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09 février 2017


Michel Balinski

Un débat politique biaisé


Quelles sont les opinions véritables de l’électorat français ? Comment sont-elles  mesurées et analysées ? Sont-elles – comme certains le disent – imprévisibles ? Sondages et médias manipulent-ils l’opinion publique ? Sommes nous victimes d’une intoxication « sondagière » ? En cette saison présidentielle, les controverses abondent.

Une pratique courante provoque ces controverses, fausse le débat, et embrouille les analyses. Pourtant, il est facile d’obtenir une vue claire de l’opinion publique.

 

Sondages et modes de scrutin

Raisonnons. Un sondage politique cherche à prévoir comment l’électorat votera. Il n’est, en conséquence, qu’une simulation d’une élection à laquelle participe un échantillon aléatoire d’électeurs représentatifs de l’électorat. Il n’y a aucune différence entre un tel sondage et une élection (sauf que le premier implique peu de participants alors que le second est ouvert à tous les citoyens inscrits).

Comment alors faut-il conduire un sondage ? Bien naturellement, avec le mode de scrutin qui sera utilisé le jour de l’élection, donc le scrutin majoritaire – à un tour aux États-Unis, à deux tours en France. Les analyses si souvent biaisées des sondeurs, politologues, commentateurs et journalistes émanent de ce postulat.

Un mode de scrutin est un mécanisme inventé pour mesurer l’intensité du soutien de l’électorat à chaque candidat en lice, les classer et ainsi élire celle ou celui qui arrive en tête du classement. Or le scrutin majoritaire à un ou à deux tours mesure mal la volonté de l’électorat, parfois très mal. C’est un mauvais mode de scrutin qui ne reflète pas la réalité du soutien dont bénéficient les candidats. Les mesures du scrutin majoritaire – en pourcentages de voix obtenus – laissent penser que les candidats avec les pourcentages les plus élevés sont les préférés de l’électorat. C’est pourtant inexact, et trop souvent, ils ne le sont pas.

 

Les failles du scrutin majoritaire

L’habitude qu’on a du scrutin majoritaire, après plus de deux siècles d’utilisation formelle en France et aux USA, lui donne l’apparence d’être légitime et juste, mais il est facile de voir d’où viennent ses insuffisances. L’électeur ou le sondé choisit un seul nom parmi plusieurs (jusqu’à 16). Mais comment choisir ce nom : le candidat préféré de l’électeur, un candidat extrême pour protester, ou bien un autre pour voter « utile » ?

Comme l’avait dit le grand journaliste américain du 20e siècle Walter Lippmann :

« Dans les faits, une élection c’est quoi ? Nous l’appelons une expression de la volonté populaire. Est-ce vrai ? Nous entrons dans un isoloir et mettons une croix sur un morceau de papier pour un sur deux ou peut-être trois ou quatre noms. Avons-nous exprimé nos pensées … ? Vraisemblablement nos opinions sur ceci ou cela comportent beaucoup de « mais », de « si » et de  « ou ». Sans doute la croix sur un morceau de papier ne les exprime pas … Dire qu’un vote est une expression de ce que nous avons en tête est une fiction vide. »

Le scrutin majoritaire ne donne pas à l’électeur les moyens d’exprimer son opinion. Or, l’histoire récente montre que la mesure du rejet d’un candidat est parfois aussi importante que la mesure de son soutien.

 

Les élections de 2000, 2002 et 2007, en France et États-Unis

Le 21 avril 2002, les voix de la gauche s’étant éparpillées entre plusieurs candidats, Lionel Jospin fut éliminé au premier tour et Jean-Marie Le Pen projeté au second tour. Pourtant, Le Pen n’avait pas la moindre chance d’être élu. Et plus encore, les sondages montraient (en simulant des face-à-face) ce que le premier tour ne pouvait pas : une majorité préférait Jospin à Jacques Chirac.

En 2007, les mêmes causes ont conduit aux mêmes effets : le candidat clairement préféré par une majorité à tous les autres candidats – François Bayrou – fut éliminé au premier tour.

En 2000, le candidat préféré par la majorité était Al Gore, mais George W. Bush remporta l’élection.

Une marge minuscule en Floride, de 537 voix, lui a donné les 25 grands-électeurs nécessaire à son élection. La quasi totalité des 100 000 supporters du troisième candidat en Floride, Ralph Nader – qui n’avait pas la moindre chance d’être élu – préférait Gore à Bush, mais le scrutin majoritaire ne lui permit pas de l’exprimer.

Imaginez seulement ! Al Gore élu plutôt que George W. Bush en 2000 ; Jospin et non Chirac en 2002 ; Bayrou devant Sarkozy en 2007. Où en seraient la France, les États-Unis, et le monde aujourd’hui ?

