Rendez-vous

09 décembre 2016


Adrian Mihalache

L’ombre et la trace : deux métaphores de l’identité


1 rue de l’Exposition 75007 Paris

L’Institut culturel roumain vous invite cordialement, le vendredi 9 décembre à 19 heures au lancement de la revue Lettre Internationale, édition roumaine, numéro d’automne.

Dans un article assez retentissent daté 1862, Sainte Beuve propose un questionnaire pour cerner l’identité d’un caractère : famille, origine et généalogie, études, amitiés, croyances, situation de fortune, attitude à l’égard des femmes. On peut douter que ces critères sont encore valables aujourd’hui, quand l’identité est de plus en plus floue, fugace, multiple, mobile, dé-corporalisée. Trois phénomènes contribuent à la réinvention de l’identité : les déplacements massifs des populations devant les menaces des guerres, des désordres politiques, des avanies économiques ; le déracinement des élites intellectuelles qui profitent de la mondialisation pour gagner des statuts privilégiés en tant que « citoyens du monde » ; enfin, dans les communautés virtuelles, on assiste à l’émergence de nouvelles identités, tout comme dans les laboratoires on expérimente pour l’élaboration de nouvelles structures du matériel, ainsi que du vivant.

Il le semble que deux métaphores sont particulièrement utile pour rendre compte des transformations identitaire. Adelbert von Chamisso, un émigrant dont la famille s’est réfugié devant les risques et périls de la Révolution Française, s’est distingué tout au début de sa carrière par le conte fantastique La merveilleuse histoire de Peter Schlemihl, l’homme qui a perdu son ombre, où la crise identitaire de l’émigré est symbolisée par la perte de l’ombre. En fait, le héros vend sont ombre à gros prix (la fortune inépuisable), ne la perd pas, mais la transaction n’a rien d’un pacte à la Faust. L’ombre (surtout l’ombre portée) représente une identité corporelle, car elle suppose une densité et consistance physiques, indissolublement liées au poids de la personnalité. Par ailleurs, l’histoire de l’art nous montre que la présence de l’ombre de l’auteur à l’intérieur de l’œuvre est une affirmation péremptoire de son « autorité ». On peut soutenir, avec un léger jeu de mots, que l’absence de l’ombre portée porte ombrage à l’identité.

Il y a des personnages romantiques dans l’œuvre de Dumas-père (le comte de Monte Cristo) ou de Jules Verne (le capitaine Nemo, Mathias Sandorf) qui se sont forgé des identités arbitraires, sinon factices. Ce sont des gens qui ont perdu le pari avec leur temps, en se rangeant du mauvais côté par rapport au cours de l’histoire. Eliminés de leur temps et coupés de leurs racines, ils ont gagné, en échange, l’espace, pérégrinant partout et y laissant partout des traces, tels les esprits forts et mobiles de notre monde. La trace, mieux que l’ombre, joue, de nos jours, le rôle de métaphore de l’identité. D’une part, l’identité, au lieu d’être octroyée par des facteurs extérieurs, tels l’appartenance à un espace géographique, à une tradition culturelle, ou à une communauté tangible, est forgée au gré de la personne, par l’accumulation des traces laissées par ses actions. Cependant, les mécanismes de la nouvelle économie utilisent ces mêmes traces à leurs propres fins, i.e. pour stimuler la consommation de biens tangibles, mais aussi de produits virtuels, de sorte que le commerce des choses et le commerce des idées se confondent. On surveille nos actions, on en recueille les traces, et, après un traitement sophistiqué de données, on refait le double de notre identité pour nous proposer des choix correspondants à ceux que nous avons déjà faits. On contribue ainsi, sciemment ou non, au renforcement de l’identité, mais en la figeant dans le passé, on en empêche l’évolution et on lui gomme toute imprévisibilité. L’analyse de l’identité à travers ses métaphores offre la possibilité de prendre en compte des manipulations identitaires qu’on préférerait éviter et de regagner la maîtrise en ce qui concerne la construction de soi.

Participants :

Adrian Mihalache (Lettre Internationale) : modérateur / provocateur ;

Georges Banu : professeur à la Sorbonne ;

Tudor Banus : artiste peintre ;

Jonathan Chalier : secrétaire de rédaction, revue Esprit ;

Pascal Lardellier : professeur à l’Université de Bourgogne ;

Michel Melot : écrivain, ancien directeur du Cabinet d’estampes de la BnF ;

Jean-Claude Soulages : professeur à l’Université de Lyon. 

http://icr.ro/paris/lansarea-revistei-lettre-internationalem-urmata-de-o-dezbatere-pe-tema-umbra-si-urma-doua-metafore-ale-identitatii