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18 octobre 2012


François Lecointe

Tombeau pour Chris Marker


 Cher Alexandre Ivanovitch…

Maintenant je peux t’écrire, avant, trop de choses devaient être tues, maintenant, trop de choses peuvent être dites, et je vais essayer de te les dire, même si tu n’es plus là pour les entendre ; mais je te préviens : il me faudra beaucoup plus d’espace qu’il n’y en a entre tes deux doigts[1].

 

 

« CHRIS MARKER

Écrivain, cinéaste, photographe, infographiste[2]

« Chris Marker, Chris. Marker, Jacopo Berenzini, Christian-François Bouche Villeneuve et quelques autres sont nés en 1921 (année du Coq) à Neuilly-sur-Seine, Ulan Bator, Belleville et l’Île-aux-Moines. Certains auraient exercé des fonctions au sein de l’association Peuple et culture à la fin des années 40, d’autres dirigé la collection « Petite Planète » aux éditions du Seuil quelques années plus tard.

Ils ont publié de nombreux articles depuis 1947, en particulier dans Esprit, les Cahiers du Cinéma… et Positif. Tous ont voyagé[3]. »

 

À ces deux notices biographiques, d’autres noms peuvent être ajoutés. Le Giraudoux par lui-même est écrit par Christian Marker. La « notice d’autorité personne » du catalogue de la Bibliothèque Nationale de France retient le pseudonyme de Fritz Markassin pour la traduction de Grandeur et décadence d’un peu tout le monde de Willy Cuppy en 1953. Le premier prix de français ainsi que le cinquième accessit en latin pour la classe de Première A1 lors de la distribution solennelle des prix du lycée Pasteur de Neuilly le 13 juillet 1938 sont remis à Christian Bouche-Villeneuve[4]. Chris Mayor signera une nouvelle dans Esprit en mai 1946. Il convient de pas oublier Michel Krasna qui signe les musiques de Sans soleil, Level five et Souvenir d’un avenir, tout comme Sandor Krasna, l’auteur des lettres qui constituent le commentaire de Sans soleil et qui est remercié par Laurent Véray pour la rédaction de son cahier sur Loin du Vietnam[5]. Enfin, c'est Kosinski qui mettra des courtes vidéos de Chris Marker sur la plate-forme internet youtube. Tous ces pseudonymes se rapportent à celui de Chris Marker.

 

« Pseudonyme qui a fini par être mon seul nom sous lequel on me connaît[6]» - pour l’administration, il s’agit plus d’un changement d’identité. Si Bouche-Villeneuve se rapporte toujours à l’identité « naturelle » de l’état civil, Chris Marker constitue une identité singulière qui est une véritable construction. Cependant, Chris Marker n’est pas un nom imposé par un groupe sur l’individu, mais cette identité résulte bien d’un choix de Chris Marker lui-même.  De la multiplicité des noms de Chris Marker, il faut alors opérer des distinctions : Bouche-Villeneuve se rapporte à l’état civil ; Chris Marker devient la véritable identité sociale, le seul nom d’usage, les autres noms entrant dans la catégorie des pseudonymes. À l’intérieur des pseudonymes, le nom de Krasna peut être isolé des autres car il est le seul qui connaît une durée conséquente depuis Sans soleil en 1982. Si l’on suit les données biographiques que Chris Marker nous livre dans son Cd-rom Immemory, Krasna est le patronyme d’une branche de sa famille. Ce choix relève d’une certaine permanence dans le choix des pseudonymes dans la région du proche. Par le pseudonyme de Krasna, Chris Marker se rapproche de son oncle Anton qu’il présente dans Immemory comme un européen modèle, un Maverick et, surtout, un photographe (sans omettre la possibilité qu’il fût agent secret !). Le pseudonyme de Krasna, au contraire de Chris Marker, semble être cependant confiné à l’activité de compositeur. Chris Marker développe cependant une identité multiple qui joue entre les pseudonymes, mais aussi avec les personnages de fiction.

 

Cette démultiplication identitaire participe de la construction du monument Chris Marker, œuvre de Chris Marker lui-même. Il projette des éléments biographiques tout au long de ses travaux, mais toujours dans une ambiguïté, en jouant sur le contrat de vérité qui se noue entre l’auteur Marker et son lecteur. Qui est Sandor Krasna dans Sans soleil pour Chris Marker, tout comme le Chris à qui s’adresse Laura dans Level five ?

