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03 octobre 2014


Alexis Tadié

L’indépendance de l’Ecosse: fausse alerte?


 

L’Ecosse indépendante n’est donc pas pour tout de suite. A la question posée: “L’Ecosse doit-elle être un pays indépendant?” les électeurs ont répondu non à près de 55% lors du référendum du 18 septembre 2014. Si dans les jours précédant le scrutin le résultat promettait d’être plus serré, il s’agissait plutôt d’un effet des enquêtes d’opinion que d’une tendance avérée. Le drapeau reste inchangé, l’Ecosse conserve la livre sterling, et il n’y aura pas besoin de visa pour se rendre de Londres à Edimbourg ou dans les îles Shetland. Si le résultat est net, la campagne a cependant permis d’engager une grande conversation sur la nature du Royaume et sur la place de chacun. Certes, beaucoup de grands enjeux ont été escamotés: les partisans du “non” ont parfois cherché à peindre une image apocalyptique de l’Ecosse post-indépendance (pas de livre sterling, pas de défense nationale, pas d’appartenance à l’Union europénne) plutôt qu’à provoquer une véritable discussion sur les avantages d’appartenir au Royaume-Uni; dans un mouvement symétrique, les partisans du “oui” ont escamoté un certain nombre de points cruciaux, ne posant clairement ni la question financière ni la question diplomatique par exemple. Demeure néanmoins un enthousiasme indéniable soulevé par ces débats, un grand moment démocratique, comme en atteste le taux de participation de 85% — chiffre qui n’est plus dans la tradition britannique aux élections.

 

L’Ecosse et le Royaume

 

L’électorat, composé de tous les résidents en Ecosse (y compris les citoyens européens et du Commonwealth), comprenait un peu plus de quatre millions d’électeurs (un peu plus de 3,6 millions de suffrages exprimés). Le verdict est parfaitement clair: les dix points d’écart entre le oui et le non correspondent peu ou prou aux sondages de début de campagne. L’écart a paru se réduire à l’approche du scrutin — deux sondages avaient même donné le “oui” gagnant —, provoquant un vent de panique dans la classe politique. Si le camp du “oui” pensait s’approcher de la victoire, les enquêtes font apparaître que plus de 60% des électeurs ayant voté “non” n’avaient jamais douté de leur choix (38% pour  les partisans du “oui”); 10% de plus avaient déterminé leur choix plus d’un an auparavant; enfin, 9% des électeurs ayant voté “non” et 13% des électeurs ayant voté “oui” avaient choisi leur camp au début de l’année. Près de 80% des électeurs ayant refusé l’indépendance de l’Ecosse avaient donc arrêté leur choix dès le mois de janvier (et près de 70% pour le “oui”). Comme souvent dans les élections, la campagne n’a que peu affecté le résultat.

 

Le choix du référendum et la définition du corps électoral posaient un problème: comment croire que seuls les résidents en Ecosse puissent être concernés par le résultat du scrutin? Sans parler des Ecossais habitant en Angleterre ou ailleurs, qui n’avaient pas le droit de vote, tous les citoyens du Royaume-Uni seraient nécessairement affectés par le résultat, en particulier si l’Indépendance l’avait emporté — et la majorité des citoyens britanniques non-résidents en Ecosse était opposée à l’indépendance. L’éclatement possible du Royaume faisait naître par exemple des problèmes constitutionnels: si les partisans du “oui” souhaitaient qu’Elizabeth II reste reine d’Ecosse, la question de la nature de l’accord politique qui pourrait exister entre ce nouveau pays indépendant et les trois autres nations (Angleterre, Pays de Galles, Irlande du Nord) était loin d’être clarifiée, et affecterait donc, par ricochet, les autres citoyens britanniques. L’indépendance de l’Ecosse aurait nécessairement des répercussions financières sur les autres composantes du Royaume, qu’il s’agisse de la répartition des ressources, ou plus simplement du transfert des pouvoirs à ce nouveau pays. La place politique et le positionnement international de ces deux nouvelles entités constituées n’apparaissaient pas non plus clairement. Si la plupart de ces questions pouvaient être réglées à moyen ou long terme, il est indéniable que l’indépendance écossaise, ainsi formulée, affectait nécessairement l’ensemble du Royaume-Uni et non pas seulement les résidents de Glasgow ou d’Aberdeen.

