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15 mars 2017


Simon Otjes

Radical et isolé : le Parti pour la liberté néerlandais


Ce texte est la traduction d'un article paru en anglais dans le Green European Journal le 24 février 2017 sus le titre "Radicalisation in isolation. The Success of the Dutch Freedom Party."

Le Parti pour la liberté est en tête des sondages concernant les élections néerlandaises. Son leader Geert Wilders est appelé le « Trump néerlandais ». Les Pays-Bas seraient-ils en proie à une vague de populisme d’extrême-droite ? Sur quoi repose le succès de ce parti ? Et comment peut-il être comparé à d’autres partis populistes d’extrême-droite ?

Geert Wilders a fondé son parti en 2004 lorsqu’il a quitté le Parti populaire libéral et démocrate de centre-droit. Avec ce nouveau parti, qui gagne ses premiers sièges au parlement en 2006, Wilders s’est emparé de la niche du franc-tireur Pim Fortuyn. En 2002, Fortuyn avait éclaté le paysage politique néerlandais en axant sa campagne sur l’immigration, l’Islam, l’intégration civique et l’identité nationale. Jusqu’en 2002, les partis politiques néerlandais s’étaient essentiellement concentrés sur des questions économiques. Les principaux partis étaient le conservateur et libéral Parti populaire libéral et démocrate (VVD), les centristes Appel chrétien-démocrate (CDA) et Démocrates 66 (D66), le Parti travailliste social-démocrate et deux plus petits partis d’extrême-gauche, la Gauche verte et le Parti socialiste. Les débats politiques se concentraient sur l’équilibre entre investissements et responsabilité budgétaire, entre chômage et redistribution des revenus, entre croissance économique et protection de l’environnement. Des thèmes auxquels Fortuyn a substitué le nombre croissant d’immigrants musulmans et leur effet sur la reconnaissance par la société de l’homosexualité et des droits de la femme. Après son assassinat quelques jours avant l’élection de 2002, de nombreux hommes politiques ont cherché à devenir le nouveau Fortuyn. Wilders a particulièrement bien réussi à occuper cette niche.

L’héritier d’une tradition social-démocrate

L’idéologie du Parti pour la liberté (PPV) est centrée sur trois thèmes : la protection de l’identité néerlandaise, la protection de la souveraineté néerlandaise et la protection et l’État-providence néerlandais.

Les thèmes culturels y sont prédominants. Contrairement à l’extrême-droite mais plus à l’image de Pim Fortuyn, Wilders a des positions « modernes » relativement aux droits des femmes, des lesbiennes, des gays et des bisexuels. Le Parti pour la liberté ne propose pas d’étendre ces droits mais il demande la protection des droits de « nos femmes » contre une menace extérieure : l’Islam. Il considère l’Islam non comme une religion, mais comme une idéologie en quête de domination. Bien que cette affirmation soit tout sauf réaliste, les opinions des immigrants Turcs et Marocains et de leurs enfants et petits-enfants sur des sujets tels que le genre et les mœurs sexuelles sont plus conservatrices. De ce point de vue, le Parti pour la liberté est une sorte de parti libéral fondamentaliste qui cherche à défendre les valeurs des années soixante en termes de liberté pour les femmes et les homosexuels. Sur cette base il propose de fermer les frontières néerlandaises aux immigrants (musulmans) et de restreindre les libertés religieuses des musulmans.

Un second thème majeur pour le Parti pour la liberté est la défense de la souveraineté des citoyens néerlandais. Ici, le parti propose des réformes. Il est devenu un ardent défenseur du référendum, une proposition que les partis progressistes de gauche portent depuis des années. Et désigne l4union européenne comme une menace pour la souveraineté néerlandaise. Le PPV a fait campagne contre le Traité constitutionnel européen lors du referendum de 2005. Malgré le vote d’une majorité contre le traité, celui-ci fut tout de même mis en œuvre avec seulement des modifications superficielles. Le PPV dénonce ce grand écart entre la décision du peuple néerlandais et l’incapacité à rendre sa décision effective au sein de l’Union Européenne. Un déficit démocratique également pointé par courants  progressistes de gauche.

