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10 mai 2017


Nicolas Appelt

Festival Visions du réel – Le documentaire syrien au-delà du désastre


La dernière édition (21 au 29 avril 2017) du festival Visions du réel (Nyon, Suisse) a accordé une reconnaissance particulière au documentaire syrien produit hors des instances du régime. En effet, non seulement trois documentaires – Taste of Cement (2017) de Ziad Kalthoum, 194. Us children of the camp (2017) de Samer Salameh et One day in Aleppo (2017) d’Ali Alibrahim – ont été sélectionnés et projetés en première mondiale, mais le documentaire de Ziad Kalthoum a été récompensé du premier prix de la compétition internationale longs métrages, alors que One day in Aleppo a décroché la mention spéciale de la compétition internationale dans la catégorie courts métrages.    

Image du documentaire

Si les gravas et les décombres faisant état des destructions sont présents dans ces trois films syriens, il serait réducteur de les considérer comme des témoignages bruts du drame que traverse le pays. À leur manière, 194. Us, Children of the Camp de Samer Salameh —qui apparaissait avec sa bande d’amis dans Les Chebabs de Yarmouk (2013) d’ Axel Salvatori-Sinz— et Taste of Cement de Ziad Kalthoum, à qui l’on doit déjà Le Sergent immortel (2014),dressent des fresques qui mêlent histoires personnelles avec celle de la Syrie et même de la région. Ainsi, le film de Samer Salameh retrace entre 2011 et 2013, à travers un groupe d’amis vivant dans le camp palestinien de Yarmouk, la façon dont l’idée et la mémoire de la lutte pour la libération de la Palestine se transmettent d’une génération à l’autre, mais aussi dont cette cause a été instrumentalisée par le régime de Bachar al-Assad pour masquer les exactions commises contre sa propre population (« On nous utilise comme une bombe fumigène pour masquer les massacres en Syrie », déclare un jeune homme après les tentatives infructueuses et vouées à la l’échec de se rendre sur le Golan à l’appel du régime de Bachar al-Assad lors de la commémoration de la Naksa).

Le film de Ziad Kalthoum est vertigineux à tous points de vue (réalisation, montage, y compris sonore). Il construit un film-miroir, avec d’un côté des ouvriers syriens bâtissant des gratte-ciels à Beyrouth alors que leur propre maison croulent sous les bombes et d’un autre côté de la frontières des civils syriens faisant face aux frappes aériennes nocturnes détruisant leurs habitations. Sortant du sous-sol par un simple trou creusé dans la chaussée où ils sont astreints à un couvre-feu dès 19h, les ouvriers du bâtiment travaillent cette matière sous laquelle se retrouvent enseveli leurs compatriotes lors des frappes aériennes. Puis ils retournent dormir sous terre, à l’abri des bombardements qu’ils ne perçoivent qu’à travers les images relayées par les chaînes satellitaires et les réseaux sociaux. Ce cycle de construction/destruction qui rythme le film (le vacarme des chantiers faisant écho à celui de la guerre, tout comme la poussière que le spectateur finit presque par respirer) se retrouve matérialisé à travers les images finales prises par la caméra fixée sur une bétonneuse. Transportée sur un camion, elle traverse Beyrouth, maquette géante où circulent des flux ininterrompus d’automobiles que la caméra perçoit dans les yeux des ouvriers, les seuls humains de la ville apparaissant dans le film.

Image du documentaire

Finalement, c’est bien la mémoire de la Syrie et celle de son conflit, compris dans l’espace régional, que questionnent ces deux films, que cela soit à travers la question palestinienne ou les générations de travailleurs syriens au Liban. En effet, la voice-over du film de Samer Salameh évoque « un nouvel exode forcé » qui « repousse sans fins les limites du camps ». La grand-mère d’un des jeunes hommes, atteinte de la maladie d’Alzheimer, croit que les bombardements qui s’abattent sur le camp sont ceux des Israéliens qui l’ont chassée de la Palestine en 1948, tandis que la mère d’un autre jeune homme est repartie au Liban qu’elle avait quitté une trentaine d’années auparavant lors de l’invasion israélienne. Quant à la voice-over dans Taste of Cement de Ziad Kalthoum, elle est le récit d’une histoire familiale d’un jeune homme (est-ce en partie celle du réalisateur qui prête sa voix pour la narration, un mélange de différentes histoires des ouvriers ; un peu de tout cela ? peu importe, c’est celle du pays) qui s’adresse à son père, lui-même ouvrier du bâtiment lors de la reconstruction du Liban après la guerre civile (1975-1990).

Enfin, sans misérabilisme ni voyeurisme, gardant une distance pudique, même lors de scènes dures (un ambulancier au volant de son véhicule est frappé par un projectile), One Day in Aleppo d’Ali Alibrahim suit des moments et des gestes de vie quotidienne (comme raffiner le mazout, peindre les murs et une carcasse de bus calcinée pour égayer les rues) en préservant la dignité d’habitants qui, malgré la présence de la mort à chaque instant, ne cèdent pas au défaitisme et font. À noter que 194. Us, Children of the Camp a été produit par l’association Bidayyat créée en 2013 et dirigée par Ali Atassi, par ailleurs co-réalisateur de Our Terrible Country (2014),  tandis que Tatse of Cement a été coproduit par cette même association qui, tant bien que mal, tente de faire vivre depuis Beyrouth la création cinématographique syrienne.