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31 mai 2017


Olivier Mongin

Primauté au politique. Libres propos sur les liens d’Emmanuel Macron avec Paul Ricoeur et la revue Esprit… et sur le nouveau président.


Directeur de la publication de la revue Esprit et ancien directeur de la rédaction (1988-2012) lorsqu’Emmanuel Macron collaborait à celle-ci, Olivier Mongin a également publié des ouvrages sur Paul Ricoeur, dont il a été un temps l’éditeur. Parlant ici à titre personnel dans un entretien accordé au journal Le Monde[1], il revient sur les liens d’Emmanuel Macron avec Paul Ricoeur et avec Esprit et aborde  les défis intellectuels et politiques auxquels doit faire face le nouveau président. Il nous a paru intéressant, ne serait-ce qu’en raison du rappel de faits objectifs concernant les liens du nouveau président à la revue, d'en publier cette version légèrement corrigée sur le site d’Esprit.

 

Quelle a été la relation d’Emmanuel Macron à Paul Ricœur et dans quelle mesure celle-ci est-elle déterminante pour sa pensée politique ?

              

Les faits sont désormais établis et ne prêtent plus guère à malentendus (voir le Monde du 16 mai 2017) : Paul Ricœur, à la recherche d’un assistant éditorial, rencontre à la toute fin des années 1990 Emmanuel Macron, qui a étudié la philosophie à Nanterre avant d’entrer à Sciences Po. Assistant éditorial, cela signifie qu’il va vérifier textes, notes, mais aussi discuter des thèmes qui parcourent La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli (Seuil, 2000), un livre majeur et difficile de Ricœur. En témoignent les archives du Fonds Ricœur qui ont retenu des remarques mises par écrit par Emmanuel Macron. Bien entendu, Emmanuel Macron n’a jamais prétendu avoir été l’assistant universitaire de Paul Ricœur, comme l’ont laissé croire les mauvaises langues[2].

De cette relation de travail devenue une amitié faut-il conclure hâtivement qu’Emmanuel Macron est un disciple de Paul Ricœur, voir un « ricœurien » ? Cela ne veut pas dire grand chose tant la pensée de Ricœur, qualifiée par lui-même d’aporétique, puise dans des registres divers (phénoménologie, herméneutique, ontologie). D’ailleurs, Emmanuel Macron n’a jamais cherché à instrumentaliser Paul Ricœur, ni durant sa campagne ni avant, il a simplement rappelé une amitié intellectuelle. Si des thèmes font écho sans cesse (l’identité narrative, les conflits mémoriels, l’événement, la capabilité…), il est inutile et ridicule de faire de Ricœur un macronien ou de Macron un ricœurien. Mais, pour en avoir parlé avec lui, je pense qu’au–delà du travail sur le livre, il y a eu une rencontre véritable entre le vieux sage et le jeune philosophe qui s’intéresse à Hegel et Marx à l’époque. Et que cette rencontre qui renvoie à un style de pensée est d’emblée de nature politique. Emmanuel Macron évoque fréquemment, sans tomber dans l’anecdote, Paul Ricœur et sa grand-mère comme les deux personnes qui ont le plus compté dans sa vie. Qui a connu Paul Ricœur comprendra !

Encore faut-il préciser ce que signifie une amitié politique. Tout d’abord, le jeune Macron apprend avec Ricœur à serrer les notions et à prendre le temps de l’argumentation (comme en témoignent ceux qui ont assisté à l’Assemblée aux séances où il défendait la loi Macron). Et ce n’est pas un  hasard : Ricœur, qui a longtemps enseigné aux USA, valorisait la pensée analytique, celle qui prend le temps de peser les mots et les phrases, tout en déplorant l’incapacité d’argumenter pacifiquement en France, lui qui avait connu l’expérience de la poubelle à Nanterre en 1968… Ceux qui ont ironisé sur les « tunnels » d’Emmanuel Macron dans les meetings ou les débats télévisés auront compris que sa capacité de résister dans le dernier débat à la canonnade de Marine Le Pen ne date pas d’aujourd’hui. La maîtrise du langage, qu’il ne faut pas confondre avec le lyrisme démagogique, relève d’une éducation.

