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05 mai 2017


Véronique Nahoum-Grappe

Aux abstentionnistes de gauche : le point de vue de l’ethnologie politique


Il y a une forme de raisonnement qui a prouvé historiquement sa séduction politique auprès de ceux-là mêmes qui sont convaincus, en toute conscience, qu’ils sont la vraie gauche radicale et « non-soumise ». Celui qui consiste à repérer, derrière l’ennemi historique trop évident —l’extrême droite— le véritable ennemi masqué de fond, le système global d’oppression économique et sociale situé au cœur du monde occidental. Avant la deuxième guerre mondiale, son cœur systémique était imaginé comme battant surtout en Angleterre, irriguant tout le monde occidental, avant de se déplacer après cette guerre dans le grand corps des États-Unis et de devenir l’épicentre de l’impérialisme américain ultralibéral. On assiste actuellement à une troisième topique : délocalisé sur la planète entière, il la dévore sous la forme d’une financiarisation transnationale sans frein. Actuellement, la pensée de gauche radicale dénonce le pouvoir délirant des « banques », de « la finance » qui plane et traverse de façon dérégulée tous les  pouvoirs politiques nationaux, et dévore les biens communs et les destins collectifs... Au regard du nombre de lecteurs des traités économiques pointus qui en font démonstration, celui du nombre de citoyens convaincus de l’immense menace que constitue la financiarisation débridée du marché mondial est intéressante. Elle est aussi devenue conviction d’époque, de l’extrême droite à l’extrême gauche, en passant par l’écologie politique dont l’auteur de ces lignes se sent la plus proche.

Cet ennemi global n’est pas incarné par une figure personnifiée d’un tyran global auquel on pourrait imaginer de couper la tête. Il est fait de politiques réelles, sortes de pantins manipulés par ce système. C’est alors que se produit ce mécanisme de la pensée qui tend à poser comme « pires ennemis », parce qu’avançant masqués, les formes politiques des sociaux-démocrates de gauche.  Plus ou moins « socialistes » et toujours réformistes, ils ne peuvent que collaborer de fait, une fois au pouvoir, quoiqu’ils fassent. Se construit alors une haine particulièrement virulente contre ces faux frères hypocrites et vendus, contre la social-démocratie réformiste, soi-disant « droits de l’hommiste » moralisatrice, dont il faut démasquer la perversité hypocrite. Bien sûr, tout dépend du contexte historique; mais parfois cette haine peut être tordue dans un sens calamiteux. Un exemple : il fallait faire digérer le pacte germano-soviétique aux juifs communistes européens, le Pacte Molotov-Ribbentrop (23 Août 1939-22 juin 1941), alliance tactique avec Hitler. Il suffisait de  poser que, derrière le symptôme purulent de l’hitlérisme, c’était le virus du capitalisme anglo-saxon qui était à l’œuvre, et constituait donc le véritable ennemi mondial destructeur. Il fallait alors se battre en priorité contre lui. Sans l’offre que constitue cette « ligne » argumentaire, le consentement de la majorité des militants communistes sincères aurait été pratiquement impossible. La nouvelle ligne politique construite s’offre alors comme l’unique planche de salut intime pour s’approprier en toute bonne conscience la défense de positions impossibles à soutenir sans elle. 

Ce raisonnement semble s’appuyer sur les fondamentaux de la gauche dure, à savoir la critique radicale d’un système économique et financier global destructeur des couches populaires dominées. Il permet l’exaltante  posture  du dévoilement : « Ah ! Ah ! à moi, on ne me la fait pas ! Je ne  marche pas dans votre combine ! ». Une posture qui semble démontrer à la fois la clairvoyance théorique et la pureté idéologique de la conscience « insoumise ». C’est aujourd’hui ce même mécanisme de la pensée des électeurs de la gauche radicale qui rend possible le refus de voter clairement contre le Front national. Il permet de faire basculer à fronts renversés la charge de la négativité évidente d’un danger politique —l’extrême droite— vers un objet tiers devenu d’autant plus redoutable qu’il avance masqué au bal des faux culs : la social-démocratie réformiste. Le rejet trop « naturel » de l’extrême droite qu’une conscience de gauche assume comme un de ses fondamentaux, finit par perdre sa force sémiologique de fond, à cause de l’ennui de surface que produit son vieux cliché sans cesse convoqué dans les slogans « A bas le fascisme !», et frénétiquement convoqué même grotesquement comme dans le fameux « CRS/SS ». Comme Pierre et le Loup, la gauche radicale française a trop hurlé au fascisme pendant la seconde moitié du XXe siècle, jusqu’à ne plus le percevoir quand il pointe son nez maintenant. Cet effet d’usure trouve son point d’acmé à la veille des élections française de 2017, pour toute une génération d’insoumis qui découvre la jubilation de la posture du « ni Marine Le Pen : dictature politique !, ni Emmanuel Macron : dictature de la finance !». Cette version contemporaine du raisonnement de l’équivalence symbolique renvoie dos à dos les régimes  politiques de type « démocratie libérale » et ceux où l’arbitraire va de pair avec des idéologies qui rendent pensables puis légales la répression, les tortures et assassinats extrajudiciaires des opposants, puis de groupes entiers stigmatisés de façons délirantes (religieuse raciale sexiste etc.…)