 

La présence au monde de Chris Marker est le résultat d’une médiation que l’auteur Chris Marker propose par ses productions. Depuis la disparition de Christian Bouche-Villeneuve et la naissance de Chris Marker, il nous offre une figure vers laquelle le texte pointe, « qui lui est extérieure et antérieure, en apparence du moins[7] ». La construction de la figure de Chris Marker par lui-même est toujours sous le signe de l’ambiguïté ; il présente son Cd-rom Immemory comme la présentation d’une mémoire en travaillant sur la matière biographique qu’il possédait de lui-même, mais en mettant en garde contre une quelconque prétention autobiographique[8]. Cette ambiguïté de la présentation constitue une part de la construction d’une mythographie markerienne engendrée par la rareté des interventions de Chris Marker dans la sphère publique en dehors de ses travaux. De cette absence et de cette discrétion peut être tirée une véritable autoreprésentation de Chris Marker. Car, si peu d’images de lui sont livrées aux regards, leur rapprochement offre un véritable portrait de Chris Marker. Seules trois images circulent véritablement : la première - un autoportrait - est reproduite en quatrième de couverture des Commentaires ; la deuxième photographie fût prise lors du tournage de Lettre de Sibérie et l’on y voit Chris Marker et Armand Gatti ; la troisième est l’œuvre de Wim Wenders. À mettre ces images à la suite, on s’aperçoit que ces portraits de Chris Marker sont semblables, non pas essentiellement par les traits d’un visage, mais surtout par les attributs. Au Rolleiflex de la première correspond la caméra chez Wim Wenders et la deuxième image opère un lien fortuit entre les deux : Chris Marker portent à son coup un appareil photographique et sous son bras gauche une caméra. Les autres images de Chris Marker reprennent ces attributs : Chris Marker filmant une scène de l’opéra de Pékin, jusqu’à une apparition furtive dans le Tombeau d’Alexandre où il se trouve dans le champ de sa caméra qu’il a prêtée à Yakov Tolchan le temps d’un plan. Ces images fonctionnent donc comme un portrait restituant une personnalité, une essence de Chris Marker.

 

Ces portraits iconiques rejoignent les portraits littéraires que Chris Marker laisse derrière lui. À prendre la courte biographie figurant dans l’édition de 1950 de son roman Le Cœur net - « Né le 22 juillet 1921 à l’Île-aux-Moines. Français, d’origine russo-américaine, ce qui ne lui simplifie pas la vie par le temps qui court. Aime la radio plus que la littérature, le cinéma plus que la radio, et la musique plus que tout[9] », on remarque le jeu que Chris Marker entretient avec son lecteur-spectateur et une certaine désinvolture de la place qu’il accorde à la littérature sur la couverture d’un roman. Cette courte notice biographique place Chris Marker du côté d’un personnage imaginaire. Il est donc normal de retrouver un personnage de Chris Marker dans la littérature. Dans Le Voyageur magnifique, Yves Simon dresse le portrait de Lou Stalker, un cinéaste qui « connaissait bien La Jetée. Il venait là à chacune de ses soirées tokyoïtes, comme si ce bar était un point magique, par où passaient les courants, les images et les sons, sachant que les mystères ne sont que ce qu’ils sont, des morceaux de lumière qui se logent dans quelques lieux où ils seront sûrs d’être repérés, puisque passent par là ceux qui les recherchent[10].» Yves Simon construit le personnage Lou Stalker sur l’œuvre des deux cinéastes Jean-Luc Godard et Chris Marker, sur deux films, Le Mépris et La Jetée et sur un pays, le Japon. Le rapprochement avec Chris Marker n’est pas caché, surtout que ce texte entre en résonance avec un autre écrit d’Yves Simon où il consacre des passages[11] à Chris Marker et Jean-Luc Godard. Personnage hybride, Lou Stalker se rapproche cependant de Chris Marker en endossant l’un de ces multiples pseudonymes, Stalker[12] - et personnifie l’admiration markerienne pour Andreï Tarkovski.

