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15 mai 2017

Sur la politique de l'édition
Rose Réjouis

La Grande Evasion


Je ne dis pas oui, mais je ne dis pas non. Depuis la Seconde Guerre mondiale, mon rôle en tant qu’intellectuel est de gagner du temps. Rien que ça. J’ai lu Proust, alors j’ai compris. Il ne faut pas commettre l’erreur de s’exposer comme ce gredin de Legrandin. Il ne faut pas se retourner et révéler ses appétits, sa mollesse. Non, il faut parler et parler et être le dernier à quitter la scène – à reculons. Il faut écrire des pages et des pages sans rien dire. Il faut laisser le silence de sa poésie œuvrer pour soi. Où est-ce la poésie du silence ? Qu’importe ! Vous avez compris la logique de ce discours paradoxal. Il faut avancer en reculant et reculer en avançant. Se déplacer cahin-caha – d’oxymore en oxymore. Il faut faire la géomancie du beau temps et de la pluie, avec si possible des équations mathématiques, aller de déclaration en déclaration, sans regarder en bas. L’essentiel, c’est d’éviter de conclure. En fait, je ne vous dirai qu’une seule chose, positivement : la conclusion, c’est la mort, petites sottes qui restez jusqu’à la fin des discours en espérant y comprendre quelque chose.

Quoi ? Vous pratiquez l’éthique de l’écoute. Jolie phrase. Et moi, je pratique l’esthétique de l’écho. On est fait pour s’entendre. Vous voulez un entretien, encore un autre. Les dix entretiens de moi déjà en circulation, où d’ailleurs je me contredis – puisque, comme le dit si bien Whitman, je suis multiple – ne vous suffisent pas ? Il vous en faut une bien à vous ? Volontiers, ce n’est pas pour me déplaire. Parfois, quand je parle, il me semble entendre un vide dans ma voix, les vibrations de ma corde vocale, juste le temps d’une seconde, alors que j’ai fini ma phrase. Non, ça ne me donne pas la nausée à moi. Je comprends alors l’ampleur de ma vocation. Je peux cacher des trous noirs dans le discours. Avouez, vive la physique et la métaphysique, vive la fractalisation… et tout le bazar.

Vous autres, jeunes étudiantes, vous êtes trop timides. Vous rentrez chez vous faire vos devoirs et vous accumulez incertitude sur incertitude. Le doute est un piège. Vous n’avez pas compris que si on maîtrise sa voix, l’incertitude, c’est une opportunité. Les gens sont trop occupés et fatigués pour lire après la page 30. Tous ceux qui publient des pavés l’ont compris. Tout ce qu’il faut, c’est convaincre, juste l’espace des trente premières pages, que vous êtes convaincus. De quoi ? De quoi ? Mais vous me faites rire. Vous n’avez rien compris ? C’est de l’intransitif. Convaincus, on l’est ou on ne l’est pas, comme dirait Hamlet. On est convaincu, un point, c’est tout. Les gens veulent juste savoir s’il existe le dernier des convaincus. S’il est sensible. Si le monocycle de la conviction roule toujours. Après aux gens, on leur dit ce qu’on veut. Qu’on est tous pareils, mais qu’en fait, non, on n’est pas identique quand même. C’est vrai quoi, d’ailleurs. On leur dit qu’on vit dans une réalité virtuelle, oui, mais bon, l’expérience, elle existe quand même. C’est vrai, ça aussi. Mais il faut dire tout ça en faisant des jeux de mots. En cachant la simplicité sous de jolies métaphores, des anecdotes.

Photo Larmes de verre, 1932 - MAN RAY
Photo Larmes de verre, 1932 - MAN RAY

 

Pour la société, les beaux parleurs, c’est un soulagement. Ouf ! Après le discours, l’assemblée respire. C’est parce que j’ai été sage, moi, que j’ai eu, pour récompense, ce beau bureau où je reste souvent assis à contempler la danse de la poussière dans les rayons de soleil qui baignent mes masques et mes sculptures. C’est beau, la lumière. Il y a un passage du philosophe Gilbert Ryle que j’aime bien et que j’ai découvert dans l’œuvre de Clifford Geertz. Donnez-moi une minute, mes demoiselles. Je l’ai vu hier, ce livre. Ah, le voici. Oui, alors, Geertz reprend ce passage de Ryle : « Imaginez deux garçons qui, chacun, cligne de l’œil droit. Pour l’un, c’est un simple tic nerveux, un mouvement involontaire. Dans l’autre des cas, il s’agit d’un clin d’œil complice. D’un certain point de vue, si les gestes étaient filmés par exemple, les deux mouvements seraient identiques[1]… » Même si d’un point de vue, disons, clinique, c’est le même mouvement de la paupière, dans des contextes sociaux différents, il y a une énorme différence entre un tic nerveux, un clin d’œil, un clin d’œil qui est feint, la parodie d’un clin d’œil ou un clignement de l’œil qui serait juste une répétition de clin d’œil devant un miroir.

Eh bien, moi, j’ai l’impression qu’on vit dans une époque de jeux de mots et de clins d’œil, une époque où personne ne comprend plus rien à grand-chose. Quand mes collègues m’imposent leurs longueurs, je ne sais plus si c’est un tic nerveux ou un clin d’œil. Si c’est un clin d’œil, à qui est-ce qu’il s’adresse au juste ? Et moi, sais-je la différence ? En offrant cette critique, peut-être que je feins mon clin d’œil ou que je me moque de mon propre clin d’œil devant un miroir. Je ne sais plus.

Mais je dois l’avouer : je crois qu’il faut être un homme pour s’en tirer aussi bien, un homme aux cheveux grisonnants, entouré de jeunes disciples. En fait, ce qui attire les foules, c’est le dompteur de lions. En fait, un homme, ce n’est pas comme une femme, un homme. Parce qu’un homme, c’est toujours une menace potentielle. Va-t-il vous cribler le corps de balles ? Va-t-il convaincre son peuple de vous envoyer dans un camp de concentration ? Va-t-il passer une loi qui fasse de vous son esclave ? Va-t-il cacher des substances toxiques dans votre viande ou vos cigarettes ? Un homme, et c’est ça notre vraie force, est toujours armé. Il porte en lui une menace sous-jacente. Voilà pourquoi on nous récompense, nous maîtres chanteurs, quand on s’en tient à déclarer : on est tous des êtres humains, quoi – un peu d’humanité. Pas de vengeance aujourd’hui.

Rose Réjouis

 

[1] Ma traduction de Gilbert Ryle, La Notion d’esprit. Critique des concepts mentaux ([1949] trad. par Suzanne Stern-Gillet, Paris, Payot, 2005), cité dans Clifford Geertz, The Interpretation of Cultures, Basic Books, 1978, p. 6-7.