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20 avril 2017


Ramin Jahanbegloo

Erdogan et le constitutionalisme islamiste


Le « printemps arabe » a profondément ébranlé certaines sociétés, précipitant leur désintégration. Mais avec l’émergence de l’État Islamique, et la facilité avec laquelle il s’est étendu en Syrie et en Iraq, les incohérences de des États qui existent au Moyen-Orient ont été mises à nu. Cependant, on peut voir à quoi va ressembler ce nouveau Moyen-Orient chaotique à partir de ce que le président Recep Tayyip Erdogan et son Parti de la justice et du développement (AKP) veulent faire en Turquie et dans la région.

La récente victoire du président Erdogan, au référendum du dimanche 16 avril, marque une nouvelle ère pour la Turquie et le Moyen-Orient. D’abord, la Turquie glisse dans un « constitutionalisme illibéral » qui autorise le président Erdogan à nommer les ministres, les hauts fonctionnaires et la moitié des membres de la plus haute instance juridique de la Turquie, ainsi qu’à prendre des décrets et à proclamer l’état d’urgence. Selon Erdogan et ses partisans, ce système politique « à la façon du sultanat Ottoman » apportera stabilité et prospérité économique à un pays divisé par le coup d’Etat de 2016 qui a fait plus de 200 morts et 100 000 arrestations. Pour ses opposants, qu’ils soient kémalistes, kurdes, ou simplement démocrates laïques, ce système a un mauvais goût de dictature, de répression des droits et des libertés, permettant au président de gouverner jusqu’en 2029 avec peu de contre-pouvoirs. Toutefois, si l’on se tourne vers le passé, on peut voir que l’idée directrice derrière la stratégie du « gagnant rafle tous les pouvoirs » d'Erdogan et de l’AKP a été de multiplier les tentatives de promotion d’un constitutionnalisme de sultanat qui reposerait sur des principes islamiques.

Ce qui devenu connu comme le « post-islamisme turc » après la victoire de Mr. Erdogan et de l’AKP en 2003 marquait en fait l’aboutissement d’une longue confrontation politique entre laïques et islamistes en Turquie. La dissolution énergique des ordres religieux traditionnels pendant les années 1920, après l’instauration de la République, a conduit de nombreux groupes islamistes à s’organiser en communautés religieuses clandestines. En dépit de cette résurgence des mouvements de l’islam radical jusqu’aux années 1990, il n’y a pas eu en Turquie l’autoritarisme qui a renforcé les islamistes radicaux à la fin des années 1970 en Iran. Les islamistes turques ont échoué à mobiliser une large coalition contre le régime laïc qui avait limité l’expression publique de l’islam. Cet échec est en partie dû à la diversité de réactions de la part des musulmans à la modernisation laïque turque. Dans l’environnement politique turc, concurrentiel et pluraliste, les islamistes ont souvent promu les partis de centre-droit jusqu’à la victoire électorale du Parti de la prospérité (RP) d’Erbakan en 1995. Cette année-là, le Parti de la prospérité a recueilli 22 % des votes aux élections législatives nationales et, en 1996, il a formé une coalition de gouvernement avec le Parti de la juste voie, de centre-droit. Erbakan est devenu Premier ministre. Le RP émane du mouvement Millî Görüş (« Vision nationale ») qui constitue l’identité politique islamique en Turquie sur la base de l’opposition à l’Occident et à l’occidentalisation. Le discours politique du RP était anti-libéral, anti-européen et, dans une certaine mesure, anticapitaliste. Une fois au pouvoir, il a essayé de s’écarter de la politique étrangère traditionnelle turque pour renforcer les relations avec le monde musulman. L’armée turque – qui défend farouchement la flamme nationaliste et laïque du kémalisme – a considéré que le pouvoir du RP était le signe d’un essor de l’islamisme. En 1997, elle a lancé ce qui a été ensuite appelé un « coup d’État post-moderne », manipulant les tribunaux et la procédure parlementaire pour suspendre le gouvernement d’Erbakan. Le Parti de la prospérité a été officiellement interdit par la Cour constitutionnelle en 1998.

Entre-temps, les militants du parti avaient déjà créé, en 1997, le Parti de la vertu, conforme à la tradition du mouvement Millî Görüş, ayant anticipé la décision de la Cour. Pourtant, l’etablishment militaro-bureaucratique était également hostile au Parti de la vertu et la Cour Supreme a déposé une demande d’interdiction du parti. Ces évolutions ont conduit à d’intenses débats au sein du mouvement Millî Görüş sur sa stratégie et son programme politiques pour l’avenir. Un fossé, philosophique et politique, s’est creusé entre les « traditionalistes » rassemblés autour d’Erbakan et de son premier lieutenant Recai Kutan et les « modernistes/réformistes » menés par Tayyip Erdogan et Abdullah Gul. Les réformistes ont soutenu que le parti devait reconsidérer son approche des sujets fondamentaux que sont la démocratie, les droits de l’homme et les rapports avec l’Occident. Après que le Parti de la vertu est formellement dissout par la Cour constitutionnelle en 2001, le mouvement s’est expressément divisé. Les réformistes ont fondé le Parti de la justice et du développement (AKP) en 2001 et les traditionalistes, le Parti de la félicité (SP). Dans les élections nationales de novembre 2002, l’AKP a gagné une large majorité des sièges au Parlement et a accédé au pouvoir, tandis que le Parti de la félicité ne recueillait que 2,5 % des voix, en-deçà des 10 % requis pour une représentation parlementaire. L’AKP a assis son pouvoir grâce à son succès aux élections locales et aux élections nationales depuis 2003.

Une documentation de plus en plus importante concernant l’idéologie, la nature et la base sociale de l’AKP révèle bien son caractère islamo-conservateur. Cependant, selon certains observateurs, le Parti de la justice et du développement mène une nouvelle politique islamiste, sous couvert de « démocratie conservatrice », qui est différente de l’islamisme du Mouvement de la vision nationale (Millî Görüş). Cette nouvelle approche politique déporte le parti vers le centre-droit du paysage politique turc, incarné par le Parti démocrate (DP), le Parti de la justice (AP) et le Parti de la mère patrie (ANAP). L’adoption de politiques économiques néolibérales (en rupture radicale avec l’économie planifiée par l’État du Mouvement de la vision nationale) en fait un parti économiquement néolibéral, mais culturellement et socialement conservateur. Enfin, juste après sa fondation, l’AKP a fait la promotion d’une nouvelle identité pour le Parti, appelée « démocratie conservatrice ».  Ce terme, inédit dans la politique turque et les sciences politiques, était entendu comme un oxymore. On l’a beaucoup critiqué depuis. Cependant,  il y a une chose dans cette expression qui est apparue plus clairement avec le temps : les médias turcs ont considéré l’hypothèse que l’AKP essayait de masquer son identité islamique sous la bannière de la démocratie conservatrice. Aujourd’hui, ce soupçon est confirmé. Il faut se demander ce qui reste des valeurs libérales des droits de l’homme et des libertés civiles proclamées par l’AKP en 2003. Le temps nous montrera si Erdogan et son cercle rapproché seront capables de gouverner à l’instinct et avec des mesures autoritaires, tout en redoublant les violences envers les militants kurdes, en envoyant des troupes en Syrie pour soutenir les forces syriennes d’opposition et en maintenant des relations toujours plus tendues avec l’Europe.

Ramin Jahanbegloo

Traduction par Rémi Baille