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14 janvier 2015


Esprit

Après l'union sacrée


Une semaine tout juste après le début des attaques terroristes qui ont bouleversé la France, combien de commentaires ont déjà accompagné à chaud le bruit des armes, combien d’avertissements, combien d’injonctions, combien de déclarations solennelles se sont mêlés au flux de l’information en direct et à la voix bouleversée des témoins ! Sans doute l’éloquence muette des manifestants qui se sont spontanément rassemblés aux quatre coins du pays en tenant un crayon en guise de symbole était-elle tout d’abord la meilleure réponse au bruit des balles. Une réaction de principe, sans arrière-pensées, pour la liberté d’expression, en deçà de toute querelle politique, impossible à instrumentaliser et à récupérer, renvoyant les escarmouches politiciennes à leur insignifiance.

Dans ce moment de recueillement et d’émotion, qui accompagne les larmes et le deuil, le suspens du commentaire et la pudeur de l’expression semblent s’imposer d’eux-mêmes. La simple présence mêlée de la foule est apparue comme la réponse juste aux meurtres antisémites du 9 janvier. Peut-être est-ce besoin de faire silence, d’interrompre le cours ordinaire des analyses et des prises de position, qui donne un sens à l’usage laïc, si étrange pour la République, de l’adjectif « sacré ».

Malgré le désir de prolonger le moment de l’« union sacrée », parce que celle-ci nous permet un temps de renouer, en deçà de nos conflits incessants, avec un lien politique essentiel et fondateur, il nous faudra bien aussi renoncer à cette unanimité et revenir à la politique ordinaire. Et redécouvrir, ce faisant, que l’unanimisme ne peut avoir qu’un temps au risque sinon de recouvrir des questions, des discordances maîtrisées dont nous avons besoin pour respecter la liberté d’expression en acte (et pas seulement comme un principe fédérateur).

Car le jour même où les dirigeants politiques et le peuple des manifestants se retrouvaient dans la rue pour une marche symbolique, les ministres de l’Intérieur de 11 pays européens se retrouvaient avec des envoyés canadien et américain (Eric Holder) pour parler de la coopération en matière de sécurité, comme si un processus de décisions justifiées par l’urgence s’enclenchait déjà, sous couvert de solidarité entre alliés. Et comment ne pas s’étonner de la coalition hétéroclite des chefs d’Etat et de gouvernement venus entourer François Hollande, dont certains ne rendaient qu’un hypocrite hommage à une liberté d’expression qu’ils combattent chez eux, parfois au nom même de la lutte contre le terrorisme ? Comment, en outre, ne pas être frappé par ce chef d’œuvre de l’humour absurde que représentent, union sacrée oblige, la Marseillaise et le bourdon de Notre-Dame pour célébrer l’esprit anarchiste et rebelle de Charlie ?

Mais comment revenir au moment de l’analyse ? Pour une revue comme Esprit, qui fait le choix du commentaire réactif mais distancié, comment se préparer à approfondir notre questionnement ? Comment anticiper les reconfigurations politiques qui se préparent déjà autour de la sécurité, l’instrumentalisation de la peur et les appels incantatoires aux grands principes ? Tout en préparant notre prochain dossier, qui rendra compte des interrogations nées des événements, nous commençons par suivre quelques fils directeurs.

Tout d’abord, aussi brutaux que soient les événements, ils ne viennent pas de nulle part. Ils s’inscrivent dans une série de menaces et dans une reconfiguration globale des formes de la violence et de la radicalisation dont nous traitons régulièrement depuis le 11 septembre 2001 (voir ci-dessous). D’autre part, comme l’ont montré les manifestations de solidarité à l’étranger, nous n’avons pas vécu qu’un drame national mais aussi une version locale d’une violence terroriste dont les liens aux territoires en guerre et au djihadisme sont avérés mais mouvants et complexes. Comment comprendre la manière dont la violence et la religion ont partie liée dans les conflits actuels, en Europe et bien au-delà ?

Enfin, pour répondre à la menace et appeler à l’unité, la rhétorique républicaine se trouve toujours sur le fil entre la négation des communautés et l’injonction faite à la « communauté musulmane » de condamner la violence. Pourquoi cette contradiction ? Comment reconnaître le droit des citoyens français de culte musulman à pratiquer leur religion sans les assigner à une appartenance communautaire imposée ? Dans ce contexte, quel rôle, en particulier, veut-on faire jouer à la laïcité ? Concrètement, comment faire la pédagogie de la laïcité (voir plus bas), puisque l’incompréhension, qui a pu se manifester localement, de la minute de silence dans certains établissements scolaires a suscité tant de commentaires ? Telles sont les principales pistes sur lesquelles nous reviendrons dès notre prochain numéro.

 

Esprit

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