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12 avril 2017

Comédie et politique aux Etats-Unis
Rose Réjouis

Plus ça change, plus c’est la même chose


L’art et l’imagination érotique – ça se comprend, puisque nos inconscients communiquent – ont souvent fait bon ménage… Même chez les auteurs de livres pour enfants, tels Shel Silverstein et Tomi Ungerer. Alors que Silverstein a réussi à garder ses dessins pornographiques, sa carrière de musicien et ses livres pour enfants séparés, Tomi Ungerer qui, lui, faisait des interventions en politique et en dessins pornographiques plutôt que de la musique, a été moins discret et moins diplomatique. Confronté par des bibliothécaires au sujet d’un de ses dessins - une femme, fesses en l’air, tête sous la couverture, entre les jambes d’un barbu –, il a déclaré sans ambages : « Si les gens ne baisaient pas, il n’y aurait pas d’enfant et s’il n’y avait pas d’enfant, il n’y aurait pas de marché de livres pour enfants. » Sa logique est impeccable, mais cela n’a pas empêché des bibliothécaires offensés de lancer un boycott de ses livres[1].

Aux Etats-Unis, il y a peut-être aussi eu une élection pour départager deux types de comédie qui prennent la vie quotidienne pour sujet. Le premier type est représenté par des émissions, comme Louie et Parks and Recreation, où les personnages principaux sont présentés dans des situations de vie. Ils sont dévoués, parfois malgré eux, au service des autres. Dans Louie, Louie, un comédien-philosophe qui, de jour, partage la garde de ses enfants avec son ex-femme noire et de nuit, remet tout en question, même la nécessité de ne pas abandonner un enfant qu’il porte dans ses bras pendant un heure dans le quartier bruyant de Times Square. Louie est un papa-poule qui fait à manger ; emmène ses filles à l’école et à leurs activités, répond à leurs questions et se force même héroïquement, à côtoyer les parents de leurs camarades. Dans Parks and Recreation, Leslie Knope, chef bien-pensant d’une équipe dans une petite municipalité, travaille à la mairie et crée des espaces et événements publics pour sa communauté. Les frustrations innombrables que rencontrent ces personnages en s’attelant à la tâche de répondre aux besoins des autres sont sources de situations cocasses. Le message est le suivant : il n’est pas facile de s’occuper d’un autre être humain ou même, plus simplement, de travailler avec lui, mais en le faisant, on se rend compte d’une réalité importante : nous ne sommes pas seuls au monde. Une politique du dialogue, qui fait face au besoin de chacun de garder son intégrité est alors possible.

Louie de Louis C.K.

L’autre type de comédie qui commente la vie quotidienne est plus nihiliste, vouée à un solipsisme à la fois mélancolique et coléreux. Il est d’ailleurs typiquement vu comme un refuge pour des individus qui, ayant subi échec après échec, n’ont plus rien à perdre. C’est le monologue du comédien qui parle sans que rien ni personne ne le contredise – et qui, tôt ou tard, trouve le moyen de répéter, avec une violence si rituelle qu’elle semble être devenu un rite de passage, suck my dick [« fais-moi une pipe »]. Pour lui, car c’est toujours un homme, tous les chemins mènent à Rome. Il a de la chance, puisque Rome est dans son pantalon et toutes les femmes sont sous son empire. D’une certaine façon, on pourrait dire que c’est ce ton qui a été élu. « Ferme-la, sers-moi à manger et à genou », a crié un comédien reconnu dans un de ses one-man show télévisé, en parlant de ce qu’il attendait de son ex. Une communication aussi violente et publique paraît clairement un abus de pouvoir. Cette remarque semble être d’ailleurs sur le même continuum linguistique des mots, Lock her up [« Enfermez-la »], qu’ont longtemps chantés certains opposants de Hilary Clinton. « Ferme-la » et « Enfermez-la » font référence à une même logique : la victoire passe par la soumission de l’autre. 

L’équivalent de ce rite chez les femmes serait la chanson de Bridget Everett dans Inside Amy Schumer. Eat it! [« Mange-moi ça ! »], elle entonne. Mais cette intervention est mitigée par le fait qu’elle est sans aucun doute une réponse à la comédie des hommes et que la comédienne demande peut-être aussi aux hommes de goûter sa revanche. En Anglais, eating your words, c’est non seulement faire face au fait qu’on a tort, mais aussi, très souvent, faire face à la délicieuse revanche de l’autre, un plat qui se mange froid.

Mais il doit être possible d’aller nager à la piscine municipale sans faire pipi dans l’eau. Un exemple d’une expression sensuelle de soi non violente se retrouve d’ailleurs dans Louie. Dans le dernier épisode de la série, Louie, joué par le comédien Louis C.K., est dans un bain et quand entre la femme qu’il essaie de convaincre de devenir sa compagne, une femme qui a peur de l’intimité, il se lève du bain. Il est complètement nu. C’est peut-être la scène la plus féministe dans l’histoire de la télévision. Il révèle alors que la seule anatomie métaphysique qu’il a essayée de faire, c’est celle de sa propre personne. Il se met à nu afin d’établir des bases solides pour sa relation à autrui. 

Il me semble que ce qui est important ici, c’est la reconnaissance du pouvoir de la comédie dans le discours politique et la culture générale, de sa capacité à structurer des sous-conversations qui informent des débats publics plus larges. Aux Etats-Unis, beaucoup de jeunes s’informent non pas en lisant les journaux, mais en regardant la satire politique sur internet, surtout les émissions de Noah Trevor, de Stephen Colbert et de Jimmy Fallon. L’été dernier, dans son podcast, Revisionist History, Malcolm Gladwell a commenté un article de Jonathan Coe, « Sinking Giggling into the Sea », dans lequel l’auteur se demande si la satire politique est vraiment un contre-pouvoir efficace, surtout dans le contexte de l’affaiblissement du journalisme traditionnel. Coe et Gladwell répondent pas la négative. D’après Coe, non seulement la comédie ne change rien, mais elle empire souvent les choses, en faisant croire aux citoyens que rien ne peut vraiment changer les choses : Boys will be boys. La situation a dégénéré à tel point que les politiques sont eux-mêmes invités sur les plateaux de télévision à effacer la ligne entre le réel et la fiction, la satire et la politique. Coe donne l’exemple de Boris Johnson, qui a appris à jouer l’enfant terrible sur les plateaux de télévision et qui fait sourire pendant que le citoyen accepte que plus ça change, plus c’est la même chose.  

Récemment, j’ai expliqué à une copine qui a la moitié de mon âge mon dégoût pour les discours misogynes, tels ceux auxquels Julia Gillard a dû faire face lorsqu’elle était Première ministre d’Australie – et dont Gladwell a parlé dans une autre de ses émissions. « Et la liberté d’expression, alors ? », elle a répliqué. « Et la solidarité ? », j’ai répondu. Parce qu’en fait, c’est de cela qu’il s’agit : de ne pas saboter des alliances politiques toutes aussi précieuses que fragiles. 

Après l’élection de Donald Trump, beaucoup ont appelé les démocrates à faire un effort pour mieux communiquer avec ceux qui ont voté pour lui. Oui, après tout, pourquoi pas ? Mais il me semble que même les hommes et les femmes qui partagent les mêmes vues politiques doivent apprendre à mieux communiquer entre eux. D’ailleurs, ne comprenons-nous pas mieux nos propres problèmes et stratégies en analysant ceux des autres ?

Rose Réjouis


[1] Je dois cette note à une présentation de Noa Wheeler et Liz Starin, “50 years of Picture Books,” March 2017.