Quel historien pourrait décrire la part de sang lors des guerres du milieu du XXe siècle, qui revient exactement à seulement trois phrases devenues hurlante conviction ? Leur puissance de faux et de brouillage dont toutes les propagandes totalitaires staliniennes ont abusé avec succès  ont conduit à l’extermination sanglante des opposants socialistes réformistes, comme à celle de toutes les formations anarchistes et libertaires sous couvert de lutte contre l’impérialisme oligarque « bourgeois », dernier qualificatif tombé en désuétude.

On peut comprendre en ce premier tiers du XXIe siècle que la jeunesse de gauche radicale ait oublié les fascismes et les  totalitarismes du XXe siècle. Qu’elle préfère en toute bonne conscience l’élégante posture du vote ni-ni, qui allie le confort de la défausse les mains bien lavées, de l’intéressante posture de pureté, à l’élégance du cynisme en politique : « tous pourris ». Pourtant, l’histoire de la mortalité de masse au XXe siècle oblige à poser comme cruciales certaines distinctions. Par exemple, entre Hitler et Mussolini, la différence est cruciale pour la survie des juifs qui ont mieux survécu en Italie. La différence n’est pas abstraite, elle est un immense bloc d’abime. Ce génocide des nazis, a été pensé, programmé et mis en œuvre en Allemagne d’abord, même si tout autour, bien sûr, le cercle des collaborateurs sous la botte s’élargit et que l’Italie a déporté aussi des juifs. Pourtant, du point de vue de la vie réelle des gens, il valait mieux être un juif en Italie qu’en Allemagne ces années là. Enoncer cette différence ne revient pas à justifier les crimes du fascisme italien. C’est de ce  point de vue de la vie des gens qu’un régime d’extrême droite n’a rien à voir avec un état tant soi peu républicain voire « socialiste » banal. Cela n’empêche que ce dernier doit sans cesse être contrecarré par tous les contre-pouvoirs possibles, dans leur lutte à tous les niveaux contre l’injustice basique du social et des mécanismes économiques, politiques et culturels qui la produisent sans cesse même en temps de démocratie.

Il faut penser une ethnologie politique : entre le recul puis la fin toujours progressive de la démocratie (trois ans en moyenne), que promet un parti d’extrême droite enfin au pouvoir,  et un régime politique social-démocrate « républicain » ou « socialiste », le fossé est une césure radicale. Il concerne tous les  niveaux de vie collective, toutes ses échelles de présence dans les institutions comme dans la vie la plus quotidienne. Quand un régime politique est pris en main dans son exécutif par une droite extrême, il a besoin de quelques années —trois ans ? — pour reconfigurer tout le contrat social grâce au remplacement progressif du personnel politique, institutionnel, médiatique à tous les échelons. Mais aussi, dans les semaines mêmes qui suivent son élection, dès le  lendemain imperceptiblement et de façon accrue avec le  temps, il se produit  un changement d’atmosphère net et silencieux, dont la violence latente et invisible marque toute la communication collective. Dans les rues, les cafés, les bus,  dans les queues à la Poste ou ailleurs, dans les aires d’autoroutes, les copropriétés, les rapports dans l’entreprise etc. tout change avec cette majesté nouvelle que l’aura du pouvoir donne à ceux qui se mettent de son côté ne serait-ce que dans la posture. Grâce à cette compétence de l’échange des regards entre parfaits inconnus, entre passants ordinaires, et à l’efficacité de cette communication collective non verbale qui est une des belles énigmes de la sociologie, chacun et tous sentent, que le policier  d’extrême droite a pris du galon dans son groupe au coin de la rue, que le migrant se terre, que le Rom aussi, que le cinglé psychopathe lorgne dorénavant avec insolence, sans savoir exactement pourquoi…