 

Face à ce monument markerien, il s’agit alors de prendre en compte ce processus de construction de la figure de Chris Marker pour l’écriture éventuelle d’une biographie de Chris Marker, écriture biographique que Chris Marker rejette dans son travail sur les textes giralduciens : « On comprend que le travail du biographe, dont le domaine est la naïveté et le “terre-à-terre”, ne sorte pas facilité de ses rencontres avec ce spectre. Ce qui lui reste, c’est la prudence du montreur d’ours : ne vous approchez pas trop, ne vous laissez pas manger. Nous sommes, et nous serons longtemps (peut-être toujours, si les derniers témoins disparaissent, si aucune lumière définitive ne vient de la correspondance, des mémoires) devant un secret Giraudoux[13] ».Comment ne pas appliquer cette mise en garde devant le secret Marker ?

 

Le texte d’Éric Marty dans Le Monde du 16 août 2012 a jeté un certain émoi dans la communauté cinéphilique. Dans ce texte, Eric Marty parle d’une jeunesse pétainiste de Chris Marker, pour conclure : « Cette intervention sur une vie antérieure de Chris Marker ne se veut en rien dénonciatrice ou accusatrice. Bien au contraire, le parcours mystérieux de ce créateur indéfinissable n'en est que plus profond et fascinant[14]». Plus de soixante-dix ans après les faits, cet article déchaîne les passions. Résonnance avec la controverse de la Commémoration de la rafle du Vel d’Hiv quelques jours avant, ou les désormais célèbres Tweet de Luc Chatel rapprochant la politique de son successeur de celle de Pétain, tout montre que Vichy ne passe toujours pas. Mais ce rappel de la jeunesse de Chris Marker est d’autant plus sensible qu’elle ne touche pas un homme, mais bien un monument et que beaucoup ont reçu ce texte comme une injure à la mémoire de Chris Marker. Réception d’autant plus difficile que, si Éric Marty pose une question, il n’essaie pas d’y répondre et donc de comprendre. Il est toujours mal aisé de faire parler des morts pour répondre à nos questions. Mais cette réponse, il n’est qu’à prendre les œuvres de Chris Marker pour la donner.

 

Qui est Chris Marker ? En 1921, il naît à Neuilly le 29 juillet. Son père travaille dans le milieu bancaire. Du côté de la mythologie markerienne, Chris Marker aurait eu un oncle Santon, agent secret vivant à Cuba. Le témoignage de son camarade de lycée[15] se fait moins tropical, évoquant la vie de Chris Marker, fils unique à Neuilly dans une famille bourgeoise du l rue Angélique Vérien, élève doué mais peu enclin au travail scolaire, qu’il a rencontré en classe de Première A1. En Terminale, il commande un article au jeune professeur de philosophie Jean-Paul Sartre qui enseigne à l’autre classe pour la revue Trait d’Union, dirigée par Serge Dumartin, Bernard Pingaud et Marc Dornier. Puis vient la guerre, puis la débâcle. Chris Marker passe par Chartres, avant de rejoindre Vichy où est nommé son père. C’est dans cette ville que Chris Marker fonde La Revue française, Cahier de la Table ronde, et édite deux numéros avec Bernard Pingaud. Laissant la place à quelques articles sociaux ou économistes (le père de Chris Marker y publie un texte), c’est par la création et la culture que doit se faire le « Redressement français ». Jean Borotra, commissaire général à l’Éducation générale et aux Sports, adresse un message dans cette revue culturelle sur la pratique sportive, tandis que le Commandant Navarre, chef de l’Ordre Nationaladresse une lettre à Marc Dornier qui sert de préface au premier numéro, condamnant « une France qui a subi pendant vingt ans une défaite continue de l’intelligence dans la plupart des domaines de la pensée et de l’action, qui s’est achevée par un effondrement militaire, inévitable conséquence des erreurs de l’esprit[16] ».

 

Nous retrouvons donc ici le vocabulaire de la Révolution nationale, dans le contexte d’une crise de la « moralité collective » selon les termes de Marc Bloch. Mais, à la dichotomie mémorielle qui a encore vent aujourd’hui, faire la lumière sur ces années troubles reste nécessaire. La même question que pose Éric Marty existe pour une revue comme Esprit et son directeur Emmanuel Mounier, les acteurs du mouvement Jeune France[17], tel Jean Vilar, Joffre Dumazedier, Benigno Cacérès ou encore l’École des Cadres d’Uriage[18]. Le travail de Pierre Laborie essaie d’apporter une réponse à cette question qui interroge l’histoire de cette période, celle de ces hommes et notre mémoire :

 