L’important est de saisir que Paul Ricœur voit dans l’intellectuel et le philosophe un « éducateur politique » (voir le recueil d’entretiens Philosophie, Ethique et Politique qui vient de paraître au Seuil). Un « éducateur politique », c’est quelqu’un qui pense en contemporain, s’inquiète de l’usage de la langue et demande au politique de la faire respecter pour préserver l'échange démocratique et de ne pas être pris dans l’opposition ami/ennemi. Avec Paul Ricœur le jeune Macron se trouve en présence d’un penseur qui a comme lui le souci de l’action politique et de la vie publique (Du texte à l’action est le titre d’un ouvrage de Paul Ricœur), qui accorde une primauté au politique et à l’engagement dans la Cité. De ce lien manifeste, je retiens qu’Emmanuel Macron n’est sûrement pas l’apôtre d’une philosophie cohérente ou de je ne sais quelle dogmatique, et qu’il trouve avec Paul Ricœur la confirmation de ce que tous ses proches racontent, à savoir son profond désir d’entrer en politique dès cette période. Ce que les caciques du Parti socialiste n’ont pas compris quand ils ne lui ont pas donné la possibilité de se présenter à une élection. Le désir de faire de la politique, d’être un acteur politique à part entière, n’est venu ni subitement ni tardivement, il était déjà ancré en lui à cette époque.

Comment avez-vous rencontré Emmanuel Macron ?

J’ai rencontré Emmanuel Macron au cours d’un anniversaire où Paul Ricoeur réunissait ses amis à Châtenay-Malabry. La génération d’Esprit qui est la mienne était très proche de l’auteur de Soi-même comme un autre. Des liens amicaux et intellectuels se sont noués naturellement alors qu’Emmanuel Macron poursuivait ses études à Sciences-Po puis à l'ENA, et je lui ai proposé avec Marc-Olivier Padis, alors rédacteur en chef, d’entrer au comité de rédaction à la fin des années 2000. Dans ce contexte (il est membre du comité de rédaction d’Esprit de janvier 2009 à janvier 2017), il publie six articles (« La réforme de l’Etat », « Mémoire, Histoire, Oubli », sur « La réforme de l’université »… ), mais propose surtout d’animer un groupe de travail. Il est très présent, collectif, convivial et efficace, et il ne cherche en rien à imposer autre chose qu’une refonte de la réflexion politique en se polarisant plutôt sur l’État (il souhaitait notamment faire un dossier sur une réforme de l’ENA à un moment où il y était encore élève). Certes, la pensée politique l’emporte alors sur la philosophie, et cela se comprend dans la mesure ou la revue participe aussi, c’est son rôle depuis toujours, de la formation au long cours de ceux qui se préparent à l’action politique (ce qui ne veut pas dire au concours de l’ENA). On connaît la suite : l’inspection des finances, la rencontre avec Jean-Pierre Jouyet, la commission Attali, la banque… Mais on voit combien est fausse l’idée qu’on a affaire à un banquier anciennement philosophe qui tombe subitement dans le chaudron de la politique. Le banquier a toujours accordé la primauté au politique, ce que n’ont pas voulu voir ceux qu’il vient de politiquement mettre à terre.

Pour le reste, ce n’est pas un secret de rappeler qu’il est actionnaire d’Esprit et qu’il a été membre de son conseil d’administration. À l’époque, je lui ai demandé de nous aider, Mireille de Sousa et moi-même, à conduire l’économie de la revue qui est une entreprise capitaliste indépendante (sans le soutien d’une maison d’édition ou de mécènes, contrairement au Débat ou à La Revue des Deux Mondes), dont le capital est détenu par une soixantaine d’actionnaires, qui n’ont jamais perçu un sou de leurs actions. Emmanuel Macron est toujours actionnaire d’Esprit mais il a quitté d’un commun accord le conseil d’administration quelque temps après être entré à l’Élysée, et le comité de rédaction après la création d’En Marche !, afin de lever les malentendus et de respecter l’indépendance de la revue. À titre personnel, j’ai participé ces dernières années, à sa demande, à des rencontres amicales à l’Élysée puis à Bercy.

Voyez-vous Emmanuel Macron comme un héritier ou un continuateur du personnalisme d’Emmanuel Mounier ?

