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14 décembre 2016


Jonathan Chalier

Se mobiliser pour Alep : la moindre des choses


A Paris, place de la République, le vendredi 2 décembre[1], un orateur syrien, installé en France après avoir fui le régime de Hafez el-Assad, interpelle François Fillon sur la situation en Syrie, qui ne semble pas voir le recours de Assad au Hezbollah, aux milices chiites et à l’aviation russe. L’orateur prétend que les Russes ont tué seulement 400 combattants de Daech, mais plus de 7 000 civils syriens. La vérité, dit-il, c’est que les Syriens qui parviennent à s’enfuir se réfugient dans les territoires contrôlés par Daech, parce que ces derniers ne sont pas bombardés.

Le président élu du conseil local d’Alep-Est, Brita Haji Hassan, venu à Paris pour rencontrer Jean-Marc Ayrault[2], le rejoint et remercie les personnes rassemblées. Il rappelle que, face aux branches d’olivier brandies lors des premières manifestations contre le gouvernement en 2011, le gouvernement a répondu par des balles, puis par des chars et des avions. Les manifestants réclamaient, de façon non-violente, la liberté et la démocratie, après 50 ans de la dictature d’un clan. Sous prétexte de « terrorisme », on a retiré sa liberté au peuple syrien.

Les conseils de quartier, élus démocratiquement, fournissaient aux populations les services publics, ce que le gouvernement trouvait insupportable. Les organisations civiles, en particulier les conseils de quartier, ont ainsi constitué des cibles privilégiées pour les attaques du régime. Le conseil d’Alep est tombé en mars 2013. La ville a été dévastée par plus de 1 500 raids, près de 8 000 barils de TNT, et des milliers de bombes. L’usage de chlore est avéré à cinq reprises. Les bombardements ont ensuite ciblé spécifiquement les hôpitaux – il n’y en a plus aucun aujourd’hui à Alep. Il n’y a plus de nourriture[3], plus de médicaments. Aujourd’hui, 30 000 enfants sont privés d’école : le maire d’Alep met en garde la communauté internationale, parce que la rupture scolaire pousse les enfants à l’extrémisme et à l’embrigadement dans la terreur. 250 000 personnes sont toujours piégées à Alep et risquent la mort. Personne n’y rentre ou n’en sort depuis trois mois.Ce ne sont pas les moyens de mourir qui manquent à Alep. Celle qui était la capitale économique du pays est désormais une ville-fantôme.

La Russie a affirmé qu’elle avait ouvert quatre passages, mais que les « rebelles » avait empêché la population de sortir. Mais le maire d’Alep souligne que ces annonces sont de la pure propagande, que les civils ne peuvent faire confiance à ceux qui les assassinent. Quelques jours auparavant, un massacre a fait 45 morts et 49 blessés dans le quartier populaire de Jub Al-Kubbah, alors que des civils tentaient de d’emprunter ces fameux couloirs. Le mot d’ordre est d’arrêter tous les hommes de 18-24 ans pour les enrôler de force dans l’armée syrienne, et de prendre en otages les femmes et les enfants. Quiconque porte assistance à un voisin ou un parent est arrêté et disparaît. Pour le gouvernement, tous les habitants d’Alep sont des terroristes. La mort, la prison ou l’exil : tels sont les options des Syriens.

Le maire d’Alep demande un couloir humanitaire démilitarisé, afin de garantir une sortie sécurisée pour les civils qui le souhaitent. Il ne demande pas de soutien militaire – il perdu tout espoir à cet égard –, mais seulement une aide humanitaire et la fin du massacre d’Alep. Déjà 500 000 morts depuis le début du conflit et pourtant la communauté internationale ne bouge pas le petit doigt. Il y a urgence : c’est la dernière chance de sauver les civils assiégés. On craint pour leur sort.

« Où sont les droits de l’homme ? Où est l’humanité ? Où est la communauté internationale ? », demande Brita Haji Hassan. Pour lui, il n’y a plus de droit international, seulement la loi de la jungle, seulement le droit du plus fort. Il n’a plus aucune confiance dans la communauté internationale[4], considère que les responsables européens sont faibles, incapables de taper du poing sur la table. En effet, pour toute démarche internationale, on commence par demander l’avis de l’assassin. C’est une honte.

Il en appelle ainsi à l’humanité tout entière : « Sauvez les enfants ! Sauvez les civils ! Bachar, Poutine, Khamenei, assassins ! Vive la lutte du peuple syrien ! » Chacun a un rôle à jouer en faveur de l’arrêt du massacre, pour faire pression sur la communauté internationale contre les crimes contre l’humanité. Il reste convaincu que la liberté va vaincre contre la terreur d’Etat. Il souligne que, dans ces conditions, se mobiliser est la moindre des choses. Il était écouté par une trentaine de personnes ce soir-là.

Jonathan Chalier

Informations sur la manifestation de jeudi ici.

[1] Je remercie Véronique Nahoum-Grappe d’avoir signalé cette manifestation à la rédaction en écrivant : « Les manifestations désespérées ne doivent pas nous désespérer de faire des manifestations, cet unique moyen de dire quelque chose quand on ne peut rien faire, cet unique moyen de dire aux personnes qui sont dans le cercle de l'enfer que nous savons ce qui se passe. »

[2] Ce dernier a réclamé une réunion exceptionnelle du Conseil de sécurité de l’Onu, dont la Russie est un membre permanent et où elle dispose d’un droit de veto.

[3] Brita Haji Hassan témoignait de l’utilisation de petits potagers urbains – insuffisants – pour survivre. Voir Hala Kodmani, « A Alep, “tous les habitants se sont mis à l’agriculture” », Libération du 1er novembre 2016.

[4] Voir aussi son intervention sur franceinfo.fr le 30 novembre 2016.