« Convaincu d’avoir raison, d’être là où il faut et de faire ce qui doit l’être, il [Emmanuel Mounier] ne doute pas de la nécessité et de l’efficacité de son action auprès des jeunes et des élites, en particulier contre la double menace d’une dérive raciste et totalitaire. C’est le pari de son engagement à Jeune France et à Uriage, miroirs, parmi d’autres, des rêves de chevalerie, de renaissance, et des ambivalences ordinaires d’un temps de troubles et de confusion. À chacun d’en juger, en sachant la difficulté à saisir une réalité incroyablement flexible, à trouver la voie juste entre les déterminismes rigides des lectures anachroniques et les explications valant absolution. En dépit des mémoires conflictuelles et de leurs crispations réciproques, l’effondrement de juin 1940 n’est pas plus la fin de l’Histoire que les illusions des débuts de Vichy ne préjugent mécaniquement de l’avenir pour ceux qui vont, provisoirement, s’y laisser prendre. [19]»

 

Lorsque le premier numéro de La Revue française paraît, Chris Marker est alors un jeune étudiant de 19 ans, vivant sous l’autorité d’un père qui servira le régime de Vichy et qui sera décoré de la Francisque. Dès le premier numéro de la revue, l’article-manifeste signé Marc Dornier se démarque de cette tutelle vichyste : « Ceux qui réclament la force, l’ordre et la discipline comme les aboutissements extrêmes de la Révolution Nationale confondent fâcheusement méthodes et résultats. Entrele peuple fort pour être grand et le peuple fort pour être fort, il y a toute la différence du bâtisseur de cathédrales et de l’hercule de foire. Et nous, si nous voulons être forts, ce n’est pas en vue de démonstrations spectaculaires ou d’un nouveau massacre : c’est pour assurer la continuité de l’âme française ». Si Marc Dornier cite le Maréchal, comme caution institutionnelle, il condamne une littérature qui « apparaît presque sous sa forme la plus haïssable, la forme moralisatrice ». Marc Dornier va dans ces premiers textes mettre la création à la base de toute révolution, citant ou se référant à André Gide, Joyce et Louis Armstrong. Quel est le parcourt de Chris Marker dans ces années de guerre ? Assurément, à l’opposé de celui de son camarade Bernard Pingaud qui sombra dans un fascisme « profondément littéraire, au mauvais sens du mot [20]».

 

Si l’on suit le témoignage de Bernard Pingaud, Chris Marker part de Vichy pour revenir en France avec un uniforme de l’armée américaine[21]. Ce nouvel épisode se trouve corroboré par plusieurs témoignages, dont celui de Chris Marker lui-même dans le film d’Agnès Varda et celui de Pierre Citron[22].

 

C’est à cette période que le pseudonyme prend forme, avant de prendre corps. Car, s’il signe un premier poème dans Esprit sous le nom de Chris Mayor avant d’adopter définitivement celui de Chris Marker, la tonalité anglo-saxonne de ce nom choisi vient de cette expérience de la Libération. Reste la question du passage de Vichy à l’US Army. Le détour par la littérature est ici obligé. Dans l’un de ses rares entretiens[23], Chris Marker évoque la nouvelle édition des Nouvelles peu exemplaires de François Vernet, mort en déportation à Dachau et qui fut l’ami de Yéfime Zarjevski, Joseph Rovan, Roger Stéphane, Pierre Citron et Chris Marker. L’une des nouvelles, intitulée « Trois jeunes tambours » est dédicacée à Marc Dornier. Daté du 10 septembre 1942 et achevé au Mayet-de-Montagne où François Vernet occupait un poste d’instituteur, l’un des trois jeunes personnages, le temps d’un voyage à Paris en mars 1941,  raconte sa vie à Vichy :

 

« Les premiers temps, j’y croyais. J’étais jeune ; cette activité me séduisait. J’avais fondé une petite revue pour essayer de sauver les valeurs spirituelles. Je voyais beaucoup de monde. J’étais entré à la Légion des Combattants, moi aussi, au service d’entraide sociale. J’étais persuadé que j’empêchais une bonne partie de la France de crever de faim. On recevait des réclamations, des dénonciations, des proclamations ; les réclamations, nous y répondions avec une impuissance polie, les dénonciations, nous les jetions au panier, où d’autres fonctionnaires, plus zélés, les recueillaient en secret pour les transmettre à qui de droit ; les proclamations suscitaient des contre-proclamations ; le temps passait ; il ne se passait rien. La préoccupation majeure des chefs de service était d’augmenter le nombre de leurs subordonnés pour acquérir plus d’importance et d’améliorer la popote, afin de se rendre populaire chez eux.