Chacune, chacun sentira dans les neurones de ses tripes que l’impunité des violences racistes, sexistes et antisémites est d’emblée accrue. Le rapprochement des possibilités de violences, même non politiques, sera anticipé et commencera son travail d’avilissement des consciences. Et les agressions augmenteront très vite, sans lien avec la courbe du chômage : seulement à cause de l’effet de majesté et d’intimidation qu’un pouvoir menaçant en place produit. Bien sûr auront lieu  de grandes manifestations en ville, mais elles s’épuiseront dans la durée et l’usure d’une répression qui s’y connaît pour mêler mensonge politique inondant les écrans et violence extrajudiciaire contre les personnes. C’est Poutine le modèle, qui allie le crime, le fonctionnement maffieux des prédateurs économiques liés au pouvoir politique, au travail d’une propagande sophistiquée (qui bénéficie de 70 ans d’expérimentation de construction du faux). Petit à petit, avec une  répression sociale flambante contre les plus vulnérables (migrants, Roms, jeunes des banlieues au teint basané, pauvres appelés « assistés », identités sexuelles, femmes et leurs droits, jeunes artistes novateurs, etc.) et la destruction progressive des contre-pouvoirs issus du terrain social comme des recours institutionnels intermédiaires, nous assisterons à un recul d’ensemble, appelé défense de la civilisation. Il ne pourra tenir qu’avec la construction d’un ennemi collectif de plus en plus présenté comme menaçant et effroyable… Croyez-vous jeunes abstentionnistes que vous allez contrecarrer cela ? 

Irez-vous arrêter avec vos corps les gros camions qui emporteront la nuit les migrants et les Roms de tous âges et sexes vers des camps de « rétention » entourés de barbelés, et gardés par les policiers d’extrême droite valorisés dans leurs carrières ? Irez-vous défendre un à un dans les prisons remplies les jeunes mineurs au faciès délictueux, et aux vies fracassées par les nouvelles  législations ultra-répressives ? Même si les tyrannies du XXIe siècle, avec télévision bling-bling et frénésie sportive, seront différentes de celles du XXe, toutes pratiquent l’assassinat des défenseurs des droits humains, des opposants politiques. Et ensuite, l’assassinat de tous ceux qui seront dénoncés pour des raisons non-politiques de vengeances privées et de prédation maffieuse. La brutalisation croissante de toute la communication collective, même non-politique, est une donnée que l’on retrouve dans tous les espaces sociaux privés de démocratie. Pendant qu’au niveau macroscopique, les décisions d’en haut productrices de désastres écologiques potentiels resteront tractées dans le secret des puissants. 

Quelque chose de central est oublié par les joyeux abstentionnistes qui ne veulent pas se laisser culpabiliser : la puissance d’un pouvoir d’extrême droite. Une fois en place, il entraine par capillarité et mécanismes subtils, mensonges grossiers et séducteurs, l’immense second cercle de la collaboration, chacun à son niveau, à son échelle, et même jusqu'au sein du monde scientifique. Cela prend trois ans. Sous la condition d’une prise de pouvoir, au mieux grâce à des élections démocratiques. Hitler et Mussolini furent élus en toute légalité grâce, entre autres paramètres bien sûr, à l’abstention des gauches radicales. Milosevic, Poutine et maintenant  Erdogan en Turquie ont fait et font ce travail de brutalisation invisible de tout le social que l’ethnologie pourrait décrire. Cela rend plus proches et plausibles les pires violations des droits humains. Comme cela ne veut pas dire que les démocraties en sont exemptes, mais qu’il y a en leur sein des contre-pouvoirs qui permettent de lutter contre ces violations.

Vous les abstentionnistes de gauche radicale, « insoumis » et heureux d’être vous-mêmes, libres de toute culpabilité, vous jouez maintenant votre partie. Mais réfléchissez : votre non-culpabilité, ce nombril heureux, devra se souvenir de votre propre histoire. Pensez aux premières victimes d’un pouvoir d’extrême droite en place, à tous ces groupes frappés de grande vulnérabilité économique, sociale et politique, ceux-là mêmes que vous prétendez défendre de toutes vos forces. Un geste électoral, voter Macron, ne veut pas dire une allégeance à un système, mais une intelligence du réel politique.