 

Les ressorts du nationalisme

 

La verve nationaliste semblait certes pouvoir triompher des obstacles, alimentée par le Scottish National Party et par un certain nombre d’intellectuels et d’artistes, et appuyée sur un mouvement populaire et pacifique en faveur de l’indépendance, mais elle ne pouvait dissimuler totalement un certain nombre de problèmes non résolus. Ainsi de la question de la monnaie: pour les Ecossais, il ne faisait pas de doute que la livre sterling devait rester la devise du nouvel Etat, ce que les politiques anglais n’étaient nullement disposés à concéder. Même si les Ecossais avaient pu conserver la livre, quel aurait été le degré d’indépendance d’un pays qui ne contrôle pas sa politique financière? Ainsi du problème des douanes et des frontières: quels contrôles, à quelles frontières, régulés par quelles entités? Ainsi encore de la question européenne: il était illusoire de penser que l’Ecosse pourrait entrer dans l’Union Européenne comme pays à part entière, car l’Espagne ne l’aurait jamais toléré, craignant un précédent vis-à-vis de la Catalogne. Ces questions de fond — et quelques autres comme celle de la défense nationale ou celle du soutien aux banques en cas de nouvelle crise financière — n’avaient jamais été véritablement débattues pendant la campagne. De fait, plus de la moitié des électeurs s’étant prononcés contre l’indépendance ont fait valoir la question de la livre sterling comme élément déterminant.

 

A l’heure de la construction européenne, projet certes mal en point mais qui a pour ambition de fédérer plutôt que de séparer, l’indépendance proposée n’allait-elle pas à rebours de l’Histoire? Ou au contraire, faut-il mettre en valeur la prolifération des revendications indépendantistes, en Europe comme dans le monde, parfois sous l’effet de la mondialisation, pour faire valoir l’inscription de l’Ecosse dans un mouvement général ? Cette alternative se présentait sous un jour à la fois pratique et politique. Pratique, car l’on pouvait se demander quelle seraient la place et le poids d’une Ecosse indépendante en Europe ou dans le monde. Politique, car la question relevait finalement davantage de considérations locales que d’un projet national. Comme l’a souligné Linda Colley[1], les politiques n’avaient pas réfléchi à la question du nationalisme, qu’il s’agisse des indépendantistes ou des gouvernements britanniques successifs depuis Margaret Thatcher. Plus particulièrement, ils ne sont parvenus ni à renouveler le discours de l’union et de l’appartenance des différentes nations à un projet commun, ni à comprendre les spécificités du mouvement nationaliste écossais. Même la dévolution de la fin des années 1990 ne correspondait pas à un projet politique clairement énoncé pour tout le pays. La revendication identitaire ou culturaliste n’est enfin pas déterminante dans le discours nationaliste, d’une part parce que la dévolution accorde déjà un certain degré d’autonomie à l’Ecosse, d’autre part parce que l’Ecosse bénéficie (comme le Pays de Galles, bien entendu) d’une reconnaissance à part entière comme “nation”: si elle n’a pas ou plus véritablement de langue propre (le gaëlique n’est parlé que dans certaines parties reculées du pays), en revanche l’identité culturelle écossaise, qu’elle s’exprime dans le sport (l’Ecosse possède une équipe nationale de football comme de rugby par exemple) ou dans les arts, est profondément affirmée et reconnue[2].

 

Si le discours nationaliste a pu fleurir, c’est en raison de la conjoncture politique. Depuis Margaret Thatcher jusqu’à David Cameron, la méfiance s’est installée en Ecosse vis-à-vis de l’Angleterre, incarnée en l’occurrence par les gouvernements conservateurs successifs: de fait, le parti conservateur a pratiquement disparu de la carte électorale écossaise. La revendication indépendantiste permettait alors de canaliser une position antagoniste vis-à-vis des conservateurs anglais et de manifester une opposition radicale aux politiques récentes (mais aussi plus anciennes) défendues par le gouvernement de David Cameron. Le rejet du jeu politique de Westminster constitue ainsi l’argument le plus fort en faveur du “oui”, près des trois quarts des électeurs citant ce critère comme déterminant; plus de la moitié encore indique la préservation du système de santé (NHS) comme cruciale dans leur choix en faveur de l’indépendance. Si certains domaines comme l’éducation relèvent de la compétence directe du parlement et du gouvernement écossais, d’autres, comme le contrôle sur l’ensemble des recettes fiscales, sur les revenus du pétrole ou la défense, nécessairement nationale, dépendent directement de Londres. C’est donc probablement un ensemble de facteurs, certains récents, d’autres plus profonds, qui a contribué à alimenter le discours nationaliste. A quoi il faut évidemment ajouter le talent réel du leader du Scottish National Party, Alex Salmond, qui a su jouer de son charisme pour galvaniser la campagne — et il faut saluer la dignité de sa position à l’issue du scrutin, abandonnant la présidence de son parti.