Au bout de trois mois, j’en eus assez. J’essayai de désorganiser ma vie pour échapper à l’ennui : je dormais le jour ; je jouais du piano la nuit ; j’allais de temps en temps à la Légion pour y taper des poèmes à la machine, mais je n’arrivais pas à m’en faire chasser à cause de mon père et parce que personne n’y travaillait beaucoup plus que moi, à part quelques convaincus qui suffisaient amplement à la tâche. Mon rêve, c’était de passer en Angleterre ou aux colonies, chez de Gaulle, mais ce n’est pas facile[24]

 

À un enthousiasme de jeunesse comme continuation d’une vie littéraire lycéenne succèdent alors les désillusions de ce double littéraire de Chris Marker et la recherche d’un ailleurs qui se situe en Angleterre ou dans un empire colonial passé à de Gaulle ou opposé à des pans de la politique vichyste. Ces rencontres avec Yéfime Zarjewski, François Vernet, puis plus tard Joseph Rovan ou encore Pierre Citron ont été déterminantes dans la vie de Chris Marker et l’on peut reprendre cette phrase retournée d’ouverture d’Aden Arabie de Paul Nizan dans son film Sans soleil : « Voilà pourquoi je ne laisserai jamais dire que vingt ans n’est pas le plus bel âge de la vie. » pour qualifier ces années où se forgent pour Chris Marker sa génération et son engagement : « Quand je dis “nous”, je parle des garçons de ma génération (vingt ans en 40) et plus particulièrement de ceux qui ont bien tourné, qui pensent comme moi[25] ». L’épisode de la Résistance va être pour ce groupe une régénération. Participant activement à des actions de résistance ou revenant en 1945 avec un uniforme de l’armée américaine sur les épaules, ce groupe va connaître une nouvelle naissance à la Libération car, comme le  souligne Pierre Laborie, « la Résistance, expérience sans précédent dans l’histoire contemporaine du pays, libère les esprits, les mots, et entraîne des comportements inédits. Avec la certitude que la révolution est en marche, à portée de rêve, la question du futur et de son invention vient au centre des préoccupations[26] ». Parti de France par la Suisse[27], c’est un nouvel homme qui revient quelques mois plus tard avec l’uniforme de l’US Army.

 

En 1945, Christian Bouche-Villeneuve va rejoindre l’association Travail et Culture[28]où il rencontrera le critique André Bazin et Alain Resnais… Ce n’est pas par le cinéma que Chris Marker entre à Peuple et Culture, mais par le théâtre et les lettres, avant de travailler à la rédaction de fiches dans le centre de documentation, dormant parfois dans les locaux à même les tables. Qui est alors le jeune Chris Marker ? Voyageur insatiable, écrivain, poète, photographe, éditeur, cinéaste, journaliste et pianiste à ses heures, il va évoluer dans un véritable réseau entre les éditions du Seuil, la revue Esprit, Peuple et Culture et l’UNESCO. C’est par Joseph Rovan, avec qui il animera de nombreuses rencontres en Allemagne pour Peuple et Culture, qu’il écrira dans Esprit. Quant à son travail d’éditeur de la collection Petite planète au 27 rue Jacob à Paris, la proximité avec Esprit n’était pas qu’idéologique, elle était également géographique. Enfin, quand Joffre Dumazedier[29] écrit au Sr. Villeneuve au Mexique, c’est pour l’UNESCO, pour qui travaille alors Jospeh Rovan, qu’il s’y trouve. L’on peut également ajouter le TNP, où il rencontrera la jeune photographe Agnès Varda, qui participa aux initiatives de Peuple et Culture, dont la célébration de l’utopie olympique qui a court en 1952 à Helsinki[30]. Car, le point commun entre toutes ces démarches éducatives, artistiques, littéraires sont celles d’un esprit de la Résistance et d’un futur à inventer. Du Chris Marker de cette époque, c’est le traducteur qui en fait le portrait, en lui vidant les poches :

 

