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07 juin 2017


Rose Réjouis

La voie du tertium quid


Dans son livre phare, Paul Veyne tente de répondre à la question qu’il pose impatiemment dans le titre même : Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes[1] ? Il explique qu’en Grèce ancienne, l’histoire, ne repose pas sur « la controverse, comme chez nous », sur des querelles entre collègues, entre anciens et modernes, mais plutôt sur l’enquête. Alors que, prenant pour modèle les controverses théologiques – d’ailleurs sources originales de l’annotation savante qui est encore d’usage de nos jours, nos historiens modernes écrivent pour leurs collègues, les Grecs écrivaient pour les citoyens, pour un public autre que des professionnels. Nos historiens imposent à tout récit « la doctrine des choses actuelles ». D’après celle-ci, le Minotaure ne pouvait avoir existé puisqu’il n’en existe pas, mais dans la mesure où la monarchie existe toujours, le roi Thésée devient alors une figure historique plausible. En somme, nos paradigmes nous aveuglent à la problématique centrale aux historiens Grecs : « La tradition mythique transmet un noyau authentique qui, au cours des siècles, s’est entouré de légende. » Paul Veyne conclut donc que les Grecs n’étaient ni crédules ni incrédules. Se détachant d’une structure binaire immuable, le mythe était pour eux un tertium quid, ni vrai ni faux.

C’est à ce livre que j’ai pensé, quand, de Brooklyn, après avoir voté pour lui (et pour l’Europe), j’ai regardé le documentaire de Pierre Hurel, Emmanuel Macron : La stratégie du météore. Avec ce méta-cinéma vérité, plus axé sur la poétique personnelle et politique du candidat que sur des statistiques socio-économiques, Hurel a réussi son pari : montrer que le candidat à la présidence n’est pas centriste pour rien, qu’il cherche à tout prix, et cela dans tous les domaines, à voir plus loin que les choix traditionnels. Le film a proposé plusieurs exemples de cette stratégie. Médusé, un des anciens camarades d’école d’Emmanuel Macron témoigne que, même lors d’un examen oral de mathématiques, celui-ci avait su s’en tirer en faisant appel à son intuition et suggérer qu’il existait peut-être « une troisième voie », au-delà de la bonne ou mauvaise réponse. Ce qui peut surprendre dans ce portrait qu’offre le documentaire, c’est le côté franchement picaresque du récit : l’égrènement des hauts et des bas d’un héros qui confronte l’ordre social avec ses choix, succès, échecs, détours, transgressions et convictions. Imitant son héros, le directeur du documentaire prend même certains risques au nom du candidat, comme celui d’inclure des scènes de la vidéo du mariage de ce dernier ou un entretien avec Jacques Attali où celui-ci suggère qu’il n’y a que « deux voies » bien qu’en fait, peut-être séduit par le héros, malgré lui, il en énumère trois : l’échec total, jouer le jeu politique habituel et la discipline de travailler avec ceux, rivaux ou non, qui pourront l’aider à mener à bien son aventure politique.

C’est donc avec ce « grand récit » de la troisième voie, qu’Emmanuel Macron est entré à l’Elysée en mai. Dans son récent discours sur la nécessité de continuer à « co-construire » l’Europe, le président semble suivre les traces du candidat : il cherche à expliquer les choses, à dégager le « noyau authentique » des mythes. Mais à part l’Europe, quel sera son agenda politique ? Dans un article qu’Emmanuel Macron a publié dans cette revue en 2012, « Les Labyrinthes du Politique : Que peut-on attendre pour 2012 et après ? », il propose une analyse heuristique d’un problème complexe : la difficulté de conjuguer un discours politiques toujours sous pression médiatique en temps réel et la mise en œuvre d’une action politique dans un temps « étiré et chaotique » afin de confronter des problèmes enjambant deux temporalités : des problèmes de long terme, tels le climat ou la dette publique, qui font souvent l’objet d’un « traitement symbolique » (« grandes messes, inscriptions à l’agenda… » ) plutôt que l’objet d’une coordination de l’action politique sur plusieurs mandats et, d’autre part, des problèmes urgents mais fragmentés, tels la crise du logement ou le chômage. La solution pour Emmanuel Macron n’est ni le fantasme de l’action rapide et « représentable » (faire et tenir des promesses électorales contraignantes sans avoir fait une étude « de l’impact et de l’efficacité » de celles-ci), ni le fantasme du discours (faire du gaslighting avec du « discours paradoxal » qui cherche à faire croire que l’annonce de l’action politique est l’action même), mais un tertium quid. Quel est-il ? C’est un triptyque : il s’agit de clarifier les responsabilités, de s’imposer des délibérations, et d’articuler les idéologies qui sous-tendent le politique, afin de coordonner des « compétences diverses », « des acteurs épars », « des communautés multiples » et « la pression médiatique ». Ce qui est étonnant, après avoir regardé le documentaire de Pierre Hurel sur lui, que certains pourraient d’ailleurs décrire comme « narcissique », c’est que, d’après ses écrits, Emmanuel Macron n’est pas dupe de la « présidentialisation ». Il en voit les ombres. Il refuse l’idée que la France ait besoin d’un héros, un Thésée, pour le sortir de l’espace aporétique « des labyrinthes du politique ». Il insiste : « On ne peut ni ne doit tout attendre d’un homme. » D’après lui, il faut se méfier du « pouvoir charismatique » et de la « crispation césariste de la rencontre d’un homme et son peuple ». A quoi peut-on donc s’attendre de la part de ce nouveau président ? Son but semble être celui de faire croître la maturité d’un système démocratique : d’y mettre une pédagogie au centre, pour le rendre plus lisible, plus délibératif et plus sensible aux dommages collatéraux possibles de l’action politique mal réfléchie et mal coordonnée.

