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20 décembre 2017


Véronique Nahoum-Grappe

Johnny et les trottoirs du deuil


A l’annonce du décès de Johnny Hallyday, star du rock français depuis plus de cinq décennies, on a vu naître un mouvement spontané, individuel et collectif à la fois, similaire à celui qui a suivi les terribles attentats à Paris de ces dernières années. Sous le coup de l’émotion, de nombreuses personnes sortent de chez elles, comme si le plancher brûlait, même de nuit et malgré le froid hivernal et la distance à parcourir jusqu’à un lieu emblématique de l’événement – une grande place publique, comme à Bruxelles, ou en face de son domicile, pour les franciliens. Toute une foule, dite « populaire » sans constituer « le peuple », terme désuet, se forme : la sociologie nous en dira l’hétérogénéité selon l’âge, le sexe, la classe sociale et l’origine géographique des personnes présentes – avec, sans doute, une surreprésentation des personnes d’origine « modeste ».

Pourquoi ces mouvements de foule imprévus et étonnants ? Pour aller où ? On a le sentiment qu’il y a une urgence tragique à se lever et quitter le cocon privé à la nouvelle de la catastrophe. Mais l’élan immédiat est fauché en plein envol – car la mort, l’éclair de sa hache plantée dans le ventre du temps, pour en trancher avec violence l’avant de l’après.

Que faire quand il n’y a plus rien à faire ? Sous le coup de la nouvelle brutale, il est impossible de rester chez soi. Il faut se mettre en chemin, bouger avant même de penser et rejoindre les autres en un même lieu, évident mais non programmé : là où ila vécu, là où la mort a frappé. Une fois sur le trottoir d’en face, on est debout les uns près des autres, sans scénario écrit d’avance.  Immobiles, graves, on est là, c’est tout. Déposer bougies et fleurs, s’incliner et se redresser, changer de pied, tourner la tête, sont autant de vagues qui viennent doucement agiter le bloc de cette foule non contrainte. Le paysage sonore est lui aussi saisi, entre longues minutes de silence aléatoires et de chants. Rien à voir avec un défilé ou une procession, même si les gestes et les postures de deuil se reconnaissent. La scène s’approche du religieux sans pour autant franchir la frontière. Plus tard, au moment de la messe symphonique, la puissante liturgie catholique se saisira de la douleur et des rythmes corporels – les fidèles battront des mains en rythme. Etre là constitue le premier temps d’une invention collective, une forme de ritualisation profane, la mise en place insensible et non organisée à l’avance d’un rythme collectif de l’action et de l’inaction.

Le chanteur disparu était une figure de la fureur du jeune-vieux rockeur, « né dans la rue », qui a pris « des coups », qui hurle sa solitude, et fait s’enrager sa moto. Bien campé sur les jambes écartées, il hurle pour « allumer le feu » et « aimer » sensuellement le corps de l’autre. Johnny a tout chanté : et l’amour et le temps, et la tendresse, mais sa figure reste celle de la masculinité agonistique, entre douleur et fureur, qui vibre et se secoue aux rythme sexuel des batteries battues comme plâtre.

Pourtant, après la mort, un renversement sémiologique se produit : le « que je t’aime » torride et sensuel à l’origine, devient un cri d’amour au-delà de la mort, investi d’une poignante spiritualité affective par les rockeurs âgés, tatoués, en santiags et cuir, sanglotant sur le pavé. Sur ce trottoir de deuil, le « que je t’aime » a perdu tout son poids de « cheval mort », toute sa fureur de guerre sexuelle, pour se muer en une offrande poignante au disparu. Les chants collectifs, entonnés dans la rue, sont encore imprégnés de la densité érotique ancienne, mais résonnent désormais comme nettoyés de toute agressivité, de toute violence.

Par exemple, le geste qui accompagne la chanson Gabrielle au moment du couplet « mourir d’amour enchaîné » – les poings levés et croisés comme prisonniers d’une chaîne, qui signait en concert l’étrange et légitime revendication virile de ne plus vouloir « mourir d’amour » sous les cris et dans le lit d’une furie sexuelle, la fameuse Gabrielle –, ce signe d’une étrange croix, avec bracelets de cuir cloutés et grosses bagues à tête de mort pour les motards, dessine alors des sens discordants et mêlés : la fin d’un temps, le consentement poignant et hurlant à un lien d’appartenance et de fidélité au mort, l’offrande d’un souvenir métamorphosé.

« Aime-moi plus fort, donne-moi ton corps », chantait Johnny. Quelques heures après sa mort, la ritualisation collective de la douleur a enlevé la violence de son image, tout en restant fidèle à son style. Oui, à ce moment-là, ils l’aiment encore plus fort.

Véronique Nahoum-Grappe