« (a) Comme il peut intéresser le lecteur (et peut-être l’auteur) de savoir ce qu’un écrivain a dans ses poches dans différentes espèces de situations, et par exemple dans celle de traducteur, voici une liste exacte de ce que j’avais dans mes poches au moment de taper ce passage : I mouchoir aux initiales H K (je ne connais personne qui y réponde). – I paquet entamé de chewing-gum Spearmint. – I canif volé en Allemagne, portant l’inscription Schwenningen a N. – 5 tickets d’autobus de la période bleue. – I stylo à billes Baignol & Farjon. – I photo écornée de Maria Casarès. – I lettre des Contributions directes me réclamant de l’argent avec des menaces. – I lettre des Éditions du Seuil me réclamant le manuscrit du colonel Chapman avec des menaces. – 64 fr. 50 en petites coupures. – I ordre de mission pour Berlin rédigé en russe, et conservé pour impressionner les douaniers. – I exemplaire dédicacé de l’Orson Welles d’André Bazin, ouvrage d’ailleurs remarquable mais surtout très propre à être mis dans une poche. – I pièce d’une peseta trouée, et douée de vertus protectrices. – I prospectus vantant les œuvres de Pierre Schaeffer, musicien concret. – I prospectus vantant les œuvres de Lapoujade, peintre abstrait. (Ces deux éloges rédigés par eux-mêmes.) – I caillou de forme bizarre, que mes amis appellent mandragore, et qui ressemble à Gabriel Marcel. – Le dernier numéro de l’Humanité. – La dernière livraison des aventures de Superman. – I tube d’Hypostulfène, excellente médication pour le foie. I médaille pieuse. – Et bien entendu, un raton-laveur. (N. d. T.)[31] »

 

Dans cet inventaire à la Prévert (ou à la Boris Vian dont il occupera la maison à Ville d’Avray) se retrouvent le voyageur, l’écrivain, le cinéphile, le mélomane et se côtoient L’Humanité et Superman. Nous retrouvons ici l’éclectisme d’un Chris Marker, à la fois auteur d’un ouvrage sur Giraudoux[32], livreur de l’ouvrage de la collection Petite planète sur Mars dans Toute la mémoire du monde et amateur de science-fiction, et aussi le militant humaniste qui refusera tout dogmatisme (Chris Marker abandonnera dès 1947 la direction de la revue Doc de Peuple et Culture, suite à un différent avec une militante du PCF sur la publication d’un extrait d’André Malraux). Sa collaboration à la revue Esprit relève de cette même attitude. S’il dirigea le dossier consacré au Digest et signa des articles sur le jazz, le cinéma, la littérature et y publia des poèmes et une nouvelle, c’est essentiellement dans le Journal à plusieurs voix que Chris Marker s’illustre au sein de la revue. Véritable compte rendu des discussions entre les différents rédacteurs, cette rubrique de la revue offre alors la possibilité à Chris Marker de traiter à la fois des sujets les plus graves avec l’humour qui fut le sien, de ces pages d’Esprit aux interventions du chat Guillaume-en-Egypte sur le site unregardmoderne.com en 2004, puis sur le site poptronics.fr de 2007 à 2009, en passant par les interventions graphiques dans ses films comme Lettres de Sibérie. Derrière ces apparentes respirations que sont les Actualités imaginaires ou les Newsreels qui ponctuent les pages d’Esprit, s’exercent toutefois une critique de la société visant tour à tour le capitalisme, le stalinisme, le colonialisme, mais aussi et surtout toutes les certitudes du monde de ces années, entre la sortie de la Seconde guerre mondiale et l’entrée dans la Guerre froide.

 

Individu aux multiples pseudonymes ? Chris Marker a toujours fait le choix de s’effacer derrière le collectif, que cela soit dans son engagement dans l’éducation populaire, dans les coopératives SLON et Iskra dans les années 68, dans les groupes Medvedkine… Mais derrière cet engagement, il est difficile de ne pas voir le travail d’un auteur. Car, s’il est un caractère central que l’on retrouve dans la personnalité de Chris Marker, c’est la recherche d’une écriture et l’expérimentation. Il est bien sûr tautologique de montrer que les travaux de Chris Marker procède d’une écriture propre et individuelle. Mais, à l’heure où les principaux films de Chris Marker, La Jetée en tête, sont disséqués, il ne faut pas oublier qu’il a fait du montage un art qu’il a appliqué à tous les domaines.