Sur le plan des idées, il en va du rapport à la revue Esprit comme du rapport à Ricœur, Macron reconnaît ses dettes intellectuelles et ses amitiés mais il tient à sa liberté, ce qu’il revendique même sur le plan de la spiritualité en rappelant au passage une rencontre à Esprit avec le merveilleux Stanislas Breton. Emmanuel Macron, qui n’a jamais demandé à Esprit de le soutenir dans ses choix personnels, ne s’est jamais réclamé à ma connaissance du personnalisme et il se réfère plus souvent à Bernanos ou Camus qu’à Emmanuel Mounier. La revue Esprit, née en 1932, avait d’ailleurs pris ses distances au milieu des années 1970, à tort ou à raison, avec le personnalisme, la doctrine du fondateur. Au mieux s’accorderait-il avec l’article de Paul Ricœur dont le titre est clair : « Meurt le personnalisme … revient la personne »[3], qui met en avant le sujet responsable face aux institutions et contre tous les déterminismes. Dans ce contexte, la revue Esprit ne doit pas renier son histoire ni ses amitiés, mais elle doit à la fois réaffirmer son indépendance et un pluralisme qui ne consiste pas à aligner de points de vue sur le nouveau pouvoir mais à dessiner le cadre permettant coexistence et conflictualité.

Quant à la deuxième gauche, il ne faut pas demander à celui qui a été un proche de Michel Rocard et de Henry Hermand (le financier de la deuxième gauche disparu en novembre 2016 qui a joué un rôle décisif dans le lancement d’En Marche !) d’avoir participé aux combats de ce courant antitotalitaire en Europe de l’Est. En 1989, quand tombe le mur de Berlin, Emmanuel Macron a onze ans ! Comment lui demander d’avoir connu les Adam Michnik, Vaclav Havel, Jan Patocka, Bronislaw Geremek, l’association Jan Hus… Dany Cohn-Bendit fera désormais le lien avec ces expériences historiques où l’on s’engageait souvent contre la gauche progressiste la plus aveugle. Sur un plan réflexif, les noms de Claude Lefort, Cornelius Castoriadis, Pierre Rosanvallon ou Pierre Hassner ne lui sont bien entendu pas inconnus, ce qui n’est pas sans marquer des exigences lourdes concernant les ressorts de la démocratie à défendre. Les propositions qu’il fera pour sortir des ambigüités juridiques et politiques de la loi d’urgence sont particulièrement attendues alors même que les nominations de préfets à poigne ne passent pas inaperçues.

C’est l’occasion de s’arrêter sur deux points qui portent l’un et l’autre sur la conflictualité et le politique. Tout d’abord la volonté de rassemblement historique du pays autour d’En Marche! est légitime, mais elle ne doit pas faire oublier que l’esprit même de la démocratie ne relève pas du seul registre consensuel : elle exige de disposer de règles consensuelles pour pouvoir marquer des désaccords et les assumer pacifiquement (Ricœur parle pour sa part de « consensus  conflictuel »). Ce qui n’est pas sans lien, tel est le deuxième point, avec l’intérêt précoce de Macron pour Machiavel, auquel il consacre un mémoire de philosophie : on peut lire Le Prince comme un livre qui met l’accent sur la décision mais aussi comme celui qui souligne la nécessité de rendre possible, comme y a invité plus tard Claude Lefort, la division de l’État et de la société civile et la division au sein de la société civile. La force du rassemblement désiré sera de rendre possible des conflits et désaccords inédits et non pas de les enterrer s’ils sont légitimes. Consensus et dissensus font la paire ….

Mais, à force d’évoquer la philosophie et la pensée politique, on tend à sous-estimer l’intérêt manifeste de Emmanuel Macron pour la littérature, lui qui a écrit adolescent des romans non publiés. On l’a senti durant la campagne, la lecture d’écrivains majeurs a joué un rôle essentiel dans son parcours, à commencer par Bernanos mais aussi par les « méditerranéens » Char, Giono et Camus. Le politique passé par la philosophie et l’économie est aussi un littéraire, ce qui ne fait pas de lui un lecteur de Jacques Chardonne comme Mitterrand mais un ami d’Erik Orsenna dont la carrière a justement commencé chez Mitterrand à l’Élysée. La nomination de Françoise Nyssen au Ministère de la culture est une belle surprise qui confirme ce tropisme solaire pour des écrivains du sud. Mais le soleil de Tipasa va de pair avec l’absurde chez Camus, l’enthousiasme d’Emmanuel Macron ne doit pas faire oublier le tragique contemporain, qui occupe d'ailleurs une place majeure dans le catalogue d’Actes sud.

