Journal d'une transition politique


17 mai 2017
Jacques-Yves Bellay

La politique par défaut

Depuis l’élection du nouveau président de la République, nous n’avons cessé d’entendre la formule : « J’ai voté Macron par défaut. » Les déçus de la droite souhaitent ainsi se dédouaner de leur choix, les insoumis n’ont de voix dès qu’il faut prononcer le mot « Macron », la gauche bégaie et ferme la bouche à qui murmure qu’en réalité, Emmanuel Macron fera ce qu’elle a été dans l’incapacité de faire. Pourquoi est-on incapable de parler positivement dans ce pays ? Pourquoi, au lieu de faire barrage à Marine Le Pen, n’atteste-t-on pas que le bulletin de vote signifiant un amour de la liberté, une vision de l’esprit européen, l’émancipation des individus au détriment d’un appel au peuple dont on connaît les dérives historiques ? 

Le désarroi et la souffrance de nombre de gens rendent aujourd’hui tout espoir impossible, sauf à se jeter dans les bras des populismes. Trente années d’échec politique créent un pessimisme généralisé d’autant plus prégnant que la France est un pays de râleurs, qui ne sait réformer qu’à coups de révolutions dont on oublie volontiers les victimes.

C’est aussi un pays où on est individuellement heureux et collectivement en déroute. A force de se désengager des corps intermédiaires pour se projeter dans des espérances où, entre le leader maximo et moi, il n’y a qu’un peuple aux allures insurrectionnelles, on oublie que toute vraie démocratie est représentative et que, au-delà des coups de gueule, la question est renvoyée à chacun : « En quoi est-ce que je participe à l’élaboration de la vie en commun ? »

La campagne qui vient de se dérouler a passé sous silence toutes les initiatives qui, au ras du sol, tentent de refaire du corps social. L’accueil des migrants dans les villages, les solidarités écologiques, les associations qui luttent contre la pauvreté, rien n’a transparu dans les discours des candidats si ce n’est quelques poncifs de campagne. A cet égard, l’appel de Nicolas Hulot et de quatre-vingt Ong appelant à se soucier des inégalités n’a été relayé que par une minorité de médias, et aucun candidat ne l’a évoqué publiquement.

On vote par défaut. Nos atavismes de républicains centralisateurs produisent d’incessants appels à la grève, à des manifestations dont on voit qu’elles sont aujourd’hui un merveilleux terrain de jeux pour les casseurs en tous genres, alors que la négociation n’est qu’une confrontation de postures.

Quand le travail social voit partout ses crédits diminués, les associations environnementales obligées de licencier car nombre de régions les jugent inutiles, quand les mairies manient les budgets culturels comme des variables d’ajustement, il ne faut pas s’étonner que celles et ceux qui trouvent en ces lieux un autre moyen de participer à la vie citoyenne, ou une participation autre que l’adhésion à un parti ou à un syndicat, soient dégoûtés et votent en se pinçant le nez.

La société civile n’a pas besoin des vieux démons et des promesses incarnés par un populisme relooké. Elle demande surtout à respirer. Elle veut de l’air, et le nouveau pouvoir serait bien inspiré de donner des signes en ce sens. Lorsqu’Edgard Morin ne cesse de réclamer une vision pour demain fondée sur les équilibres écologiques, la lutte contre les empires financiers, un souci de solidarité, il n’appelle pas à voter pour tel marchand de bonheur, mais pour un nouvel humanisme, qui passe par le soutien à ce qui se joue dès à présent dans la société.

Refaire du monde commun, c’est aussi renouer avec la pensée. En lisant les Entretiens d’Emmanuel Mounier, le fondateur de cette revue, on est frappé de voir combien cet homme – dans des temps autrement troublés que les nôtres, pendant l’Occupation notamment – n’a cessé de réfléchir avec d’autres à l’avenir et à une refondation de la vie de l’esprit[1]. Il s’agit moins de faire ce que nous pensons que de « penser ce que nous faisons », pour reprendre les mots de Hannah Arendt[2]. Chacun ne se transformera pas en spécialiste de la philosophie politique, mais s’arrêter un instant sur les avatars de l’Histoire devrait être une exigence au-delà des préoccupations militantes. De l’ultra-libéralisme aux concepts creux de « patriote », de « cosmopolitisme » ou d’un futur monde radieux, la classe politique manie le verbe avec un mépris souverain du travail intellectuel.

