A la une

27 octobre 2017


Paul Tommasi

Le Front national est (aussi) un parti comme les autres


On insiste souvent – et à raison – sur les éléments qui différencient le FN des autres partis. De fait, des particularités demeurent : si le pétainisme est passé de mode, les antisémites y restent nombreux. Ses cadres continuent à tenir un discours économique « poujadiste », même si leur présidente a défendu un autre projet. Contrairement à une impression qui a pu exister, la venue de Florian Philippot au Front national n’a pas, de ce point de vue, constitué une rupture radicale : lui-même n'a pas hésité à reprendre à son compte des formules soraliennes[1], il ne s'est jamais opposé publiquement au recrutement de cadres identitaires et semble même avoir été à l'origine d'un de ces recrutements[2]. Il ne s'est pas davantage indigné de l'élection, au sein du comité central du FN, de Louis de Condé, un ancien membre de l'Organisation armée secrète qui avait tenté d'assassiner Charles de Gaulle en 1962 et n'a jamais cessé de revendiquer cet acte[3]. Du reste, l’inflexion (même modeste) que Philippot a voulu donner au parti était déjà de trop pour celui-ci, et son départ semble acter un recul de cette évolution. Les raisons d'évoquer aujourd'hui les traits spécifiques du FN ne manquent donc pas.

Il y a cependant un risque à trop insister sur ce qui distingue ce parti des autres : ignorer ce que le Front national a de médiocrement banal. S'intéresser au contraire à ce qui fait du Front national un parti « comme les autres », n'hésitant pas à user du même cynisme, de la même hypocrisie et des mêmes manigances, financières notamment, que ses concurrents (quand il ne fait pire), permet de mieux le comprendre... et de mieux comprendre la vie politique des autres partis.

 

Il y a d'abord une propension que le Front national partage avec tous ses concurrents : concevoir son projet avec d'autres critères que le bien-être des citoyens. Comme les autres, le parti ajuste son programme en fonction des effets de mode et des effets d'aubaine (plus ou moins pertinents). Un exemple : deux semaines après le Brexit, Marine Le Pen a déclaré sur TF1 vouloir convoquer un référendum de sortie de l'Union Européenne, alors qu'elle avait parlé jusque-là seulement d'un référendum de sortie de l'euro. Un an après, entre les deux tours de l'élection présidentielle, l'histoire s'est inversée : la présidente du Front national modère son discours sur la question européenne pour tenter de rassurer les électeurs. Le parti se montre donc tenté par des changements de programme quand il pense qu’ils peuvent l'aider à remporter des élections. Gilbert Collard le dit sans ambages : « Imposer la sortie de l'euro n’est pas, même si c'est une très très mauvaise monnaie, une bonne chose puisque l'opinion publique n’en veut pas. En démocratie on ne gagne pas contre l'opinion publique ».

De même, le FN entretient le flou sur son projet afin de séduire des électorats différents. L'exemple de la retraite à 60 ans est peut-être le plus parlant, tant chaque cadre frontiste avait sa propre version du programme à ce sujet[4]. Sans atteindre le niveau des célèbres motions de synthèse du Parti socialiste, Marine Le Pen a aussi tenté de gagner le soutien de tous les courants du parti en incorporant certaines mesures « symboliques ». Le risque est alors de s'aliéner des électeurs : ce fut le cas en 2012, quand la candidate frontiste, comme elle le reconnut plus tard, durcit sa position sur l'interruption volontaire de grossesse en 2012 pour soigner la frange dure du parti[5].

Le projet n'est pas le seul point sur lequel le Front national imite (en pire) les travers des autres mouvements pour ce qui est du manque de compétence et de probité. Comme ses concurrents, il n’est pas épargné par les malversations. Pour mener à bien ses affaires financières, le parti s'appuie sur des amateurs de soirées « pyjama rayé »[6]. Il ne valorise pas, d’ailleurs, la transparence sur ses finances. Des militants trop curieux ont plusieurs fois été sanctionnés par le parti[7]. Ne parlons pas du népotisme pour les places de dirigeants et de candidats aux élections diverses...

Le FN ne brille pas non plus par la qualité du travail de ses élus. Au contraire : disposant de peu de monde pour couvrir l'ensemble des missions du parti, les dirigeants frontistes ont encore plus l'habitude que les autres de ne pas siéger en assemblée ou en commission. Les cadres frontistes étonnent aussi régulièrement par leur absence de maîtrise des dossiers. Un candidat FN aux départementales était allé jusqu'à déclarer être incompétent[8], quand une autre s'était montrée incapable de répondre à la moindre question sur son canton[9]. Enfin, le Front national ne se prive pas plus que les autres de se servir d'arguments rhétoriques qu'il rejetait la veille. Dominique Albertini, journaliste de Libération, a ainsi remarqué que les arguments employés par Marine Le Pen contre l'association de Florian Philippot avaient été utilisés... contre l'association qu'elle avait fondée il y a quinze ans dans des circonstances très similaires[10].