A certains moments, sa théorie politique se fait poésie, comme quand il écrit : « L’action politique est ainsi écartelée entre ces deux temporalités : le temps long qui la condamne à la procrastination ou l’incantation et le temps cours qui appelle l’urgence imparfaite et insuffisante. Parce qu’on attend de l’Etat qu’il gère l’immédiat face auquel on ne peut presque rien ou le très long, lui qui seul est immortel. » Un lecteur attentif ne peut être que sensible à ces mots : « écartelée », « incantation », « immortel ». Ils appartiennent au lexique poétique et philosophique, et plus spécifiquement, ils décrivent la crise existentielle d’un acteur humain se rendant compte de l’échelle des problèmes de son pays et de son ère. On a presque l’impression d’entendre Rilke prononcer sa question : « Qui donc, si je criais, parmi les cohortes des anges, m’entendrait[2] ? » En devenant président, Emmanuel Macron semble avoir décidé d’être la réponse à ses propres questions.

Vers la fin de La stratégie du météore, Jacques Attali insiste que, pour réussir, il faut à ce fils prodigue, l’humilité de bien vouloir collaborer avec ses rivaux. Si l’humilité d’Emmanuel Macron n’est pas l’acteur principal dans le théâtre de sa personnalité, elle est la directrice de sa théorie du politique. La question qui se pose, il me semble, est plutôt l’inverse : les médias, si soucieux pour leur survie, et les rivaux d’Emmanuel Macron, tentés comme ils le seront par les « jeux d’appareil », voudront-ils se montrer à la hauteur des complexités politiques et aller au-delà des orthodoxies de leurs partis pour faire équipe avec lui pour tenter de créer cette troisième voie ?

Suis-je trop naïve ? Suis-je trop bonne étudiante du programme Macron ? Bernard-Marie Koltès propose la meilleure réponse à cette question : « On ne peut revenir sur l’insulte, alors qu’on peut revenir de sa gentillesse, et il vaut mieux abuser de celle-ci que d’user une seule fois de l’autre. C’est pourquoi, je ne me fâcherai pas encore, parce que j’ai le temps de ne pas me fâcher et j’ai le temps pour me fâcher, et que je me fâcherai peut-être quand tout ce temps-là sera écoulé[3]. » Autrement dit, je reconnais que nous sommes loin de pouvoir nous adonner au rituel de la geranos, ce branle qui commémore « la traversée victorieuse du labyrinthe[4] ». D’ailleurs, une sortie des « labyrinthes du politique » est impossible, alors le plus prometteur dans le programme Macron est le projet pédagogique : décrire et expliquer ces labyrinthes, produire de meilleures cartes du territoire. Ces cartes devraient nous aider à poser de meilleures questions. Il y a celle de Didier Eribon qui veut savoir s’il est juste de dépenser tant d’argent pour les grandes écoles quand si peu de Français en ont accès ? Il y a celle que pose François Héran : comment accepter l’immigration comme fait social et mener une politique de l’immigration plus intelligente ? Il y a celle que soulève l'autobiographie d’Edouard Louis : comment réconcilier mythes et réalités françaises ?    

Rose Réjouis

 

[1] Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination constituante, Paris, Seuil, 2014.

[2] Traduction de Maurice Betz (1898-1946) des Elégies de Duino de Rainer Maria Rilke.

[3] Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton, Paris, Minuit, 1987, p. 41.

[4] Marcel Detienne, La Grue et Le Labyrinthe, Paris, Gallimard, p. 23.

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MACRON Emmanuel
(en accès libre)