Peut-on déjà définir le macronisme et quelle est selon vous sa doctrine politique ?

Qui est Emmanuel Macron pour les méchantes langues, pour ceux-là qui n’ont cessé de le ridiculiser dans les milieux intellectuels… et je ne pense pas seulement aux paranoïaques incontrôlables que sont devenus les Onfray et les Todd qui représentent, paraît-il, la vie intellectuelle ? Un libéral pur et dur qui veut mettre à bas les acquis de la social-démocratie à la française ? Sur le plan de la doctrine, le macronisme n’existe pas : on peut certes observer qu’Emmanuel Macron se définit comme doublement libéral (au plan politique et au plan économique), qu’il ne hiérarchise pas l’égalité et la liberté et qu’il met l’accent sur la société civile (la démocratie de mouvement  doit succéder à la démocratie de parti). Mais, beaucoup plus que des gens issus de la deuxième gauche comme moi, il accorde un rôle très important à l’État et à la puissance publique (d’où ses propos sur la démocratie sociale et le paritarisme). Je pense qu’Emmanuel Macron, homme de principes et de convictions, est avant tout un homme d’action, rusé, rapide, capable de prendre des décisions et de s’y tenir. Le tacticien n’est pas un idéologue mais quelqu’un qui apprend de l’action et de ses adversaires. Ce qui ne l’empêche pas de reconnaître des faiblesses et des erreurs de parcours, c’est ce que Nicolas Hulot a laissé entendre discrètement quand il a accepté son ministère car l’écologie n’a guère tenu de place durant la campagne d’Emmanuel Macron. Bref, ce dernier est un animal politique d’une espèce rare, oublions un peu le banquier et ses chiffres.

S’il ne s’est pas trompé sur le diagnostic politique en créant son mouvement il y a un an, il va falloir qu’il prouve au plus vite quelles réponses apporter à son constat d’une social-démocratie française prise à ses blocages et propres pièges, et qu’il invente d’autres procédures démocratiques en ces temps de populisme à la double échelle française et européenne. Pour cela il ne doit pas céder au discours de l’adaptation à la mondialisation heureuse mais présenter une vision politique du monde inscrite dans l’histoire présente. Ce qui n’est pas simple, car cela ne se réduit pas à des phrases et des formules : la mondialisation va de pair avec une histoire partagée à l’échelle planétaire mais aussi avec un profond mouvement de privatisation dont il faut comprendre la portée économique, mais aussi les effets sur le plan des mœurs et des mentalités, non sans lien avec la révolution numérique. 

De la nomination d’Edouard Philippe à la volonté de recourir aux ordonnances pour modifier le code du travail, que pensez-vous des premiers pas d’Emmanuel Macron ?

La volonté de recourir aux ordonnances ne se fait pas contre l’Assemblée puisque celle-ci devra donner son aval. C’est le paradoxe du binôme Macron/Philippe : ne pas être victime de l’urgence tout en voulant avancer vite pour assurer au plus vite des déblocages et rassurer l’opinion publique. Avec Edouard Philippe, Emmanuel Macron fait le pari d’une double temporalité, celle de la présidence et celle d’un gouvernement qui ne soit pas pris dans une guerre permanente entre exécutif et législatif. Cette double temporalité est une manière de ne pas se laisser asphyxier par le seul jeu des partis ni par l’urgentisme politique exacerbée par l’info en continu. Sera-ce possible ? Le maire du Havre a notamment les atouts d’un politique qui connait la mondialisation, à travers le trafic maritime et ses porte-containers. Et peut-être relancera-t-il le projet d’une métropole maritime associant Le Havre, Rouen et Caen, qui reste indissociable du Grand Paris.

Sa pensée de l’individualisme à l’ère de la mondialisation vous paraît-elle une ressource utile pour son action ou bien son optimiste mondialiste est-il un handicap ? 

