Rendez-vous

13 octobre 2017


Le vocabulaire des migrations


Université Paris-Ouest Créteil

Vendredi 13 octobre 2017
 
SUJETS ET OBJETS

La figure du migrant comme ennemi ou le monde à l’envers – Alessandro Dal Lago
Dans les sociétés occidentales, le néo-populisme se nourrit essentiellement d’une peur irrationnelle
à l’égard des “aliens”, c’est-à-dire des réfugiés, des migrants et des Roms (pour ces derniers tout
particulièrement dans les pays d’Europe du Sud et de l’Est). Les données démographiques et
statistiques ne fournissent aucune explication à cette paranoïa. Malgré les annonces d’invasion via
la Grèce, l’Espagne et l’Italie, le nombre de migrants – ou mieux, de tous ceux qui sont nés en
dehors de l’Europe, et donc des réfugiés aussi – est fondamentalement stable. Si on calcule par
rapport aux Etats du Conseil de l’Europe, ils représentent un peu plus de 5% des 745 millions de
personnes vivant sur un territoire de 8 millions de km2 (7% de la population des Etats de l’Union
européenne). En d’autres termes, un pourcentage de loin inférieur à celui des étrangers présents
dans de nombreux pays d’Afrique et d’Asie mineure (qu’ils soient migrants ou réfugiés). Nous
analyserons les raisons de cet écart entre réalité et représentation des migrations et nous en
proposerons une interprétation essentiellement fondée sur la nouvelle dimension globale et
médiale des relations internationales.
 
Alessandro Dal Lago a enseigné la sociologie et la sociologie de la culture à l’université de Milan, à
l’université de Bologne et à l’université de Gênes, dont il a été le Doyen. Il a également été
professeur invité à l’université de Pennsylvanie, à l’université de Californie et à l’université de Los
Angeles. Il est l’auteur ou co-auteur d’une quarantaine d’ouvrages et d’environ deux cents essais et
articles scientifiques. Cf. www.alessandrodallago.com

Le déploiement de la parole et l’implicite de l’expérience : réflexions sur la production langagière
en situation migratoire – Mike Gadras

S’agissant de l’expérience des personnes en situation migratoire, l’écoute de la parole vive présente
un double intérêt dans une perspective herméneutique. La première fonction heuristique de la
parole renvoie à la puissance de redescription de la réalité dans sa visée référentielle, dans la
mesure où l’expérience sociale induit l’imagination productive dont témoignent les créations de
sens délivrées par le discours. La seconde fonction heuristique de la parole a trait au corps, en ce
qu’elle atteste, par le bais d’une création momentanée d’une forme non verbale de langage, de la
manière d’être d’un sujet parlant vis-à-vis de son rapport à une chose ou au monde. En portant une
écoute attentive aux modes de (re)déploiement de la parole de sujets qui s’inscrivent dans desdites
situations d’expériences migratoires, il s’agit d’éclairer les conditions de production de la parole et
ce qui se donne à entendre à travers la tonalité d’un sentiment de présence : la notion de « viabilité
de vies » des personnes. Car le sentiment de présence qui se déploie à travers la parole est
étroitement lié aux possibilités du vivre ainsi qu’à ses raisons.
Suivant cette approche globale, je propose de présenter et de confronter deux expériences de
terrain :
- l’expérience de terrain de Pierre Delagrange (2007-2013) dans la forêt de Maâmora à Rabat
(Maroc), qui donne à voir et à penser la manière dont les personnes en situation de clandestinité
produisent des inventions langagières en vue de communiquer entre elles des informations vitales
tout en constituant des frontières symboliques entre les « migrants » eux-mêmes ;
- ma propre expérience de terrain avec le groupe des Sorins à Montreuil (2012-2017) afin
d’apporter un éclairage sur la plurivocité des modes de mises-en-formes de l’expérience migratoire,
qui varient selon la situation d’interprétabilité du sujet et de son sentiment au regard de
l’expérience singulière et collective que constitue l’attente d’un titre de séjour, en France.


Mike Gadras est doctorant à l’université Paris 13 Sorbonne Paris Cité (Experice), il s’apprête à
soutenir une thèse en sciences de l’éducation sous la direction de Christine Delory-Momberger,
intitulée « Le présent vécu comme processus de formation du sujet anthropologique : une
herméneutique de la parole en condition de migration précaire ». Ses travaux portent sur les
processus de construction de sens et sur la fonction heuristique de la parole. Il est membre du
Réseau Migrations, réseau pluridisciplinaire de jeunes chercheurs rattaché au laboratoire Migrinter.
Il a notamment publié « Entre représentations et figurations de soi : dans l’empreinte des “Black
Dragon”», in Ch. Delory-Momberger & J. L Georget (dir.), Représentations, Traces, Images, Des
peintures néolithiques aux écritures de soi contemporaines, Paris, L’Harmattan, Actuel n. 5, pp. 115-
127, 2016 et « La mise en scène du corps dans l’espace, posture et conduite dans l’activité de
deal », in Ch. Delory-Momberger (dir.), Eprouver le corps, corps appris, corps apprenant, Paris, Érès,
2016).