 

François Porcile, dans les années 1950, parle de la méthode markerienne qu’il résume par cette phrase de Dimanche à Pékin : « Tout cela est lointain comme la Chine, et en même temps aussi familier que le Bois de Boulogne ou les bords du Loing [33]». Et il écrit, à propos de Description d’un combat : « Chris Marker a défini une nouvelle forme de comparaison entre l’image et le son qui consiste à rapprocher deux idées apparemment étrangères l’une à l’autre et dont la  jonction apporte au film une résonance inattendue et souvent éloquente[34]». L’ici et l’ailleurs sont alors un jeu de montage.

 

Ce geste, Chris Marker le développe dès ses premiers travaux dans les livres de la collection Petite planète qu’il dirige aux éditions du Seuil dans les années 1950. En tant que directeur de publication, il va avoir une place déterminante dans le propos des livres, non pas par une réécriture du texte, mais bien par le montage entre le texte et les images[35], auquel il donne un sens politique. De Lettre de Sibérie à son dernier film diffusé en salle Chats Perchés, les paroles d’André Bazin sur le montage chez Chris Marker résonnent : « Chris Marker apporte dans ses films une notion absolument  neuve du montage que j’appellerai horizontal, par opposition au montage traditionnel qui se joue dans le sens de la longueur de la pellicule par la relation de plan à plan. Ici, l’image ne renvoie pas à ce qui la précède ou à ce qui la suit, mais latéralement en quelques sorte à ce qui en est dit[36]. ».

 

Derrière le montage, c’est de la confrontation entre le Général Orlov, « gros type qui ordonnait aux pauvres de saluer les riches » et le peuple russe lors du tricentenaire des Romanov en ouverture du Tombeau d’Alexandre, de la confrontation qui naît de la polyphonie des voix dans Le Fond de l’air est rouge, de la confrontation avec « le vrai regard, tout droit, qui a duré 1/25 de seconde, le temps d’une image » de Coréennes, Sans soleil,que le politique surgit. Cette possibilité donnée par le montage participe de l’utopie du cinéma qui trouve sa naissance dans un temps de l’histoire où se nouent en une connexion spécifique un certain nombre de possibles entre l’art, la pensée et la politique avec le triomphe de la démocratie[37].

 

François Lecointe

 



[1] Chris Marker, Le Tombeau d’Alexandre, 199, 120 min.

[2] Notice « Chris Marker », Encyclopédie électronique : www.newmedia-art.org .

[3] Olivier Kohn, « Repères », in Positif, n° 433, novembre 1997, p. 102.

[4] Plaquette « Distribution des prix », 13 juillet 1938, p. 34, Fonds du Lycée Pasteur, 1040 W, Archives départementales des Hauts de Seine.

[5] Laurent Véray, Loin du Vietnam, Paris, Paris Expérimental, « Les Cahiers de Paris Expérimental », n°16, p. 64.

[6] « J’ajoute, en ce qui concerne le 27 rue Jacob, que si l’on veut bien faire suivre mon nom de la mention « dit Chris Marker » - pseudonyme qui a fini par être mon seul nom sous lequel on me connaît - il n’y aura aucun problème : en témoigne l’enveloppe de la Sécurité Sociale dont je vous communique la copie. Une convention qui a fonctionné sans inconvénients majeurs pendant plus de trente ans doit, j’imagine, avoir acquis une certaine légitimité… ». Extrait de la copie d’une lettre de Chris Marker au Centre des impôts du 7 septembre 1988. Dossier Sans soleil, Argos Films, Neuilly-sur-Seine. Sur la relation de Chris Marker avec les éditions du Seuil, entre autres boite postale de Chris Marker en 1988, voir l’hommage de Hervé Serry, Chris Marker au Seuil, http://www.seuil.com/page-hommage-chris-marker.htm

[7] Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? » (1969), Dits et écrits, vol. 1, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Sciences humaines », 1994, p. 792.

[8] « Bien entendu ce travail ne constitue nullement une autobiographie, et je me suis autorisé toutes les dérives, mais quitte à étudier le fonctionnement de la mémoire autant se servir de celle qu’on a toujours sur soi », in Chris Marker, Immemory, Paris, Centre Georges Pompidou, 1998, texte de présentation.

[9] Archives IMEC, SELZ.52.B212 D10.

[10] Yves Simon, Le voyageur magnifique, Paris, Grasset, 1987, p. 218. Chris Marker est remercié directement à la fin du livre, dans le seuil du roman.