 

Ces disputes ramènent encore à un autre domaine où le FN ne manifeste pas de vertu particulière : la « vie du parti ». Comme les autres (et avec encore moins de mandats à proposer), le FN se retrouve à distribuer les investitures en fonction non de la compétence des candidats ni de la pertinence supposée de leurs positions, mais des rapports de force au sein du parti. Il ne craint pas davantage de s'affranchir des règles de droit et de ses règlements internes pour évincer des personnes indésirables. Si François Fillon s'est permis de remanier le bureau des Jeunes Républicains en pleine campagne présidentielle, sans le moindre respect pour les statuts du parti, le Front national a tenté de faire de même pour retirer à Jean-Marie Le Pen sa présidence d'honneur et ensuite pour renverser le président pas assez discipliné d'un micro-parti allié (le parti Souveraineté, identité et libertés, ou SIEL, qui a depuis quitté l'orbite du Front national)[11]. Le FN ne manœuvre d'ailleurs pas qu'au sein de partis alliés : le Figaro a fait le récit de ses efforts pour attirer plusieurs jeunes cadres de Debout la France, dans un article allant jusqu'à soulever l'hypothèse d'un noyautage organisé de longue date[12].

On peut encore relever les interférences entre divergences politiques et ressentiments personnels. Si Jean-Marie Le Pen a peu apprécié l'arrivée de Gilbert Collard parmi les soutiens de Marine Le Pen, c'est sans doute aussi  parce que ce dernier avait été l'avocat de Pierrette Le Pen lors de leur divorce. Et si l'inimité profonde qu'inspire Florian Philippot à certains de ses anciens alliés s'explique bien sûr par ce qu'il incarne politiquement, plusieurs déclarations ont aussi insisté sur son caractère froid et arrogant. Enfin, le FN ne se gêne guère pour protéger des hommes accusés de harcèlement et de violence, surtout lorsque ces accusations ne font pas encore la une de la presse[13].

 

On pourrait certainement allonger cet inventaire, qui permet d’observer à quel point tout ce qui détourne les citoyens de la politique se retrouve au plus haut point du FN. C'est un paradoxe qu'on retrouve fréquemment dans la vie politique : les remèdes proposés aux maux de la vie publique sont bafoués par ceux-là même qui s’en font les hérauts. Et le FN, près de cinquante ans après sa création, ne peut guère invoquer l’excuse de la nouveauté pour justifier certaines turpitudes.

Mais on le sait : tous ces aspects peu recommandables ne sauraient suffire pour détourner les électeurs du vote frontiste. Même s’ils choisissent de mettre le bulletin FN dans l’urne pour « mettre le bordel », « faire payer leur médiocrité aux politiciens nuls » ou « envoyer un signal », ils ne sont pas prêts à se détourner du parti simplement parce qu’il s'avère décevant (ils considèrent du reste souvent ces dénonciations comme de purs mensonges des médias et des autres partis). Pour qu’ils se détournent, il faudrait pouvoir croire et espérer en autre chose... Autrement, et en dépit de la crise que connaît le FN depuis l’échec de Marine Le Pen face à Emmanuel Macron, il peut envisager assez sereinement que sa rente de situation se maintienne encore un moment.

 

Paul Tommasi

 



[1]« Invité de l’émission Des paroles et des actes le 6 février 2014, face à Manuel Valls, Florian Philippot finit une tirade en réclamant que les immigrés soient « fiers de la France, éternellement attachés à la France, quand même, monsieur Valls ! ». Cette formulation est une allusion à une vidéo extrêmement reprise sur les sites et les réseaux sociaux liés à Dieudonné et à Alain Soral, dans laquelle on voit Manuel Valls déclarer, à la radio Judaïca, qu’il est « par sa femme, [...] lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël ». Dans la sous-culture populaire créée par Dieudonné, le « quand même » est devenu un signe de ralliement fort, censé dénoncer la soumission supposée des élites au « sionisme international ». » https://www.mediapart.fr/journal/france/131016/soral-et-philippot-deux-poles-de-l-extreme-droite-pas-si-antagonistes?onglet=full