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08 décembre 2015

Une réaction au texte de Judith Butler « une liberté attaquée par l’ennemi et restreinte par l’Etat » (Libération du vendredi 20 novembre)
François-David Sebbah

La responsabilité de l’intellectuel.le dans les sombres temps


Au lendemain des attentats du 13 novembre à Paris, Judith Butler a écrit une  « lettre de Paris » (Libération du vendredi 20 novembre) où elle s’inquiétait, selon la présentation qu’en propose Libération, de savoir si « nous sommes en train  de pleurer les morts ou de nous soumettre à la puissance d’un Etat de plus en plus militarisé et d’accepter la  suspension de la démocratie ».

            J’ai d’abord lu le texte de Judith Butler en anglais. Je suis allé consulter un dictionnaire, me disant qu’eu égard au caractère complexe et sensible de ce dont elle traitait, quelques subtilités pouvaient m’échapper. Par exemple, je me suis demandé si « bouffon » avait exactement le même type de connotations qu’en français. Il semble que oui. Donc, le 14 novembre 2015, dans l’immédiat après-coup des attentats meurtriers, Judith Butler a traité le président de la république française de « bouffon ». Ce n’est bien sûr pas un crime de lèse-majesté (et sans doute s’agit-il de la reprise implicite d’un terme utilisé dans un communiqué de Daech). Mais si certains « polémistes » – que l’on nomme parfois en France des « intellectuels », je n’ai jamais bien compris pourquoi –  ne reculent pas devant ce registre, je ne m’attendais pas à le trouver sous la plume de Judith Butler. A vrai dire, j’ai surtout été stupéfait par le nombre de contre-vérités alignées : l’interdiction de rassemblements, destinée à prévenir d’autres massacres alors que la menace immédiate n’était pas écartée, a-t-elle vraiment signifié l’abolition du droit de rassemblement en France et la fin de l’Etat de droit ? « La France » (c’est-à-dire ?) mène-t-elle vraiment « une guerre nationaliste contre les migrants » ? M. Le Pen est-elle « au centre » de l’échiquier politique comme la formulation utilisée semble le suggérer (il a pu être dit qu’elle était au centre du débat, ce qui est bien sûr tout autre chose) ? Les discours les plus nombreux dans la sphère publique et jouissant de différents types de légitimité que l’on a pu entendre dans l’immédiat après-coup ont-ils absolument tous tenu à criminaliser, voire à diaboliser, un islam hypostasié ? L’on pourrait multiplier les exemples d’assertions définitives de ce type.

Je dis : « contre-vérités » – la contre-vérité résulte ici de la caricature. Que ces assertions unilatérales traduisent des risques possibles ou de très inquiétantes tendances qui parfois s’amorcent déjà, c’est absolument sûr (la forte poussée du Front National qui a eu lieu depuis, lors des élections régionales, en est bien sûr un indice ; on peut aussi légitimement s’inquiéter de telle ou telle restriction des libertés au nom de la lutte contre le terrorisme). Et la vigilance la plus extrême est requise. Mais, précisément, ces risques, ces tendances ou amorces appartiennent à un tissu délicat et complexe, infiniment sensible – celui de la société française actuelle. Les hypostasier et effacer tous les autres aspects de ce que nous vivons, c’est s’aveugler : il y a eu aussi dans l’immédiat après-coup des attentats des affects ordinaires, qui ne sont pas tous « nobles » ; il y a eu aussi du courage, du discernement, de la solidarité entre tous – au-delà des identités communautaires – ; il y a eu et il y a toujours de la mesure, et aussi de la vulnérabilité et de la peine, et encore aussi – bien que je n’aime guère le mot et la notion – une certaine dignité (dans laquelle l’on ne se laissera pas aller aux jugements sommaires, à la recherche de bouc-émissaires, etc.). Pourquoi écraser cette « réalité » si complexe en une caricature ? Un tel manque de nuance ne déçoit pas seulement du point de vue du gain d’intelligibilité, mais aussi et surtout d’un point de vue éthique.