Depuis 2010, le Parti pour la liberté a développé son propre discours économique. Comme député du Parti populaire libéral et démocrate, Wilders était un grand promoteur des réductions d’impôts. Le Parti pour la liberté préconise toujours des baisses d’impôts, mais il a ajouté d’autres propositions à son discours économique et social. Durant la crise économique de la dernière décennie, la plupart des partis ont préconisé des coupes budgétaires et des réformes de l’État-providence incluant une hausse de l’âge de départ à la retraite, une libéralisation du marché du travail et le déremboursement de certaines dépenses de santé. Le Parti pour la liberté, autrefois le plus à droite au parlement néerlandais, s’est opposé avec force à ces réformes, avec le Parti socialiste pour seul allié. Cela a profondément bousculé le paysage politique néerlandais. Désormais, les problèmes économiques sont autant débattus selon un clivage pro/anti-réforme (Parti socialiste et PPV contre les partis traditionnels) que selon un clivage gauche-droite. Il ne s’agit pas pour le PPV d’étendre les protections de l’État-providence, mais plutôt de défendre les intérêts de ses « insiders » : les hommes blancs et âgés. Il préconise de figer l’État-providence néerlandais dans sa forme présente, contre ce qui est perçu, là encore, comme une menace externe. L’État-providence néerlandais ne serait pas compatible avec l’immigration, car les immigrants peuvent aisément venir aux Pays-Bas et abuser de sa protection sociale.

Étant donné la montée internationale du populisme d’extrême-droite, il est facile pour la gauche de désigner le Parti pour la liberté comme une menace radicale pour la société néerlandaise. On pourrait cependant arguer également, sur la base de son libéralisme culturel, de son opposition à la réforme de l’État-providence et de sa défense de la démocratie néerlandaise, que le Parti pour la liberté imite la gauche néerlandaise. Le théoricien du parti, Martin Bosma, a d’ailleurs soutenu que le Parti pour la liberté était l’héritier de la tradition social-démocratique néerlandaise autant que de sa tradition libérale. Le Parti pour la liberté courtise également un électorat ouvrier, laïque et peu éduqué, traditionnellement acquis aux sociaux-démocrates. Il obtient de très bons scores dans les territoires traditionnels de la social-démocratie comme Rotterdam ou les quartiers ouvriers, ou encore auprès des syndicalistes.

Radicalisation dans l’opposition

Entre 2010 et 2012, le Parti pour la liberté a soutenu un gouvernement minoritaire de centre-droit. Après 2012, le parti est entré dans l’opposition contre une coalition des libéraux et des travaillistes. Depuis lors, il s’est développé dans une seule direction, la radicalisation. Pour monopoliser l’attention médiatique, le Parti pour la liberté a pris des positions et fait des déclarations de plus en plus extrêmes.

Les plus extrêmes de ces positions concernent le domaine culturel. Questionné en profondeur à ce sujet avant 2014, Wilders avait distingué entre les musulmans et l’Islam : son problème n’avait pas trait aux musulmans mais à l’Islam en tant qu’idéologie. Entre 2010 et 2011, Wilders fut poursuivi pour de nombreuses déclarations où il avait comparé l’Islam au fascisme. Il fut disculpé d’accusations de discrimination. Durant la campagne pour les élections municipales de 2014, où le Parti pour la liberté fit uniquement campagne à La Haye et Rotterdam, Wilders a ciblé les Marocains plutôt que l’Islam. Le soir des élections il se tînt devant un petit groupe de soutiens et les laissa chanter qu’ils voulaient « moins, moins » de Marocains à la Haye. De nouvelles poursuites furent initiées et fin 2016 la cour déclara Wilder coupable de discrimination, mais refusa de le sanctionner. Wilders a donc opéré un déplacement de son discours, de la menace que représenterait « la religion en tant qu’idéologie » à la désignation d’un groupe ethnique, ce qui le rapproche des standards de la droite radicale.

