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13 décembre 2016


Frédéric Keck

Sully : Clint Eastwood prépare l’Amérique aux catastrophes, mais sans les oiseaux


Le dernier film de Clint Eastwood, Sully, raconte l’histoire du pilote de l’Airbus A320 du vol 1549 de la US Airways, Chesley Burnett Sullenberger, qui réussit l’amerrissage de son avion sur l’Hudson le 15 janvier 2009, sauvant ainsi l’intégralité des 155 personnes présentes à bord. Le film prend pour point de départ, non pas le vol qui eut réellement lieu, mais ce qu’il aurait pu advenir si le pilote avait raté son amerrissage le long de la presqu’île de Manhattan : l’avion se serait écrasé dans les tours de New York, rejouant ainsi sept ans et demi après le traumatisme du 11 septembre. Le génie de Clint Eastwood est de montrer avec la rigueur du cinéma que le 15 janvier 2009 a été une version heureuse du 11 septembre. En ce sens, ce film est cathartique : il permet à l’Amérique de se réconcilier avec elle-même et de se remettre au travail.  

Le film enchaîne en effet avec un événement peu connu de la séquence racontée par les médias sur le sauvetage miraculeux de 155 vies américaines. Immédiatement après avoir posé avec succès son avion sur l’Hudson, Chesley Burnett Sullenberger dut répondre à une commission d’enquête du Conseil national de la sécurité des transports sur les raisons pour lesquelles il n’a pas atterri en urgence sur les aéroports les plus proches à La Guardia ou Teterboro. « Sully » déroule alors sa version de l’événement : il y a eu une collision avec des oiseaux (bird strike) immédiatement après le décollage, les deux réacteurs ne répondaient plus, il n’avait pas le temps d’atterrir et a donc pris le pilotage manuel pour amerrir sur l’Hudson.

Tout le suspense du film vient de ce que cette version rapidement propagée par les médias est contredite par la commission d’enquête. Les simulations effectuées sur ordinateur à partir des données de positionnement de l’avion au moment de la collision avec des oiseaux montrent que l’avion avait le temps de se poser dans les aéroports voisins. En outre, un des moteurs continuait à envoyer des signaux de fonctionnement, ce qui aurait dû conduire le pilote à tenter de le relancer. L’amerrissage miraculeux apparaît donc à travers les questions insidieuses de la commission d’enquête comme une prise de risque inutile à la fois pour l’avion, pour ses passagers et pour les habitants de New York.

Le film joue sur les basculements qu’une telle information ne peut manquer de susciter. Un pilote héroïque sauvant ses passagers d’une collision avec des oiseaux pourrait-il être aussi dangereux qu’un terroriste précipitant son avion sur les tours d’une ville ? Le doute envahit Sully lui-même alors que la commission d’enquête lui pose des questions sur sa santé et sa vie familiale. Clint Eastwood montre que son héros dort mal, se réveille au milieu de la nuit pour courir dans la ville et boire un whisky, peine à rassurer son épouse qui craint de ne pas pouvoir rembourser leur maison si la carrière du pilote s’achève sur une faute professionnelle. Âgé de 59 ans, à l’approche d’une retraite bien méritée, le pilote réalise que les 208 secondes du 15 janvier 2009, pendant lesquelles il a décidé de se poser sur l’Hudson, pourraient annuler quarante ans de carrière dans l’aviation.

La force du film est de montrer comment Sully reprend progressivement confiance en mémorisant toutes les scènes de pilotage où il a évité le danger avec succès grâce à un travail d’équipe. On retrouve alors un des motifs centraux dans le cinéma de Clint Eastwood : les héros se construisent à force de ténacité et d’expérience, indépendamment de la rumeur médiatique dont ils font l’objet. Le calme et la simplicité de Sully contrastent en effet avec l’empressement et l’emphase des journalistes – notamment des femmes – qui l’interrogent sur ce que cela fait de sauver 155 personnes. « Je n’ai fait que mon travail », répond Sully. Mais son travail n’est pas un travail ordinaire : c’est une technique qui se transmet par voie masculine de maître à disciple, et qui consiste à dompter la machine volante construite par les hommes.

Le film se conclut en effet par l’audition publique de la commission d’enquête sur le « crash » du 15 janvier 2009. Devant un parterre de journalistes et d’acteurs du monde de l’aviation, la commission présente les simulations montrant que l’atterrissage sur les aéroports de proximité était possible. On voit des « simulateurs » refaire la séquence du 15 janvier 2009 comme s’ils étaient dans le cockpit de l’avion : après la collision avec les oiseaux, ils se posent avec succès à La Guardia ou à Teterboro. Sully montre cependant que ces simulations ne prennent pas en compte « le facteur humain », c’est-à-dire les 35 secondes pendant lesquelles le pilote a analysé l’ensemble de la situation et décidé de se poser sur l’Hudson. De fait, les simulateurs sont de parfaits novices : ils n’ont jamais conduit d’avion et se contentent de suivre docilement les instructions du pilotage automatique. Le film joue ainsi avec succès l’homme contre la machine, l’intuition contre l’expertise, la situation réelle contre la simulation virtuelle. 

Ce « facteur humain » retourne en effet la commission d’enquête. L’audition des enregistrements des boîtes noires montre que le pilote est resté parfaitement calme et a donné à son co-pilote les instructions nécessaires à un amerrissage réussi. Les larmes aux yeux, sûrs de leur succès, les deux pilotes se retirent quelques minutes pour se confier à quel point ils sont fiers d’avoir fait cette opération ensemble. Lorsqu’ils reviennent dans la salle, le visage de la commission d’enquête a changé. Ils ne voient plus Sully comme un terroriste potentiel, mais comme un véritable héros. C’est la première fois, disent-ils pour le féliciter, que nous enquêtons sur un crash en présence du pilote. Sully apparaît ainsi comme un survivant, au sens où il a survécu à la fois aux menaces de la commission d’enquête et aux crashs que celle-ci n’étudie qu’à partir de chiffres enregistrés par des machines.