 

Une victoire ?

 

David Cameron avait souhaité que la question soit directe, sous la forme d’une alternative claire, pour ou contre l’indépendance. Ce faisant, il ne permettait pas aux électeurs de se prononcer en faveur d’un approfondissement de la dévolution (Devo Max). Mais dans la panique consécutive aux sondages indiquant une possible victoire des indépendantistes, il se voyait contraint de promettre, de fait, une plus grande dévolution si les électeurs refusaient la séparation: celle-ci reviendrait à conférer à l’Ecosse le soin d’administrer la quasi-totalité de ses affaires, exceptées les affaires étrangères et la défense. L’intervention dans la campagne de l’ancien premier ministre Gordon Brown, lui-même député d’Ecosse, défenseur d’une “interdépendance” et non d’une “indépendance”[3], a probablement été décisive en ce sens — et Brown se place maintenant en garant des promesses faites. Les trois principaux partis se sont engagés sur cette perspective, même si une partie des conservateurs ne l’entend pas de cette oreille.

 

Et de fait, si les pouvoirs dévolus à l’Ecosse deviennent considérables, alors la question récurrente dite de West Lothian se pose avec encore plus d’acuité: dans l’état actuel des choses, les députés du parlement de Westminster n’ont pas le droit de voter sur les politiques dévolues (à l’Ecosse ou au Pays de Galles) alors que les députés écossais de Westminster ont le droit de voter sur des politiques qui ne les concernent pas. Des voix nombreuses s’élèvent pour réclamer la fin de cet état de fait. Mais la question constitutionnelle reste entière, parce qu’il serait étrange d’imaginer des députés de nature différente au parlement de Westminster, dont certains n’auraient pas le droit de voter sur certaines politiques. De plus, comme l’a expliqué le spécialiste des questions constitutionnelles, Vernon Bogdanor, il est inimaginable que le gouvernement ne soit pas responsable pour l’ensemble de ses politiques, devant le parlement tout entier. Même si des pouvoirs financiers accrus sont attribués à l’Ecosse, toute variation dans les financements publics en Angleterre continue d’avoir des répercussion sur l’Ecosse: il n’est donc pas extravagant que les députés qui représentent des circonscriptions écossaises votent sur les politiques qui concernent l’Angleterre. Interdire aux députés écossais de voter sur des questions qui ne les concernent en apparence pas, reviendrait à se diriger vers une séparation de facto.

 

Le choix très clair qui a été fait par les électeurs de rester dans le Royaume ne règle donc pas tous les problèmes. On peut penser que le désir d’indépendance manifesté par une partie importante de la population ne disparaîtra pas du jour au lendemain. De même, l’accroissement prévu de la dévolution reste à détailler et à mettre en œuvre. Les conséquences sur la vie politique du Royaume-Uni sont encore incertaines, en particulier en ce qui concerne la constitution et le mode de fonctionnement du pays en son entier: va-t-on se diriger vers un fédéralisme ou au contraire vers un approfondissement et une réinvention des liens qui unissent les différentes nations du Royaume-Uni ? C’est de la nature précise et du calendrier des réformes menant à une plus grande dévolution pour l’Ecosse que naîtront des débuts de réponse. Prochaine étape dans le grand jeu des référendums: le Royaume-Uni restera-t-il en Europe?

 

Alexis Tadié*

 
*Professeur de littérature anglaise à l'Université Paris Sorbonne


[1] Linda Colley, « Scottish independence: catalogue of errors that has brought UK to the brink », The Guardian, mardi 16 septembre 2014.

[2] Voir Nathalie Duclos, L’Ecosse en quête d’indépendance ?, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2014.

[3] Gordon Brown, My Scotland, Our Britain, Londres, Simon & Schuster, 2014.