 

2012 et 2016 : quels sondages en France ?

Poursuivons le raisonnement. Les défauts du scrutin majoritaire dans les élections se retrouvent, tout naturellement, dans les résultats des sondages. Plus grave encore, ces derniers ont un impact déterminant sur les médias, commentateurs et politologues : tous se focalisent sur les candidats en tête du classement au scrutin majoritaire dans les sondages. Cela affecte l’opinion publique et peut dévier les choix des électeurs.

Ainsi, jusqu’à la fin 2016, le débat politique s’est concentré sur trois personnalités, François Hollande, Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy. Or un sondage a révélé que 63% ne souhaitaient « en aucun cas » voir Le Pen élue, 66% « en aucun cas » voir Sarkozy élu, et 73% « en aucun cas » voir Hollande réélu. Pourquoi alors imposer au public toujours plus de reportages sur ces trois candidats ? Depuis, on le sait, deux ont été éliminés. De même, à la primaire de la droite et du centre en 2016, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy monopolisaient l’attention des médias car les sondages les plaçaient en tête. François Fillon, condamné à un rôle secondaire par les sondages, a été ignoré par beaucoup souhaitant voter « utile ». La prise de conscience tardive qu’il pouvait survivre au premier tour a tout changé.

L’élection présidentielle de 2012 est un autre exemple des erreurs inhérentes aux sondages basés sur le scrutin majoritaire. Trois candidats caracolaient en tête des sondages et – comme prédit – ils devancèrent les autres au premier tour, François Hollande avec 28,6% des voix, Nicolas Sarkozy 27,3%, et Marine Le Pen 17,9%. Mais Le Pen n’avait absolument aucune chance d’être élue : pourquoi alors tant d’articles, d’analyses, de débats autour d’elle et de ses idées ? Même constat dix ans plus tôt : pourquoi prêter l’oreille à son père Jean-Marie Le Pen quand au moins 80% de l’électorat lui était farouchement opposé!

 

2016 : les primaires et l’élection présidentielle aux États-Unis

Le même phénomène s’est produit lors des présidentielles aux États-Unis en 2016, à deux reprises. Premièrement, Donald Trump et Hillary Clinton ont dominé les primaires conduites avec le scrutin majoritaires, tandis que des mesures bien plus fines démontrent que l’électorat avait préféré d’autres candidats. Et Trump fut élu le 8 novembre alors que la majorité aurait préféré Clinton.

Comment justifier ces affirmations ? Certes, Clinton obtint 65 845 000 de voix populaires et Trump seulement 62 980 000 – une différence de presque 3 millions – mais oublions cet aspect pour analyser l’effet nocif du mode de scrutin.

Au cours de l’année 2016, le très respecté Pew Research Center a conduit auprès de plus de deux mille inscrits quatre sondages, chacun comportant une centaine de questions. Parmi ces questions se trouvait la suivante : « Quel type de président ferait selon vous chacun des candidats : Grand, Bon, Moyen, Médiocre, ou Mauvais ? » Les réponses fin octobre, peu de temps avant le jour de l’élection, furent (ici ajustées à la marge pour que leurs sommes soient 100%) :

 

 

         
           
           

Ces deux candidats sont donc mal considérés : 45% trouvent Clinton Médiocre ou pire, et pour Trump ce chiffre monte à un total de 57%. Ces décomptes laissent peu de doutes sur le fait que l’électorat évaluait Clinton au-dessus de Trump. Mais comment démontrer cette observation ?

La majorité pense que Clinton ferait un président Moyen ; c’est à dire, une majorité voterait pour lui accorder Moyen contre toute autre mention.  Car un total de 55% pense qu’elle serait au moins Moyen (8%+27%+20%), et 65% qu’elle serait au plus Moyen (20%+11%+34%). Pour calculer il suffit de commencer par la mention la plus élevée en additionnant les pourcentages jusqu’à l’obtention d’une majorité, et de faire de même en commençant par la mention la moins élevée. Ces deux majorités seront toujours atteintes à la même mention, appelée la « mention-majoritaire » du candidat. La mention-majoritaire de Trump n’est que Médiocre, car 54% le voit au moins Médiocre (9%+18%+16%+11%) et 57% au plus Médiocre (11%+46%) : preuve que l’électorat évaluait Clinton bien au dessus de Trump.