Macron est projeté dans notre histoire de manière inattendue, il a donné tort à tous ceux qui n’y ont pas cru une seconde, ceux qui le croyaient trop jeune, sans terrain, sans parti, sans expérience, sans projet. Il est à l’origine, ce qui n’était pas prévisible il y a un an, d’un événement historique qui trouble et fait rupture, que cela plaise ou non. Pour moi, la première chose que l’on est en droit d’attendre de ce jeune président est de représenter et de faire comprendre en politique ce qu’il en est de la mondialisation présente, entendue non pas comme quelque chose qui nous échappe mais comme une expérience historique (qui va de pair avec le registre de la nation et  de l’Europe) sur lequel nous devons avoir des prises. Ce qui ne renvoie pas à un univers sans inégalités et à un monde sans tragique où tout irait bien ; il faut en saisir la dimension politique en échappant aux deux grilles d’analyse toujours mises en avant, celle qui se polarise sur l’économique et celle qui sacralise l’identitaire. C’est bien de la primauté du politique qu’il s’agit, et c’est l’action qu’il conduira dans le cadre européen face et avec les Allemands qui sera décisive. L’ancien ministre grec de l’économie Varoufakis a rappelé la position non orthodoxe de Macron sur la dette grecque, mais réconcilier le philosophe Jürgen Habermas (qui a rendu public son soutien à Emmanuel Macron) et Angela Merkel ne sera pas de tout repos.

Soit l’Europe rebondira, du fait de décisions politiques délibérées, et écrira le nouveau chapitre d’une histoire qui prend acte d’un temps mondialisé, soit on continuera à s’en prendre au complot de la mondialisation contre l’Hexagone. Issue de la génération post-histoire et post-vérité (il a fait les frais des fake news et des piratages de la fachosphère durant la campagne), la fusée Macron doit renouer avec une représentation historique de la vie politique si elle ne veut pas atterrir sur un autre planète. Ce qui signifie : ne pas céder à l’économisme et ne pas laisser trop croire qu’il y a des sociétés ouvertes radicalement opposées aux sociétés fermées. Si les sociétés se ferment aujourd’hui, c’est en raison d’ouvertures qui sont vécues comme insupportables. Il n’y a pas l’ouvert et le fermé, le monde de la mondialisation et l’Hexagone, il y a une histoire à réinventer dans un temps de la post-histoire. Cela ne revient pas à s’immiscer dans un débat historiographique ou dans la polémique entre Pierre Nora, porte parole des Lieux de mémoire, et Patrick Boucheron, chantre d’une histoire mondialisée, mais à redonner sens à une expérience historique « mondialisée » croisant les temporalités et les territoires. L’assistant éditorial de Paul Ricœur n’aura sûrement pas oublié les discussions relatives à la rédaction du livre portant sur la Mémoire et l’Histoire…

Pour finir, pourquoi ne pas citer (de mémoire) le final de La Philosophie de la France d’Edgar Quinet, l’un de nos grands historiens du xixe siècle : « La France, c’est comme le Rhône qui se perd (dans les pertes du Rhône à la sortie de Genève), elle se perd mais elle réapparaîtra toujours ». À Emmanuel Macron de nous sortir de la prostration sur le présent et de nous projeter en avant en respectant des fidélités diverses. Nous venons de vivre un événement, il faut le convertir politiquement. Il faut renouer avec une histoire qui ne soit pas la répétition du même roman national, ni une dilution mais une reprise permanente, et cela dans le respect des fondations multiples. Si le déficit politique du pays a sauté aux yeux ces dernières années, le déficit intellectuel est un autre constat qu’il n’est guère agréable de faire. Aux intellectuels critiques (ce n’est le privilège de personne) de ne pas caricaturer ce qui peut advenir et surgir pour mieux entraver le cours d’une histoire bloquée.

 

Propos recueillis par Nicolas Truong, le 20 mai 2017.



[1] Le Monde, 27 mai 2017. La version longue de l’entretien est disponible sur le site lemonde.fr.

[2] Une thèse reprise par la journaliste Anne Fulda dans Emmanuel Macron, un jeune homme si parfait (Plon, 2017).

[3] « Cinquantenaire, des années 30 aux années 80 », Esprit, janvier 1983.