Dès lors, « le peuple » dont ils se réclament tous et qui est loin d’être idiot vit par défaut. La rancœur ne produit pas d’horizon. Dans un monde qui tourne de plus en plus vite, on imagine que le sens suivrait le rythme, mais on se trompe. Il faut penser long et, si les gens sont incapables de voter autrement que par refus du pire, la faute en revient à l’incapacité moderne de réfléchir à ce que le pays doit être à échéance de vingt-ans, à quel type d’humanité nous aspirons. La politique demeure l’art d’un moins mal possible en vue d’un futur dont chacun est responsable.

 

[1] Emmanuel Mounier, Entretiens. 1926-1944, Presses universitaires de Rennes, 2017.

[2] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne [1958], trad. par Georges Fradier, préface de Paul Ricœur, Paris, Pocket, 2002.


17 mai 2017
Bertrand Naivin

Emmanuel Macron : la politique à l’ère mobile

Nous vivons une ère de grande mobilité. La preuve en est que l’objet qui concentre toute notre attention au point de provoquer chez certains une réelle addiction est notre… mobile. Sans cesse en mouvement et en déplacement, il nous faut pouvoir en effet être joignable n’importe où, mais aussi emporter avec nous nos images, nos rendez-vous, nos musiques… « Nous », en somme.

Notre humanité semble avoir elle aussi aujourd’hui et plus que jamais la bougeotte. Déjà la modernité avait pu se définir dès le xviie siècle par ce désir de mouvement. C’est ainsi qu’en littérature les Modernes opposèrent aux Anciens leur envie d’innover et de rivaliser avec les grands auteurs, jusqu’alors jugés indépassables, de l’Antiquité. C’est ainsi également qu’en art, la modernité du Caravage fut de quitter l’immobilité auguste des marbres antiques pour sortir dans les rues de Rome peindre les marginaux et les prostituées, avant qu’un Delacroix ou un Géricault choisissent eux aussi d’abandonner l’Histoire des Dieux pour l’histoire des hommes. C’est encore pour s’évader de leur atelier, munis de leur chevalet portatif et de leurs tubes de peinture, que les Impressionnistes prirent le train pour s’en aller peindre la campagne normande. C’est enfin cette même envie de se « dé-ranger » qui poussa les artistes de l’avant-garde européenne à renouveler leur esthétique en partant du côté de l’Afrique (Picasso et Modigliani), du Japon (Monet, Van Gogh) ou encore de la folie (Antonin Artaud, Yves Michaux). Et que dire de la photographie qui permit au xxe siècle au quidam de photographier une diversité folle de paysages et de scènes, profitant d’un siècle où se succédèrent les premiers congés payés et la consommation de loisir de masse qui firent très vite rimer « vacances » avec « voyages ».

Résolument moderne, nous retrouvons cette mobilité jusqu’en politique. Putschs, révolutions, coups d’états, renversements de régime, succession de « républiques » et, aujourd’hui, le renouvellement de nos dirigeants sur un rythme toujours plus soutenu, obsession de la réforme… le temps et la vie politiques sont faits de mouvements incessants, de basculements et de rétablissements, de destructions et de reconstructions, de déplacements et de replacements.

C’est ainsi qu’en France chaque président élu se sait déjà sur le point de partir et que les gouvernements se suivent et (ne) se ressemblent (pas). L’histoire politique a, ce faisant, des allures de partie de tennis où chaque joueur jette les clés de l’Elysée à l’autre qui tourne déjà le dos pour le prochain. La parole y est propulsée d’un camp à un autre au sein de l’hémicycle et chaque majorité y affronte une opposition dont le rôle ne semble que celui de renvoyer à l’envoyeur chacune de ses mesures et de remettre en jeu son projet, dans l’espoir de pouvoir un jour prendre le service de son adversaire. C’est ainsi également que les votes se porteront une fois sur la gauche, une autre fois sur la droite, du moins jusqu’à présent.

En effet, les récentes élections présidentielles ont, semble-t-il, impulsé un autre mouvement : la fin des partis. C’est ainsi que l’on vit se créer non plus des « partis », mais des « mouvements », comme celui des insoumis de Jean-Luc Mélenchon ou celui des marcheurs d’Emmanuel Macron. Le caractère rigide de la culture « partisane » semble ainsi avoir cédé la place à une dynamique plus mobile, plus mouvante, une nouvelle façon de faire de la politique qui échapperait à la lourdeur des logiques d’appareil et à l’enfermement idéologique pour être plus proche du peuple et du réel. C’est ainsi également que les anciens « partis » de gouvernements qui avaient successivement occupé Matignon et l’Elysée depuis plus de cinquante ans ont été, contre toute attente, éliminés au premier tour.

