à vivre et à assumer dans les actes. C’est dire qu’elle ne se satisfait pas d’un optimisme claironnant. En répondant, nous devenons garants de la réponse.

L’exaltation des lendemains qui chantent risque deux écueils : l’assimilation à un vœu pieu, sans force subversive, ou au contraire la sécession exacerbant l’« entre soi » communautaire. Cette interrogation sur l’utopie du « vivre ensemble » appelle ainsi deux questions subsidiaires. Pouvons-nous penser cet horizon d’un monde meilleur non seulement à partir des « gens de peu » (Sansot) mais de ceux qui, par leur situation économique, sociale, culturelle, scolaire, sont les plus vulnérables (Poché), qui ne peuvent plus, ou pas encore, participer à l’œuvre commune ? Pouvons-nous permettre que les autres écoles, les autres quartiers en fassent autant pour éviter que notre collectif se referme sur une clôture identitaire ?

Les jeunes, une puissance de renouvellement du monde  

C’est en 1917, il y a cent ans, que Guillaume Apollinaire écrit qu’il est « grand temps de rallumer les étoiles » pour la pièce de théâtre Les mamelles de Tirésias. Il est alors grièvement blessé et la Première guerre mondiale bat son plein. En 2015, un groupe de musique, HK et les Saltimbanks, reprend ces mots dans la chanson « Rallumeurs d’étoiles ». Aujourd’hui, n’avons-nous pas besoin des étoiles pour que notre vie reste humaine ? Et les jeunes, ne seraient-ils pas ces rallumeurs d’étoiles ? Notre monde, ancien et permanent, ne cesse d’être renouvelé par la natalité qui lui confère la jeunesse (Arendt). Tout en ayant à apprendre le monde et sa permanence, les jeunes, par leur naissance et le fait même d’être au monde, sont une « irruption de l’avenir » dans le temps présent tellement empreint du passé (Foray). C’est ce que nous dit l’artiste Grand corps malade dans « Le Blues de l’instituteur » qui s’adresse aux enfants en évoquant les difficultés de notre époque : « Vous seuls pourrez nous sortir de là ».

Souvent nous avons l’impression de rencontrer des jeunes désorientés, peinant à adopter une attitude responsable. A travers leurs errances, ils cherchent des modalités d’action sur leur monde et la mise en œuvre du pouvoir d’initiative dont ils sont porteurs. L’orientation renvoie étymologiquement à l’action de se tourner vers l’orient, où s’annoncent le soleil et l’avenir. Mais la désorientation est caractéristique du temps présent et nous marque également comme adultes ou anciens. Nous orienter – nous tourner vers l’aurore – ne consisterait-il pas à nous tourner vers les jeunes et les générations à venir ? Dans notre recherche de sens, n’avons-nous pas tout simplement à assumer notre « métier d’homme » au cœur de la pluralité humaine en assumant la responsabilité du monde face aux générations à venir (Jonas) et en accompagnant les jeunes dans la recherche du courage de la participation au monde (Tillich), avec un regard bienveillant – comme y encourage le rappeur Disiz dans « Les bienveillants » ?

Ensemble, jeunes et anciens, rallumons les étoiles, les jeunes en participant au renouvellement du monde et au « rallumage » des étoiles par leur naissance (même dans l’actuelle impression de chaos, de crise ou d’errance), les anciens, en prenant l’initiative de se tourner vers les jeunes. Travaillons ensemble à rendre le monde viable et hospitalier pour les générations à venir. Tournons-nous vers l’orient, là où pointe l’avenir, là où le monde ne cesse de se renouveler.

Nathanaël Wallenhorst, Bertrand Bergier, Jean-Pierre Boutinet, Christian Heslon, Fred Poché, Jean-Yves Robin (enseignants chercheurs).



[1] Les convivialistes, Manifeste convivialiste, Paris, Le bord de l’eau, 2013.

[2] Apollinaire, G., Les mamelles de Tirésias, Paris, Gallimard, 1957 (ed. or 1917).