Table-ronde 1 – Parler en son nom : dire et écrire les migrations
Table-ronde avec Barbara Métais-Chastanier, autrice, dramaturge et maîtresse de conférences à
l’Université d’Albi, et Adama Bamba, comédien dans la pièce 81, Avenue Victor-Hugo, animée par
Stéphane Resche (Université Paris-Est Créteil) et Caroline Zekri (Université Paris-Est Créteil).

Retour sur l’expérience de 81, Avenue Victor-Hugo, témoignage de Adama Bamba, comédien dans
la pièce et de Barbara Métais-Chastanier, co-autrice de la pièce avec Olivier Coulon-Jablonka (qui en
signait la mise en scène) et Camille Plagnet.

Lecture d’extraits de Chroniques des invisibles. De l’exil à Avignon. Récit d’une création, de
Barbara Métais-Chastanier (Editions Le passager clandestin, 2017), par Julie Moulier.

Dialogue avec l’auteur et le comédien sur le thème « Parler en son nom : dire et écrire les
migrations ».


Table-ronde 2 – Calais, Lampedusa, Lesbos : qui parle ? Comment écrire les migrations ?

Table-ronde avec Veronika Boutinova, auteure, dramaturge (Calais), animée par Stéphane Resche
(Université Paris-Est Créteil) et Caroline Zekri (Université Paris-Est Créteil).

Lecture d’extraits des pièces Djangâl (2015) et Putréfiés (2016) par Stéphane Bientz, Stéphane
Resche et Aurélie Ruby.
 
Dialogue avec l’auteur sur le thème « Calais, Lampedusa, Lesbos : qui parle ? Comment écrire la
migration ? ».


Samedi 14 octobre 2017

LANGUE(S), IDÉOLOGIE(S) ET MIGRATIONS DANS LES MÉDIAS


Les migrations, un « révélateur du journalisme » – Jean-Paul Marthoz
La couverture des migrations est un révélateur de l’idéologie des médias, de leurs routines, de la
doctrine journalistique dont ils se réclament, de la mission qu’ils s’assignent au sein de la société.
Elle constitue un stress test de leur « devoir de connaissance », de leur capacité à décrire le monde
tel qu’il est, complexe, pluriel, global, et de lui donner un sens. Elle met à jour leur « distance » par
rapport aux acteurs d’un dossier qui évolue entre le sécuritaire, l’humanitaire et l’identitaire et qui
souvent exige le parti pris. Elle expose leur volonté, ou non, d’aller au-delà de l’événement et de
l’émotion et de poser des questions plus fondamentales sur le désordre du monde et sur les
responsabilités partagées dans ces émigrations, souvent, «non choisies ». Au milieu des accusations
multiples qui pèsent sur les médias, tour à tour soupçonnés de faire le jeu des migrants ou de
contribuer à leur stigmatisation, y a-t-il des « bonnes pratiques » qui permettent au journalisme de
dépasser les approches formatées, les traitements stéréotypés et les regards réducteurs ? Tentative
de réponse.

Jean-Paul Marthoz est journaliste et essayiste. Chroniqueur de politique internationale au journal
Le Soir (Bruxelles), il enseigne le journalisme international à l’Université catholique de Louvain (UCL,
Belgique). Il est membre du Conseil européen du Comité pour la protection des journalistes (CPJ,
New York), vice-président du Conseil consultatif de la division Europe/Asie centrale de Human
Rights Watch (New York), membre du Conseil d’experts de l’Ethical Journalism Network (Londres) et
du Conseil éditorial de la revue Index on Censorship (Londres). Il a été chef du service étranger et
directeur de la page éditoriale du Soir (1980-1991), rédacteur en chef de Dimanche Matin et du
magazine économique Trends/Tendances, directeur du Programme Médias pour la Démocratie à la
Fédération internationale des journalistes (1992-1995), directeur européen de l’information à
Human Rights Watch (1996-2006), directeur éditorial du magazine Enjeux internationaux (2003-
2008) et correspondant européen du Committee to Protect Journalists (2010-2016). Il est l’auteur
ou co-auteur d’une vingtaine de livres sur le journalisme, les droits humains et les relations
internationales, dont plusieurs manuels destinés aux écoles de journalisme : Journalisme
international (2008 et 2012), Couvrir les migrations (2011) et Les médias face au terrorisme, qui
vient d’être publié sous l’égide de l’UNESCO.