En ce qui concerne l’intégration à l’Union Européenne, le Parti pour la liberté avait déjà fait un saut de la même nature. Jusqu’en 2010 il était eurosceptique. Il préconisait de ramener l’Union Européenne à la Communauté économique européenne. Depuis 2012, il préconise de quitter l’Union Européenne, pour développer une relation de voisinage comme la Suisse ou la Suède. La curieuse campagne lors du référendum sur l’accord d’association entre l’UE et l’Ukraine lui a fourni une nouvelle occasion de faire entendre son opposition à l’EU. Et l’incapacité du gouvernement à mettre en œuvre le vote « non » faut écho au référendum de 2005.

Là où le Parti pour la liberté fut capable de battre les autres héritiers de Fortuyn en 2006 en prenant les positions les plus extrêmes sur l’Islam, ses position sur l’intégration européenne et ses déclarations anti-Marocains lui ont moins profité. Lors des élections européennes de 2014, juste après ces prises de position et ces déclarations, il a perdu des voix. De nombreux députés et députés européens quittèrent aussi le parti après ses déclarations anti-Marocains. Déjà critiques du tournant pris sur les questions socio-économiques, ils fondèrent  alors le parti anti-impôts et anti-immigration Pour les Pays-bas (VNL).

Une campagne invisible

Le Parti pour la liberté a combiné cette radicalisation avec une nouvelle stratégie médiatique. Lors de la campagne électorale de 2017, il a snobé les médias traditionnels. Là où d’autres politiciens ne peuvent se maintenir à l’écart des émissions de télévision ou de radio, le PPV n’y est apparu qu’une fois, en demandant qu’il n’y ait pas d’autres invités. A plusieurs reprises, il a refusé de participer à des débats télévisés. Alors qu’en 2010 et en 2012 le parti écrivait de longs programmes, il n’a publié qu’une seule page en 2017. Là où en 2010 et 2012 il demandait comme tous les autres partis au Bureau d’analyse de la politique économique de modéliser les effets macroéconomiques de son programme, (comme les effets escomptés sur le chômage et la croissance économique), il a refusé de le faire. À présent, le parti préfère communiquer via Twitter. Geert Wilders utilise la plateforme pour faire des déclarations de plus en plus extrêmes. Les médias traditionnels en sont réduits à les lire à la télévision et à demander à d’autres politiciens et commentateurs d’y répondre.

Un succès international

Le succès de cette stratégie est encore incertain. Selon le Peilingwijzer, le sondage des sondages, le Parti pour la liberté est le premier parti dans les sondages néerlandais et partage cette position avec le Parti populaire libéral et démocrate. Durant la crise européenne des réfugiés en 2015 et même fin 2016 lorsque Wilders a été traduit en justice, le Parti pour la liberté est resté en tête.

D’une part, les médias ont été débordés par la campagne des autres partis. Le Parti populaire libéral et démocrate au gouvernement s’est sensiblement déplacé vers la droite en particulier en ce qui concerne les sujets culturels, le Premier ministre Rutte déclarant aux manifestants binationaux Néerlandais-Turcs pro-Erdogan qu’ils devraient « s’en aller ». De plus, le référendum Ukraine-UE de 2016 a conduit à une multiplication de petits partis eurosceptiques de droite: le parti Pour les Pays-Bas a pris comme leader un des porte-paroles du camp du « non », et deux autres chefs de file de ce camp ont fondé leur propre parti populiste anti-élite. Ce qui pourrait nuire au PPV dans les urnes.

Dans le même temps, dans cette dernière phase de la campagne actuelle, le Parti pour la liberté et le Parti populaire libéral et démocrate ont cherché à faire de l’élection une compétition entre leurs deux leaders. Le Parti populaire libéral et démocrate veut attirer les électeurs du centre en se présentant comme le seul rempart contre l’accès du PPV à la place de premier parti, tandis que ce dernier mise sur la mobilisation des électeurs déçus par le gouvernement actuel.