Mais le film ne serait pas lui-même une telle réussite s’il se contentait de jouer sur ces ficelles du héros contre l’institution. Sa force est de montrer tous les acteurs qui ont participé à ce drame pour en faire un véritable récit de la grandeur de l’Amérique. Les hôtesses de l’air sont admirables de maîtrise lorsqu’elles enjoignent les passagers de se mettre en position Brace pour le crash, ou lorsqu’elles vérifient qu’aucun passager ne reste dans l’avion inondé avant de le quitter à leur tour. La police de New York réagit avec une extrême rapidité pour envoyer des secoureurs et éviter que les passagers ne meurent dans les eaux glacées de l’Hudson. Un des personnages les plus émouvants est le jeune contrôleur aérien qui conseille à Sully depuis la tour de contrôle d’atterrir à La Guardia, et qui, entendant la décision calme prise par le pilote d’amerrir sur l’Hudson, fond en larmes en pensant au nombre de morts que cette décision va entraîner. Le conseiller psychologique qui l’écoute – c’est la procédure – lui apprendra à la fin du film que tous les passagers ont survécu. Le travail d’équipe n’est pas seulement une initiation entre des pilotes masculins : c’est ce qui peut réunir l’Amérique de tous les genres et de toutes les origines ethniques.

Une telle volonté de prendre ainsi tous les points de vue sur l’événement pour en faire un récit de réconciliation laisse cependant de côté une perspective : celle des oiseaux eux-mêmes qui sont entrés en collision avec l’avion. On ne les voit que du point de vue des pilotes qui hurlent « Birds ! » lorsqu’une nuée de ce qu’on devine être des oies bernaches entre dans leur champ visuel. A aucun moment, la raison pour laquelle ce nuage d’oiseaux se trouvait dans la trajectoire de décollage n’est évoquée – alors que la prévention du risque de collision avec les oiseaux fait partie des investissements nécessaires pour un aéroport, nécessitant la collaboration avec des ornithologues qui cartographient les mouvements aviaires. Lorsque la commission d’enquête révèle à la fin du film que le deuxième moteur a bien été mis hors de fonctionnement par la collision, il n’est pas fait mention de l’analyse des restes de plumes d’oiseaux par des spécialistes faisant pour les « bird strikes » un travail analogue à celui d’un médecin légiste. Sans doute le cinéma de Clint Eastwood n’a-t-il pas les moyens techniques de filmer la collision du point de vue des oiseaux, à la façon dont le fait le dessin animé Angry Birds, mais ces informations auraient permis de montrer véritablement de montrer tous les acteurs impliqués dans le drame, en particulier ceux qui s’occupent des oiseaux en tant qu’ils sont affectés par les mêmes catastrophes que les humains.

Une telle absence est révélatrice de la façon dont les catastrophes sont traitées dans le cinéma nationaliste américain. Chaque catastrophe est l’occasion pour le corps social de se réconcilier dans la compassion en excluant certaines victimes qui en subissent les dégâts collatéraux. Le précédent film de Clint Eastwood, American Sniper (2014), mettait déjà très mal à l’aise par la façon dont il représentait la population irakienne comme un ensemble de mouvements animaux, que le héros, un tireur isolé en embuscade, devait apprendre à percevoir pour sauver les soldats américains et espérer revenir à la maison. Les oies bernaches du Canada apparaissent également dans Sully comme un ensemble de mouvements parasites dans l’œil aguerri du pilote d’avion.

L’analogie entre les oies bernaches broyées dans le vol 1549 de la US Airways et les Irakiens détruits par des tirs de sniper n’est pas superficielle, car le 15 janvier 2009 a bien été vécu comme une rédemption pour l’ensemble des catastrophes imaginées par le cinéma américain. Il répète en effet, de façon heureuse, non seulement l’attaque des tours du World Trade Center par des terroristes d’Al-Qaida, mais aussi les maladies infectieuses qui émergent à New York par le contact avec des oiseaux, comme le virus H5N1 de grippe aviaire (attendu en 2005 en provenance d’Asie) ou le virus Westnile (arrivé du Moyen-Orient dans le zoo du Bronx en 1999, et depuis répandu sur tout le continent américain). On ne peut également manquer d’y voir une répétition de naufrage du Titanic lorsque le capitaine Sully reste le dernier dans le fuselage de l’avion qui menace de couler.

S’il est encore difficile de filmer le 11 septembre 2001 du point de vue des terroristes ou le 15 janvier 2009 du point de vue des oiseaux, serait-il concevable de refaire Titanic (1997), le plus grand succès du cinéma américain réalisé par James Cameron, du point de vue des icebergs qui ont à la fois causé et subi le naufrage du paquebot entre l’Europe et les Etats-Unis ? A l’heure où le réchauffement climatique est nié par le président-élu des Etats-Unis, soutenu par Clint Eastwood, un tel défi rendrait l’Amérique véritablement grande.

Le cinéma américain, par l’imaginaire qu’il déploie avec des capacités techniques inégalées, impose au reste du monde des façons de se préparer aux catastrophes à venir. Il serait temps qu’il intègre les non-humains dans cet imaginaire, car ils sont affectés autant que les humains par ces catastrophes, et pour peu qu’on perçoive les signaux qu’ils nous envoient à travers les humains qui travaillent avec eux, ils peuvent nous aider à en limiter les dégâts. Un tel imaginaire produirait alors un monde réellement réconcilié avec l’ensemble des acteurs qui le composent.

Frédéric Keck