Nous surfons – ou plutôt glissons – d’un site à notre page Facebook ; nous photographions le moindre instant de notre « tech-sistence » avec notre téléphone, pour pouvoir mieux ensuite l’envoyer à des destinataires connus ou inconnus ; nous sommes présents simultanément dans le monde physique et sur Internet, qui nous permet de plus en plus de « mieux » vivre dans le « réel » ; nous préférons les nouvelles séries au film de cinéma et nous sautons d’un « tuto » sur Youtube à un « forum » pour devenir expert de tout et n’importe quoi en quelques minutes. Le vote est lui aussi devenu mobile et n’est plus l’expression d’une appartenance partisane et identitaire. De sorte qu’après avoir voté pour Valéry Giscard d’Estaing ou pour François Mitterrand, les électeurs français votèrent plus récemment contre Jean-Marie Le Pen, puis contre Nicolas Sarkozy. Jusqu’à se trouver, lors de cette toute dernière élection présidentielle, démunis devant une indécision électorale qui atteint cette année des records.

Cette fin des partis, les deux candidats finalistes que furent M. Macron et Mme Le Pen eurent l’intelligence politique de le sentir. La présidente du Front national – dont elle annonça au soir de l’élection du nouveau président sa transformation en une nouvelle « force » politique – fit oublier la mauvaise réputation de ce parti d’extrême droite par son « rassemblement bleu Marine » et tenta de remplacer le « ou de droite ou de gauche », qui fut celui de l’histoire de la Ve République par un « ni de droite ni de gauche », déclinaison 2017 d’une volonté farouche de se démarquer d’un bloc de gouvernement que fut pour elle et son père l’« Umps », avant que l’Ump ne devienne Les Républicains en 2015. L’ancien ministre de l’Économie du président Hollande sut, après un François Bayrou qui eut au moins le mérite de pressentir cette déliquescence du bipartisme à la française, proposer un « et de droite et de gauche » qui, au-delà de la nuance rhétorique, institue l’idée d’un mouvement entre ces deux sensibilités politiques dont l’opposition fit l’histoire de notre pays.

Au déterminisme oppositionnel du bipartisme traditionnel, au nihilisme de l’« antipartisme » d’un Jean-Luc Mélenchon et d’une Marine Le Pen, Emmanuel Macron s’est ainsi démarqué par le dialogisme de ce que l’on pourrait qualifier d’« a-partisme ». Ou le désir d’instaurer un mouvement continu entre les différentes forces politiques qui, à trop se figer dans des postures convenues, ont fini par ne plus atteindre des Français plus que jamais mobiles dans leurs ressentis, dans leurs désirs et dans leurs choix.

Après avoir quitté un parti ancré dans l’histoire de la Ve République pour donner naissance à un « mouvement », après avoir proposé de mettre « En Marche ! » une nouvelle pensée politique mobile caractérisée par le « et-et », Emmanuel Macron semble avoir réussi le pari historique de mettre fin à l’opposition par l’élection de l’alternative. Espérons maintenant que ce qui peut être une richesse – cette diversité politique qui formera son gouvernement – ne se transformera pas en chaos et que la mobilité qu’il appelle de ses vœux puisse demeurer créative et alter-native, engendreuse d’un « autre » complémentaire. De cette réussite semble dépendre la survie de la démocratie face à la tentation extrémiste. Quoi qu’il en soit, la France a choisi la mobilité contre l’arrêt sur soi. De cela, nous pouvons nous en féliciter.


16 mai 2017
Bernard Perret

L’homme et son programme (dissonance cognitive)

Face au phénomène Macron, tout commentateur doit faire preuve d’humilité. De toute évidence, nous avons affaire à un animal politique de première grandeur dont on est en droit d’attendre beaucoup. Cette bienveillance, que l’on espère pouvoir être durable, n’empêche pas une extrême perplexité. Comment comprendre, en effet, le décalage entre une posture politique fédératrice et une qualité d’engagement personnel qui paraissent appeler en retour une implication généreuse des citoyens - laquelle passe forcément par un engagement dans un parti, un syndicat ou une association – et, d’autre part, un programme qui, pour ce qu’on en connaît, semble viser délibérément à instaurer un face-à-face entre l’individu et l’État, par dessus les médiations sociales ? C’est l’un des points soulevés par le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger dans sa lettre ouverte au nouveau président : « Partagez le pouvoir ! Donnez de l’air à notre société ! Laissez de l’espace aux organisations dont la mission est de faire entendre la voix de ceux qui n’en ont pas. Faites confiance aux organisations qui permettent aux individus de s’organiser ensemble pour peser sur leur avenir. »