Le Parti pour la liberté est-il symptomatique d’une lame de fond du populisme d’extrême-droite dans les démocraties occidentales? Il faut d’abord se demander dans quelle mesure ses résultats dans les sondages sont exceptionnels. Le Peilingwijzer lui donne 17 % d’intentions de vote. C’est exactement le score avec lequel Fortuyn avait gagné en 2002 et c’est seulement quelques points au dessus de ce qu’il avait obtenu en 2010. La seule différence maintenant est que le Parti pour le peuple est à égalité avec les principaux partis, ceci étant principalement dû à la fragmentation du paysage politique néerlandais. S’il devenait le premier parti avec 17 % des votes, il serait le plus petit premier parti qu’aient jamais eu les Pays-Bas. Le parti pour la liberté a peu de chances d’entrer au gouvernement, puisque tous les partis à l’exception du Parti populaire libérale et démocrate et d’un parti de retraités ont annoncé qu’ils ne coopéreraient pas avec lui. Étant donné cette fragmentation, une coalition nécessiterait au moins quatre partis pour constituer une majorité. Donc oui, le parti se porte bien dans les sondages, mais ses performances ne sont en rien exceptionnelles.

Ensuite, peut-on comparer le PPV à d’autres partis populistes d’extrême-droite ? Au niveau européen, il est dans le même groupe parlementaire, Europe des nations et des libertés, que le Front National, le Bloc flamand, le Parti de la liberté d’Autriche, la Ligue du Nord italienne et le Congrès de la nouvelle droite polonais. Il se distingue néanmoins de ces partis par son absences de liens avec le fascisme de la première moitié du xxe siècle. Par ailleurs, il est le plus favorable à Israël. Le parti a d’abord hésité à coopérer avec des partis historiquement liés à l’antisémitisme, mais en particulier depuis l’ascension de Marine le Pen à la tête du Front national, il s’y est finalement rallié. Comme observé plus haut, le parti est également plus progressiste sur les sujets liés aux droits des femmes et des LGBT. Durant la crise économique européenne, ces partis ont vu leurs positions sur l’intégration européenne se rapprocher – le Front national préconise également la sortie de l’Union européenne – et ont se sont fait plus véhéments sur la défense de l’État-providence – c’est assurément le cas du Front National et du Parti de la liberté autrichien.

La convergence entre le PPV et la figure de Wilders et Donald Trump, quant à elle, est très claire. Wilders a embrassé le phénomène Trump. Il a participé à la Convention nationale du Parti républicain en 2016 et fait un discours lors d’un meeting de supporters LGBT de Trump. Pendant la campagne actuelle, il a donné Trump en exemple, arguant du fait que ce qui était arrivé aux États-Unis pourrait également arriver aux Pays-Bas. Ils se retrouvent également sur leurs lignes stratégiques et politiques. Tous deux snobent les médias traditionnels et préfèrent utiliser Twitter pour faire passer leur message. Tous deux aspirent également à défendre « nos femmes » contre la menace que représenteraient les immigrants et se sont tournés contre l’immigration musulmane en particulier.

Les succès du Parti pour la liberté signalent-ils une montée irrépressible des partis populistes d’extrême-droite ? Les chiffres électoraux, comme la comparaison avec d’autres pays appellent à relativiser ce succès : au Pays-Bas il ne pèse pas réellement plus lourd dans les sondages que des partis équivalents ces vingt dernières années, et il se distingue d’autres populismes d’extrême-droite par son absence de lien avec l’antisémitisme, l’homophobie ou la misogynie.

Simon Otjes [1]
 
Retrouvez la version anglaise de ce texte sur le site du Green European Journal.


[1] Politiste à la Groeningen University, Simon Otjes travaille fait depuis 2016 campagne pour le parti néerlandais Groenlinks.