[11] Yves Simon, La manufacture des rêves, Paris, Grasset & Fasquelle, 2003, p. 163-188.

[12] Le pseudonyme de Stalker fut le nom de son courriel, avant d’être remplacé par Krasna.

[13] Chris Marker, Giraudoux par lui-même, Paris, Seuil, « Ecrivains de toujours », 1952, p. 50.

[14] Éric Marty, « Un moment pétainiste dans la vie de Chris Marker », Le Monde, 16 août 2012, p. 14.

[15] Correspondance de Bernard Pingaud avec l’auteur, 18 décembre 2006.

[16] Commandant Navarre, « Lettre-préface », La Revue française. Cahiers de la Table ronde, n°1, 1941, p. 3.

[17] Dans leur biographie de Roger Stéphane, les auteurs relatent la rencontre du journaliste et résistant avec Chris Marker en juin 1940 : « C’est Yéfime [Zarjevski] qui présente à Roger un ami de François [Vernet], Chris Marker, qui anime un groupe de jeunes intellectuels fort actifs que le régime nouveau voit d’un assez bon œil. Est-ce cénacle – Jeune France – que Roger qualifie de « groupe de jeunes précieux » dans son journal ? », in Olivier Philipponat et Patrick Lienhardt, Roger Stéphane, Paris, Grasset, 2004, p. 150-151.

[18] Sur ces mouvements et leur lien avec le Régime de Vichy, voir la contribution de Jean-Pierre Rioux, « Ambivalences culturelles (1940-1941) », in Jean-Pierre Azéma et François Bédarida dir., La France des années noires. 1. De la défaite à Vichy, Paris, Seuil, « Points histoire », 1993-2000, p. 547-563.

[19] Pierre Laborie, « Esprit en 1940 : usages de la défaite », Les Français des années troubles, Seuil, 2003, p. 141.

[20] Bernard Pingaud, Une tâche sans fin, Paris, Seuil, 2009, p. 23.

[21] Correspondance de Bernard Pingaud avec l’auteur, 18 décembre 2006.

[22] Entretien de Pierre Citron avec l’auteur, Paris, 15 avril 2004.

[23] Annick Rivoire et Samuel Douhaire, « Rare Marker », Libération, 5 mars 2003.

[24] François Vernet, « Trois jeunes tambours », Nouvelles Peu Exemplaires, Paris, Tirésias, 2004, p. 200-201.

[25] Chris Marker, Giraudoux par lui-même, op. cit., p. 5.

[26] Pierre Laborie,  Les Français des années troubles, op. cit., p. 281.

[27] Bernard Pingaud évoque ce départ par la Suisse comme hypothèse, tout comme le passage des parents de Joseph Rovan.

[28] Travail et Culture à Paris et Peuple et Culture à Grenoble concluront le 10 mai 1946 un accord d’action totale. Joffre Dumazedier prendra la direction des deux associations.

[29] Lettre de Joffre Dumazedier à Chris Marker, 8 janvier 1953. Dossier « Olympia 52 », archives Peuple et Culture.

[30] La première d’Olympia 52 a lieu le 1er janvier 1954 lors d’un gala olympique au Palais de Chaillot par les acteurs du Théâtres National Populaire. Voir Montage de texte. Les jeux olympiques, 1954, np. Dossier « Olympia 52 », archives Peuple et Culture.

[31] Note de Chris Marker, traducteur, in F. Spencer Chapman, La jungle est neutre, Paris, Seuil, 1951, p. 298.

[32] Cette confrontation des genres a toujours étonné les amis de Chris Marker de ces années, ne comprenant pas comment il avait pu s’attacher au théâtre « mondain » de Giraudoux (entretien avec Pierre Citron avec l’auteur).

[33] François Porcile, « Chris Marker, à la poursuite des signes du temps » (1965), in Images documentaires « Spécial Marker », n°19, 1993, p. 16.

[34] Ibid., p. 18.

[35] Voir François Lecointe, « The Elephant at the End of World » , in Third Text, Vol. 25, Issue 1, January 2011, p. 100-102.

[36] André Bazin, « Chris Marker. Lettre de Sibérie », France-Observateur, 30 octobre 1958.

[37] Jacques Rancière, « L’historicité au cinéma », in Antoine de Baecque et Christian Delage dir., De l’histoire au cinéma, Paris, Éditions Complexe, 1998, p. 45-46.