Les « brûleurs » de frontières vus par la presse algérienne – Farida Souiah

Cette contribution porte sur le traitement médiatique des « brûleurs » de frontières1 en Algérie. Elle
repose sur une analyse comparée des articles consacrés à cette thématique dans quatre quotidiens
nationaux : El Watan (privé, francophone), El Khabar (privé, arabophone), El Moudjahid (public,
francophone) et Ech-Chaab (public, arabophone). Au sein de ces quotidiens, qui y accordent un
traitement très différencié en termes quantitatifs, émergent de multiples figures de « brûleurs ».

Les harraga sont ceux qui tentent de quitter leur pays, sans passeport, ni visa, sur des embarcations de fortune, au
péril de leur vie. Au Maghreb, on nomme ces candidats à l’émigration harraga, « les brûleurs », car ils « brûlent » les
frontières ainsi que les étapes nécessaires à un départ qui respecterait les contraintes imposées par les États. En outre,
s’ils arrivent en Europe, ils détruisent, « brûlent », leurs papiers d’identité, pour échapper à l’expulsion.
Les harraga reçoivent une attention soutenue dans les quotidiens privés, ils sont quasiment ignorés
par la presse publique qui leur accorde moins d’une dizaine d’articles par an. Globalement, les
harraga apparaissent comme des figures aux multiples visages, à la fois criminels, héros, victimes et
symboles. Ces figures, même lorsqu’elles sont contradictoires, peuvent coexister dans un même
quotidien. Celle qui apparaît dépend des événements, mais également des catégories d’articles et
des sources sur lesquelles ils reposent. Certains peuvent traiter la harga comme un acte de
délinquance, alors que les éditoriaux ont tendance à en faire un acte de protestation politique ou le
symbole des maux qui touchent l’Algérie.

Farida Souiah est post-doctorante LabexMed au Lames, à l’université d’Aix-Marseille, après un
doctorat en science politique au CERI de l’IEP de Paris, et un post-doctorat à la chaire « Religions,
migration, diaporas », à l’ISSRC à l’Université de Lausanne. Ses travaux portent sur les « brûleurs »
de frontières en Algérie et en Tunisie ainsi que sur les politisations des migrations dans les pays de
départ. Elle a notamment écrit « Les harraga algériens », Migrations Société, n. 143, 2012, p. 105-
120 et « Les autorités algériennes face aux “brûleurs” de frontières », dans Camille Schmoll, Hélène
Thiollet et Catherine Withol de Wenden, Migrations en Méditerranée, CNRS Editions, 2015, p. 167-
179.

L’image des “migrants” et “réfugiés” dans les médias : diversité et éthique – Hicham Mansouri

Hicham Mansouri est un journaliste marocain né en 1980 à Ouarzazate dans le sud du pays. Lauréat
d’une licence en journalisme et d’un Master 2 en management des médias de l’Institut Supérieur de
l’Information et de la Communication (ISIC) de Rabat, il a notamment travaillé pour le journal
Machahid et a collaboré avec Free Press Unlimited puis avec International Media Support. Entre
2013 et 2015, Hicham a dirigé les programmes de formation de l’Association marocaine pour le
journalisme d’investigation. Emprisonné dix mois pour avoir enquêté sur la surveillance
électronique, il est de nouveau poursuivi pour « atteinte à la sécurité de l’Etat » sur la base du
projet StoryMaker, mis en place en partenariat avec The Guardian Foundation. Sa récente
investigation sur l’import du Maroc de 2500 tonnes de déchets industriels toxiques en provenance
d’Italie, a révélé l’existence de liens indirects entre des cimentières de la Holding du Roi et le
business anti-environnemental international. Réfugié politique Onusien, Hicham vit en France
depuis avril 2016 et poursuit ses études en science politique à l’université Paris 8. Lauréat de la
bourse de Front Line Defenders et du Committee to Protect Journalists, il est, depuis, août 2016, l’un
des 14 résidents de la Maison des journalistes à Paris.


Table-ronde – Activistes en exil

Table-ronde avec Shiar Khalil et Sakher Edris, journalistes, fondateurs du Working group for Syrian
detainees, animée par Caroline Zekri (Université Paris-Est Créteil). Dialogue sur le
thème « Activistes en exil ».
Traduction arabe-français par Hicham Mansouri.