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25 mars 2016


Christian Chartier, Antoine Garapon, Joël Hubrecht, Sophie Kepes, Véronique Nahoum-Grappe, Boris Najman, Nanou Rousseau, Georges Waysand

Au nom de la Justice, nous exigeons la libération immédiate de Florence Hartmann


[Florence Hartmann a été libérée le 29 mars. Il faut désormais travailler à la révision du jugement.]

Le jeudi 24 mars devait être un jour placé sous le signe de la justice avec le jugement par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) de l’ancien président des serbes de Bosnie Radovan Karadzic,  finalement condamné à 40 ans de prison pour génocide, crimes contre l’Humanité et crimes de guerre. Ce jour restera un jour d’injustice et du fait de ce même Tribunal ! En arrêtant la journaliste Florence Hartmann, qui était venue accompagnée des victimes et des représentants de victimes bosniaques assister à l’audience de jugement, et en la mettant en prison dans le quartier des criminels de guerre qu’elle a inlassablement dénoncés, aussi bien comme journaliste que lorsqu’elle occupa la charge de porte-parole du procureur du TPIY, ce Tribunal, qu’elle a servi sans pour autant taire ses dérives, a malheureusement fait de ce beau jour, un jour de honte pour la justice pénale internationale.

Qui est Florence Hartmann ?

Florence Hartmann a gagné sa réputation de journaliste intègre et courageuse en tant qu’envoyée spéciale du Monde à Belgrade de 1990 à 1994, l’une des premières à révéler l’ampleur du nettoyage ethnique conduit en Croatie et en Bosnie-Herzégovine entre 1991 et 1995 et la nature criminelle et secrète du régime du président de la Serbie Slobodan Milosevic. Elle fut la première à révéler l’existence du charnier des blessés de l’hôpital d’Ovcara (Croatie, 1991) à la suite du siège et de la prise de la ville de Vukovar. Rappelons, pour mesurer l’absurdité et l’ignominie de la situation infligée à Florence Hartmann, que c’est son enquête et la plainte déposée par MSF en France qui ont contribué en partie, avec par la suite la découverte des camps de concentration de Prijedor (Bosnie, 1992), à la création du TPIY en 1993.

Florence Hartmann s’est engagée personnellement et professionnellement pour que justice soit rendue aux centaines de milliers de victimes de cette guerre. Elle a été porte-parole du Procureur TPIY, Carla del Ponte, entre 2003 et 2006. Elle a aidé à l’établissement des faits, par ses enquêtes, par ses liens avec les associations de victimes comme l’association des Mères de Srebrenica, le Humanitarian Law Center de Natasa Kandic ou encore le Comité Helsinki de Sonja Biserko.

Florence Hartmann a enquêté, sans relâche, sur la manière dont les décisions ont été prises au sommet de l’État serbe. Elle a très vite identifié le Conseil Suprême de Défense de la Serbie-Monténégro comme l’une des principales instances décisionnelles et organisatrices des crimes de masse commis dans l’ex-Yougoslavie. Les minutes des réunions de ce Conseil révèlent et attestent de l’implication permanente, soutenue et déterminante de la Serbie dans l’organisation et la nature de la guerre en Bosnie-Herzégovine. Florence Hartmann estima cruciale que ces documents essentiels puissent être rendus publics et utilisés en justice.

Le TPIY a pu obtenir de Belgrade la transmission de ces documents que le tribunal a accepté, à la demande de la Serbie, de garder confidentiels et qu’elle n’a pas transmis à la Cour internationale de justice, instance judiciaire basée dans la même ville qui avait à juger elle, justement, de la responsabilité étatique de la Serbie dans les crimes de nature génocidaire commis en Bosnie-Herzégovine. Or la base légale pour accepter la requête de la Serbie n’était pas valable car elle reposait sur une confusion entre « sécurité nationale » et « intérêts nationaux ».  Comme l’indiquent les défenseurs de Florence Hartmann, et en particulier les Mères pour la Paix, dans un article publié par l’Association Sarajevo en 2011, le TPIY ne devait en aucun cas accepter la confidentialité de ces minutes. : « Les éléments de preuve dissimulés avec l’aval du TPIY permettaient d’établir le niveau de responsabilité de l’Etat serbe sous le régime de Milosevic dans le génocide en Bosnie-Herzégovine. »