Dans un livre publié en 1999, je consacrais un chapitre entier à la critique de la stratégie sociale du New Labour[1]. Presque deux décennies plus tard, ce texte pourrait être presque intégralement repris pour critiquer le programme d’Emmanuel Macron. J’y pointais plusieurs impasses du libéralisme social, notamment : 1) la croyance que l’on peut restreindre la justice sociale à la redistribution, en affaiblissant les régulations sociales du monde du travail[2] ; 2) la dévalorisation des médiations sociales ; et 3) les risques d’une stratégie de cohésion sociale excessivement centrée sur le travail.

Pour faire bonne mesure, je m’y livrais à une critique en règle de l’idéologie de l’égalité des chances, dont Emmanuel Macron a fait le pilier de sa doctrine sociale : « En formulant des doutes sur l’objectif d’égalité des chances, je n’ai aucunement l’intention de contester sa légitimité intrinsèque : il va de soi qu’une société démocratique doit s’efforcer de donner sa chance à tout le monde et limiter la transmission héréditaire des positions sociales. Le problème, car problème il y a, survient lorsqu’on prétend faire de l’égalité des chances le cœur d’une politique de justice sociale. Un effet pervers bien connu de cette promotion idéologique de l’égalité des chances est d’aggraver le caractère frustrant et stigmatisant de l’échec scolaire. Comme le notent Goux et Maurin, “Naguère, les enfants d’origine modeste n’étaient pas stigmatisés par leur faible réussite scolaire puisque celle-ci était dans la nature même de l’institution. Aujourd’hui, leur médiocre classement scolaire se présente comme le résultat d’une compétition à laquelle ils ont le droit de participer, mais où ils ont échoué[3].” On peut se demander, en outre, si l’affichage d’un objectif d’égalité des chances n’a pas pour effet d’en rendre l’atteinte plus difficile, en alertant les parents sur l’importance de la compétition scolaire et en mobilisant les mieux informés et les mieux armés pour la réussite de leurs enfants. L’idéologie de l’égalité des chances est indissociable d’une représentation de la vie sociale comme compétition ouverte entre les individus, dont il ne faut pas attendre qu’elle produise, par elle-même, plus d’égalité. »

J’ai malgré tout bon espoir que l’homme politique Macron fera mieux qu’appliquer son programme et qu’il prendra vite conscience du caractère très idéologique de sa vision de la société comme agrégat d’individus à émanciper.

Bernard Perret

 

[1] Bernard Perret, Les nouvelles frontières de l’argent, Paris, Seuil, 1999.

[2] « Dans notre compréhension commune des conditions de la vie sociale, la dignité du travail doit être protégée, ce qui interdit de laisser le marché fixer seul sa valeur et son organisation. »

[3] Dominique Goux et Eric Maurin, Les nouvelles classes moyennes, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2012.


15 mai 2017
Esprit

À nos lecteurs

 

Emmanuel Macron apparaît dans l’ours d’Esprit comme membre du comité de rédaction en janvier 2009. Pour éviter tout conflit d’intérêt et préserver notre liberté mutuelle, il en est sorti à notre demande, en janvier 2017, pour la durée de la campagne présidentielle, et maintenant, puisque les urnes en ont décidé ainsi, pour la durée de son mandat. Notre indépendance mutuelle est à ce prix, au-delà des liens d’amitié et d’estime tissés durant ces années.

Une indépendance que nous voulons marquer dès à présent, en lançant sur le site d’Esprit ce « Journal d’une transition politique », destiné à l’expression de nos espoirs, de nos craintes, de nos réserves, de nos critiques durant l’intervalle qui sépare l’élection présidentielle des élections législatives et peut-être au delà, dans cette période qui ne ressemble à aucune autre.

Entre l’enthousiasme des « fans » inconditionnels et le rejet hypercritique et sans appel, il y a croyons-nous, un espace pour la réflexion et la proposition constructive. Que pouvons-nous espérer, pourquoi et comment ? Il n'est pas besoin d'être kantien chevronné pour se poser ces questions. C’est, nous semble-t-il, la responsabilité d’une revue dans l’espace public. Nous l’assumerons en exprimant des points de vue divers, dans le respect de la politique qui a toujours été notre ligne.