            Le plus surprenant dans le texte de J. Butler est de voir combien il met en œuvre, il performe cela même qu’il prétend dénoncer. Il appelle à la nuance et produit des propos absolument caricaturaux. Il dit préférer ceux qui se sentent dans l’impasse et vont prendre le temps de la réflexion, et déroule le lendemain même des événements un propos pour ainsi dire « tout fait » d’après une grille de lecture simple et sans surprise – très « idéologique » : dénonçons l’Etat policier déjà triomphant au soir du 13 novembre et l’unanimité du racisme dont seraient victimes tous les musulmans abusivement identifiés à l’islamisme radical lui-même hypostasié comme « le mal » (la mise en équivalence sans nuance en un tout amorphe de tant d’individus, de manières de vivre, et de positions diverses, est bien sûr alors mise en œuvre par ce discours « critique » lui-même).

            Le « chapeau » de la version française de l’article explique que la philosophe s’exprime « forte de son expérience du 11 septembre ». J’ai bien plutôt l’impression qu’il s’agit d’une brutale projection, sans aucune prudence de contextualisation, de la situation américaine sur la France – une projection aussi des violences et souffrances dans lesquelles l’auteure de ce discours est prise aux Etats-Unis. La violence de l’écrit de J. Butler – car ce discours est violent qui dit en substance « aux Français » qu’ils sont en train de céder en leur grande majorité aux sirènes du racisme et de l’Etat fascisant le jour même ou presque où « ils » ont été atteints par les attentats – cette violence, donc, résulte sans doute d’une riposte à une violence subie. Mais ainsi elle participe au terrible tourniquet par où la violence s’entretient et s’accroît, alors même qu’elle le condamne et voudrait aider à le comprendre. Le discours butlérien est comme avalé par la violente rivalité mimétique qu’il dénonce pourtant. Et, dans la position de « conscience jugeante » qu’il adopte, il se fait, à son corps défendant sans doute, condescendant.

            Et pourtant, bien sûr, J. Butler a raison : il y a des morts que nous pleurons, et d’autres que nous ne pleurons pas, des morts à qui nous donnons un visage (il n’y a qu’à lire les derniers Libé pour vérifier la véracité de cette remarque) et d’autres qui restent sans visage ou même à qui nous ôtons leur visage. J. Butler a raison de poser la question : pourquoi sommes-nous (et qui, « nous » ?) tellement plus touchés par les morts survenues dans un café parisien plutôt que par tant d’autres[1] ? Cependant, elle sait aussi à quel point élaborer des réponses à ces questions – passées les évidences de surface –  requiert de ne pas gommer leur complexité. Par exemple, elle sait très bien qu’élaborer une notion de  « chagrin transversal » comme elle le suggère, qui sache prendre en compte ceux qui ne nous sont pas proches (dans l’espace, et surtout dans l’espace de l’affectivité) tout à la fois s’exige d’un point de vue éthique et recèle bien des difficultés (relayer l’affectivité par la réflexion ne saurait convenir, promouvoir une affectivité effusive en extension ne va pas de soi, etc.).

            Que peut « répondre » un.e intellectuel.le aux appels souvent informulés qui hantent les sombres temps ? Sa seule véritable responsabilité sera d’assumer un discours complexe et nuancé, rétif à tout effet de caricature, soucieux de ses propres affects et lucide quant à sa capacité à ne pas se laisser capter par eux, tout en sachant ne pas les dénier. Un discours se dédisant déjà pour mieux s’ajuster encore à l’ambiguïté de ce qui pourtant lui résistera encore, un discours – surtout – qui n’écrasera pas les nuances pour se soulager dans la caricature (ce qui ne revient en rien à se complaire dans la grisaille de mauvais justes milieux). Un tel discours, déceptif, n’est jamais très audible, et aujourd’hui moins que jamais. (Il sera toujours suspect de favoriser l’immobilisme – certains militants ne manqueront pas de le signifier –, toujours « couvert » par des prises de positions tranchées et tonitruantes, toujours noyé dans le commentaire océanique des réseaux sociaux.)

 La détermination à ne pas céder sur cette exigence, pourtant, me semble être la seule participation juste – à tous les sens du terme – à la lutte contre la haine et la destruction. D’autres lignes de la main de J. Butler consonnent certainement avec cette idée. Mais que ce texte de sa plume fut pour le moins contre-performatif !

F.-D. Sebbah

[1] Mais elle-même aura, dans le texte imprégné d’émotion qu’elle publie sur le coup, cité certains morts plutôt que d’autres selon un schéma idéologique préétabli. Bien sûr, peut-on citer tous les morts simultanément, et être concernés au même titre par toutes les morts ? – telle est l’une des questions de fond.