Le livre Paix et Châtiment (Flammarion, 2007), que Florence Hartmann a publié après son départ du Tribunal, une fois redevenue journaliste, revient dans le détail sur cette affaire. Et c’est en particulier le passage consacré à la délibération des juges du TPIY sur ce point qui a valu à Florence Hartmann d’être poursuivie pour outrage et entrave à la justice par ses anciens collègues, parfois aussi rivaux tant les tensions internes au sein du Bureau du procureur et entre ces derniers et les juges ont été fortes (l’affaire du juge Harhoff en est un autre symptôme célèbre mais lui aura eu la « chance » (sic) d’être seulement mis à la retraite du tribunal).

Lors de son procès, Florence Hartmann a été défendue par les associations de victimes bosniaques, qui restent les premières et les plus légitimes à demander de pouvoir connaître toute la vérité des faits, et à qui le Tribunal est censé consacrer ses efforts. Elle a été soutenue par les organisations de défense des droits de l’homme et des personnalités majeures dans la création de la justice pénale internationale telles que Louis Joinet. Les autorités françaises ont refusé de l’extrader. Sa condamnation en 2009 à une amende peut paraître symbolique, mais au vu du parcours et du travail de Florence Hartmann, cette injustice est surtout devenue le symbole d’une dérive et d’un aveuglement aussi scandaleux que grotesque du Tribunal de La Haye. En convertissant cette amende en peine d’emprisonnement et en procédant à son arrestation dans les conditions rappelées auparavant, la juridiction fait montre d’un acharnement qui la déshonore plus qu’il ne sert à prouver son inflexibilité. C’est pourquoi même si la peine infligée à Florence Hartmann n’est « que » de sept jours, ceux-ci sont toujours de trop et ne peuvent que susciter l’indignation et la colère de ceux qui connaissent le fond de ce dossier et exigent que toute la vérité soit établie une fois pour toutes, en toute impartialité et intégrité.

Nous signataires de cet appel, demandons la libération immédiate de Florence Hartmann.

 

Paris, le 25 mars 2016

 

Christian Chartier

Antoine Garapon

Joël Hubrecht

Sophie Kepes

Véronique Nahoum-Grappe

Boris Najman

Nanou Rousseau

Emmanuel Wallon

Evelyne Burguière

André Burguière

Ariane Mouchkine

Romain Goupil

Helène Cixous

Lycette Corbion-Condé, MCF droit privé, UT1 Capitole

François Tanguy

Patrick Condé

Pierre Hazan

Louise Bruit

Bernardo Montet

Sophie Bobbé

Françoise Dubost

Blandine Savetier

Emmanuel de Véricourt

Jean-Luc Nancy

Maguy Marin,

François Verret,

François Tanguy

Laurence Chable

Marcel Bozonnet

Mohamed Dhaoui

Bernard Wach

Emmanuelle Wollman

Francis André Wollman

Jean-Michel Frodon

Michelle Amzallag

Yan de Kerorguen

Catherine Agulhon

Fekrije Selimi

Olivier Mongin

Francis Bueb

Jean-Michel Frodon

Jean-Marie Laclavetine

Olivier PY

Jean-Luc Godard

Marie Frering

Jean-Louis Comolli

Licia Eminenti 

Mohamed DHAOUI (Président de l'association  Action Tunisienne)
 
Christian MEUNIER, réalisateur de documentaires
 
Michèle Amzallag (ICE, Initiative Citoyens en Europe)
 
Simon Foreman
 
Pierre Hazan
 
François Crémieux
 
Une pétition internationale peut être signée en ligne : https://www.gopetition.com/petitions/release-florence-hartmann-petition.html#
Textes en bosnien et anglais, formulaire de signature dans la marge de droite.
Facebook : « Release Florence Hartmann »