Pew Research ignorait que cette question sert à définir un nouveau mode de scrutin récemment conçu et développé en France, le jugement majoritaire, où l’électeur exprime son opinion sur tous les candidats en leur attribuant des mentions. L’idée du jugement majoritaire est simple : au lieu du scrutin majoritaire où les candidats sont classés selon leur pourcentage de voix, le jugement majoritaire les classe selon leur mention-majoritaire. Si deux candidats obtiennent la même, ils sont départagés en fonction des pourcentages d’électeurs pour des mentions meilleures ou pires que la mention-majoritaire.

Cette même question fut posée par Pew en janvier, mars, août, et octobre 2016. Dans chaque cas la majorité de l’électorat évalua Clinton Moyen et Trump Médiocre. Le fait que leurs pourcentages de mentions dans les quatre sondages aient été remarquablement semblables malgré les multiples soubresauts de la campagne – emails, sexisme, racisme, murs, le FBI, conférences secrètes, mensonges, prison – suggère que l’opinion publique est restée stable en faveur de Clinton toute l’année.

 

Un résultat biaisé à l’élection nationale entre deux candidats

Quoi qu’il en soit,  Trump a gagné le 8 novembre 2016. Pourquoi ? Le scrutin majoritaire pratiqué dans chaque état a empêché les électeurs de s’exprimer. Exaspérés, les électeurs ont voulu à tout prix montrer leur rejet du système et des politiciens. Avec le scrutin majoritaire il n’y avait qu’une façon de le faire : voter pour Trump. Dans plusieurs états le vote a donné de très courtes majorités à Trump mais, selon le système électoral américain du « winner takes all », toutes les voix de grands électeurs : en Floride une marge de 1,2% pour 29 voix, dans le Michigan 0,2% pour 16 voix, dans le Wisconsin 0,8% pour 10 voix, et en Pennsylvanie 0,7% pour 20 voix.

Si l’opinion dans ces états était (à peu près) celle du sondage de Pew Research de fin octobre, il est possible que 20% de l’électorat ait évalué Clinton et Trump Mauvais, 18% Clinton Bon et Trump Mauvais, 8% Clinton Grand et Trump Mauvais, et ainsi de suite comme dans le tableau ci-dessous :

                   
                 
                   
       

 

Ici Clinton a 8% de Grand, 27% (18%+9%) de Bon, 20% (2%+18%) de Moyen, 11% de Médiocre, et 34% (20%+5%+9%) de Mauvais : exactement les pourcentages de mentions du sondage Pew Research. Et idem pour Trump. Donc, comme il a été démontré précédemment, la majorité évaluait Clinton nettement au-dessus de Trump.

Mais que dit le scrutin majoritaire dans ce cas ? Beaucoup, 20% des électeurs ne les différencient pas et les évaluent Mauvais ; 37% (18%+8%+2%+ 9%) évaluent Clinton au dessus de Trump, donc voteraient pour Clinton ; les autres, 43% (5%+11%+18%+9%) évaluent Trump au dessus de Clinton, donc voteraient pour Trump. Ce mode de scrutin conduit donc à élire Trump avec une marge confortable de 6%.  Ainsi le scrutin majoritaire peut se tromper même dans une élection avec seulement deux candidats.

Vraisemblablement il y a eu aussi des erreurs dans les primaires. En mars 2016 cinq candidats des deux partis étaient encore en lice : les Démocrates Clinton et Sanders, et les Républicains, Cruz, Kasich, et Trump. Le sondage de Pew Research de cette période montrait que la majorité évaluait les quatre premiers Moyen, le dernier Médiocre. Le jugement majoritaire les classait  dans l’ordre : 1° Kasich, 2° Sanders, 3° Cruz, 4° Clinton, 5° Trump. En d’autres termes le scrutin majoritaire des primaires a donné aux Américains à choisir entre les deux candidats évalués le plus défavorablement.

 

Comment faire ?

Ces phénomènes, constatés en France et aux Etats-Unis, mettent en évidence le mauvais fonctionnement de nos modes de scrutin,  et par conséquent le biais des sondages et des analyses politiques qui en découlent.

Il faudrait oublier le scrutin majoritaire, adopter le jugement majoritaire et faire ainsi confiance aux électeurs en leur donnant le moyen de s’exprimer sur tous les candidats. Changer de mode de scrutin est malgré tout une vaste entreprise, qui demande explication, compréhension, expérimentation, et acceptation, donc un débat national et du temps.

Il est facile, en revanche, de faire dès à présent des sondages fondés sur le jugement majoritaire, sur le modèle de ce que proposait le Pew Research Center. Ces derniers donneraient une vision infiniment plus précise de l’état de l’opinion, ils orienteraient le débat sur les préoccupations véritables des Français, et concentreraient l’attention des médias sur les candidats réellement préférés par l’électorat.